Art poétique du haïku biblique - Forum protestant

Art poétique du haïku biblique

«Une certaine fugitivité», «une certaine évanescence», «sitôt lu, sitôt effacé»: et si le haiku, ce très court poème en trois parties, puisqu’il exprime la «brièveté de nos vies encadrées par la plus légère des légèretés», était un moyen efficace de «ne retenir du texte biblique que son aspect qui frappe au moment de sa lecture, mais qui frappe au sens propre»? Explications et expériences par Étienne Pfender, auteur des Soixante-dix haïku bibliques.

 

L’art et l’interprétation biblique

Lorsque Rembrandt nous offre – parmi tant d’autres – la description d’une scène biblique, que ce soit Moïse sauvé des eaux, Le retour du fils prodigue, Les vendeurs chassés du temple…, que retient-il de sa lecture biblique? Comment articule-t-il la surprise de la fille du Pharaon et la fragilité du poupon, la tendresse d’un père et la jalousie du fils aîné, quel degré de violence dépeint-il dans le tohu-bohu provoqué par le Christ au milieu des profiteurs? Ce qu’il favorise dans sa mise en scène, cadrage, arrière-plan, couleurs, élan du mouvement, expression des visages ou leur dissimulation, n’est-ce pas déjà là un commentaire de texte, une interprétation, voire une prédication silencieuse?

Il est connu que la musique religieuse de Bach contient également une forte valeur de prédication, grâce aux harmonies puissantes et d’une richesse inouïe rehaussant encore, s’il en était besoin, le contrepoint majestueux. Le choix des inflexions, de l’instrumentation, des nuances comme du tempo et bien d’autres moyens encore participent du choix du compositeur pour rendre attentif l’auditeur à tel ou tel aspect du texte qu’il préfère accentuer. Mise en relief édifiante, plutôt que réduction, car toute compréhension n’est que partielle, déjà en temps ordinaires, et donc a fortiori lorsqu’on tente d’approcher l’Esprit avec nos si faibles moyens… Heureusement que Lui ne craint pas de nous côtoyer!

Mais aussi dévoilement de l’intimité de l’artiste peintre, musicien, architecte, poète… qui à un moment donné a senti, ressenti quelque chose d’indicible justement, et que l’art s’efforcera de retranscrire tant bien que mal. À vrai dire, plutôt avantageusement! Ne boudons pas notre plaisir face à des œuvres renversantes et aux clés d’entrée inépuisables, qui interrogent toujours la foi, provoquent l’étonnement, suscitent réflexion, attente, contemplation, joie, prière…

 

L’éveil de la prière par un haïku

Pour créer un poème à partir d’un texte biblique, il convient avant tout de ne pas vouloir y coller, ne pas le paraphraser, surtout lorsque le poème en question est de facture très courte comme le haïku. Pour le coup, ce serait évidemment réducteur et l’on y manquerait sa cible.
Si la peinture ou la musique évoquées plus haut réclament temps et attention soutenue pour y déchiffrer les multiples détails émaillant l’œuvre, le haïku (qui nous vient du Japon), est par essence la formulation d’une certaine fugitivité, d’une certaine évanescence. Sitôt lu, sitôt effacé. Comme des mots écrits sur un champ de neige tombante, l’impression de fragilité de sa forme rendra le contenu d’autant plus éphémère qu’elle nous incitera à éveiller tous nos sens pour les prochaines lettres de flocons.

apparu flocon
        juste le temps pour prier
                de nouveau flocon (1)

Lecture possible du fameux «Tu es poussière et tu retourneras à la poussière» (Genèse 3, 19), mais enveloppé de douceur, mais empreint de transparence. Malgré son faible poids, à sa mesure et avec ses congénères, le flocon se dépose avec grâce et tapisse la terre, notre hôte: mouvement descendant. Mais avant que le vent ne l’emporte fondre ailleurs, voici la prière: mouvement ascendant. Le rien avant de naître, le rien après la mort: fragilité et brièveté de nos vies encadrées par la plus légère des légèretés. Que proposer entre ces deux jalons? Une sorte de fulgurance dans la vision des choses: dans ce laps de temps, qu’une chose à faire: prier… Le reste est dispersion.

 

Les fulgurances spirituelles du haïku

La création? Fulgurance encore:

du vide et le rien
        bousculé jusqu’à jamais
                première clarté (2)

La foi de Job? Fulgurance en son évidence, en dépit des appels à renier Dieu:

mon Eden en cendres
        ne profèrerai rien contre
                rien rien contre Dieu

La Passion du Christ? Fulgurance toujours en l’expression de sa parenté avec nous:

sous l’olivier creux
        suant au mépris du froid
                même lui – l’angoisse

Comme une huile essentielle qui ne retient que l’ipséïté même de la fleur: ne retenir du texte biblique que son aspect qui frappe au moment de sa lecture, mais qui frappe au sens propre, comme l’apôtre Paul est frappé et jeté à terre pour une conversion.

Et quelques gouttes de cette huile essentielle, diluées dans mes jours, suffisent à m’accompagner un bout de chemin, jusqu’au prochain flocon…

 

Illustration: neige sur la vieille route de Bury, au nord de Manchester en Angleterre (photo de Bill Boaden, CC BY-SA 2.0).

(1) Poème inédit.
(2) Ce poème ainsi que les suivants proviennent du recueil Soixante-dix haïku bibliques, paru à Marseille, Éditions Jas sauvages, en 2019.

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