Les rêves d'enfants sont politiques - Forum protestant

Les rêves d’enfants sont politiques

Au-delà d’une défense hypocrite des rêves d’enfants à des fins d’écolo-bashing, la polémique sur les déclarations de la maire de Poitiers Léonore Moncond’huy pose la question de la politique des imaginaires: si le souvenir des politiques totalitaires invite à la prudence, le capitalisme n’est pas le monde des rêves libres. De Castoriadis à Moscovici, l’écologie a toujours été une politique des rêves.

Texte publié sur le blog Patois de Canaan.

 

 

Depuis le vote du Conseil municipal de Poitiers réduisant les subventions aux aéroclubs au profit des clubs de sports en difficulté, aux initiatives dans les quartiers populaires et au départ des enfants en vacances, s’est levé un inattendu front de défense des rêves des enfants, en tout cas ceux qui rêvent de voler en avion. Une phrase de la maire de Poitiers a focalisé leur ire. Non pas la phrase: «L’argent public doit envoyer un signe de responsabilité (…). L’argent public n’a pas vocation à financer des activités basées sur l’utilisation de ressources épuisables». Mais, en réponse à une élue d’opposition: «Mettre dans la même phrase ‘rêve d’enfants’ et le fait de sauver des clubs aériens, je trouve que ça a quelque chose d’indécent (…). C’était mon rêve d’enfant de prendre l’avion pour aller à l’autre bout du monde. Mais je pense que vous ne vous rendez pas compte des rêves dont on doit préserver les enfants. L’aérien – c’est triste – mais ne doit plus faire partie des rêves d’enfants aujourd’hui» (1).

Elle et les écologistes seraient sectaires et même totalitaires car ils voudraient modeler les rêves des enfants.

 

Les rêves sont télévisés

On voit bien ce qui fait peur. Les régimes totalitaires n’ont pas voulu seulement changer l’économie ou la structure du pouvoir mais construire un homme nouveau avec un imaginaire et des rêves nouveaux. Les enfants ont été les cibles privilégiées de ces formatages.

Mais les polémistes semblent avoir une vision bien idéalisée des rêves d’enfants dans les sociétés capitalistes. Ce qu’ils ont envie de vivre ou de réaliser. Ce qui leur fait très envie. Il ne faut pas aller chercher bien loin pour savoir que cela ne vient pas d’un monde éthéré et sans influence. Comment un enfant pourrait-il rêver d’être une mini-miss, si les parents ne le désiraient pas pour lui? Comment peuvent-ils rêver d’aller dans ce lieu du kitsch, de l’exploitation et du rêve standardisé qu’est Disneyland si ce n’est par l’influence de la télévision? Comment peuvent-ils rêver des jouets les plus moches et les plus sexistes si ce n’est par l’influence de la publicité? Heureusement, les désirs et les rêves des enfants détournent ces influences, ils peuvent devenir des fans des trains et des trams même si on ne les voit pas à la télé. Mais les rêves des enfants sont en grande partie le résultat de l’influence d’institutions: la famille, l’économie, la télévision, l’école… Et tout cela est favorisé – ou défavorisé – par des décisions publiques, y compris des niveaux de taxes, des aides publiques, des investissement dans des infrastructures… de la même manière qu’on donne – ou pas – une subvention à un aéroclub. Rien de très extravagant en régime démocratique.

De manière générale et pour toutes et tous, enfants ou adultes, il y a un rapport entre l’imaginaire et les institutions. Cornelius Castoriadis a montré l’institution imaginaire de la société. Aucune institution ne peut fonctionner sans symbolique: la feuille de paie ne fonctionne pas sans l’imaginaire du salariat, de l’économie, de l’argent qui le sous-tend. Et l’imaginaire n’existe que par des institutions qui l’installent, le légitiment, le reproduisent.

Les institutions tiennent par un imaginaire et elles instituent un imaginaire en permanence. Quand ni l’un, ni l’autre ne bougent – ou bougent peu -, on ne s’en aperçoit pas. Cela fonctionne d’autant mieux que ça ne se voit pas: cela a l’illusion du naturel. Mais en démocratie, le naturel suffit-il à la légitimité? Ce qui fait tant hurler, quand les écologistes touchent à des symboles et des structures de l’imaginaire (l’arbre (de Noël) comme un être vivant et non comme un meuble à durée limitée, l’animal comme un être sensible et pas seulement de la bidoche, la technique comme un danger pour la planète et pas seulement la réalisation de nos fantasmes de puissance), c’est qu’ils font un exercice éminemment démocratique: ils rendent visible et questionnent sur quels imaginaires reposent les institutions et quels imaginaires alimentent les institutions.

 

Changer la culture

Ils font ce que font les écologistes depuis qu’existent les écologistes. Comme l’exprime en 1978 Serge Moscovici: «Nous ne pouvons nier que le mouvement écologiste soit investi d’un certain nombre de valeurs; nous n’avons pas à nous en défendre, au contraire. Ce qu’on nous demande, c’est de participer à la création d’une culture différente; si nous ne réussissons pas sur ce plan, l’écologie n’aura été qu’un souffle léger sur cette société» (2). Il s’agit pour lui d’opérer une révolution épistémologique. Selon Moscovici, la méthode écologiste est celle des minorités actives: vivre selon des modes de vie différents qui expriment ces valeurs, dérangeant le consensus au prix d’être moqué, détesté, contesté. La majorité – pour reconstituer le consensus – est obligée d’intégrer ces innovations: récupérer mais de ce fait changer. Il ne se passe pas autre chose avec les cris d’orfraies que provoquent les initiatives des maires vert·e·s. La polémique est le signe que la majorité – ou les arrières gardes – sont dérangées et qu’ils sont en train de changer. Il faut tenir face aux pressions: pour Serge Moscovici, ce type de changement se joue au moins sur une génération – et l’intégration de l’écologie par les jeunes générations est un signe qu’il avait raison.

 

Un changement institué de l’imaginaire

La différence avec l’époque de Serge Moscovici est peut-être que les écologistes ne sont plus seulement une minorité extra-institutionelle mais qu’ils opèrent depuis des institutions. Certes locales: pour lui, avoir commencé l’exercice du pouvoir par le centre – la présidentielle, les ministères… – avait été une erreur, le risque de ne plus être une minorité active mais un «petit dans la cour des grands».

Si l’on reprend les termes de Castoriadis sur la dialectique entre institution et imaginaire, le lieu de l’institution politique est aussi une place d’où changer les imaginaires. Un symbolisme laisse place à un autre quand il n’est plus adéquat au réel. Un nouveau symbolisme prend sa place sur les ruines de l’ancien: «Une nouvelle société créera de toute évidence un nouveau symbolisme institutionnel, et le symbolisme institutionnel d’une société autonome aura peu de rapports avec ce que nous avons connu jusqu’ici» (3). L’ancien symbolique – celui d’Icare mais qui prend un avion, celui des OGM qui remplacent la corne d’abondance… – est de plus en plus inadéquat au réel. Sur ses ruines s’en édifie un nouveau. Et ça fait du bruit…

 

Illustration: avion Morane Saunier Rallye sur l’aérodrome de Besançon-La Vèze (photo CC-Arnaud25).

(1) Voir ‘L’aérien ne doit plus faire partie des rêves d’enfant », déclare la maire EELV de Poitiers’, Ouest France, 3 avril 2021.

(2) Jean-Paul Ribes (dir.), Pourquoi les écologistes font-ils de la politique?, Seuil (Combats), 1978, p.139.

(3) Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975, p.176.

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