Nature, création et limites

Entrons en dialogue avec plusieurs textes bibliques qui évoquent l’idée de nature. Si la Bible évoque en de nombreux passages ce que nous nommerions nature, parle-t-elle pour cela de la nature ? Pour ses auteurs, l’univers est création de Dieu (Psaumes 24, 1-2), or Création n’est pas nature. Il faut nous donc clarifier ces concepts.

Texte publié sur le site du Christianisme social.

 

1.1 La nature est-elle naturelle ?

Et pour commencer, qu’est-ce que la nature ? Drôle de question pour des occidentaux qui considèrent qu’est nature tout ce qui n’est pas culture, tout ce qui n’est pas humain ou d’origine humaine, bref tout ce qui n’est pas nous ! Pourtant, il nous faut bien réaliser que cette idée, qui paraît être une évidence, est en fait une construction. En effet, toutes les cultures humaines n’ont pas un tel concept. Et pour la majorité de nos lointains aïeux comme pour beaucoup de nos contemporains encore aujourd’hui, l’humain fait partie de ce que nous nommons nature et il n’est donc pas besoin de nommer cette réalité comme si elle lui était extérieure.

Ce sont les Grecs qui semblent avoir été les inventeurs de la nature, du concept de nature du moins. Le mot grec pour nature est phusis, qui a donné en français physique, la physique. Ce mot est construit à partir d’un verbe (phuô) qui signifie faire naître, produire, faire croître … La nature est donc conçue comme une réalité dynamique. Mais notre mot nature, lui, vient du latin natura qui renvoie plus à l’essence des choses , à leur nature comme on dit. Comme dans le grand poème de Lucrèce (1er siècle avant Jésus-Christ) intitulé De rerum natura, De la nature des choses, un poème qui entend lever le voile sur les mystères de la nature. Ainsi comprise, la nature devient l’objet d’observations scientifiques et de réflexions philosophique pour la rendre intelligible, et pour, in fine, y vivre et en vivre aussi bien que possible. Absent de la Bible hébraïque, ce concept de nature, et le mot phusis qui y renvoie en grec, apparaît dans la Bible grecque des Septante deux fois seulement, dans le livre tardif de la Sagesse (7, 20 ; 13, 1), déjà largement influencé par l’hellénisme, mais c’est pour souligner que derrière cette nature, il y a un artisan de toutes ces œuvres merveilleuses. Ainsi, les nombreux passages de la littérature sapientiale biblique qui font l’éloge de l’intelligence divine dans l’univers parlent toujours de création (ktisis) et non de nature (phusis).

Dans le Nouveau Testament, comme dans l’Ancien, le concept de nature comme entité séparée est donc absent et quand le mot phusis est employé (par Paul en particulier), il désigne un état d’origine, sauvage, brut, non-travaillé (Romains 11, 24 ; Galates 2, 15), un état qui est en attente d’une restauration ou d’un accomplissement. Dans quelques autres passages Paul utilise le mot phusis dans un sens proche du latin natura qui renvoie à l’essence ou à l’ordre naturel des choses (Romains 1, 26 ; 1  Corinthiens 11, 14 ; Galates 4,  8).

 

1.2 La Création contre la nature ?

Évoquons maintenant le concept de Création … Si la Bible hébraïque ne connaît pas le concept de nature, pour elle, ce qui est sauvage, non-dompté ou non-cultivé par l’homme n’en est pas moins création de Dieu, et maîtrisé par Lui ; parmi de nombreux textes, on pourra lire les grands discours de Dieu à la fin du livre de Job (Job 38-41). En hébreu, les mots pour création sont construits à partir des racines verbales hébraïques former (yâçar), créer (bârâ’), faire (“âsâh), renvoient toujours à l’acte de créer et au Dieu Créateur. Ce n’est qu’avec la Bible grecque des Septante qu’un substantif, ktisis, renverra à la création comme l’ensemble des choses et des êtres créés. Mais même comme substantif, ce terme renvoie au Dieu créateur qui donne sens à toute chose en l’appelant à l’existence.

Dans le Nouveau Testament, c’est presque uniquement chez Paul que l’on retrouve ce terme ktisis : l’ensemble de la création y est devant Dieu (Romains 8, 18-25) dans l’attente ou l’espérance d’être transformée, ou plutôt remplacée par ce que l’apôtre nomme une nouvelle création (2 Corinthiens, 5, 17).

On le sent bien, si les concepts de nature et de création peuvent à l’occasion désigner les mêmes réalités, ils ne sont pas du même ordre :

– Parler de nature, c’est désigner un objet d’étude ;

– Parler de Création c’est d’abord parler de sens, poser une parole sur le monde, et non évoquer la nature en elle-même ou le processus de l’apparition de l’Univers et de la vie. Parler de Création, c’est d’abord exprimer notre relation au Créateur, à nous-même, à nos frères et sœurs en humanité et à l’ensemble des créatures animées ou inanimées. Ainsi, quand à la fin de la Lettre aux Galates, Paul évoque la nouvelle création, il s’agit de la transformation existentielle de la personne qui, du coup, porte un regard différent sur elle-même, sur les autres et sur le monde. N’est-ce pas en fin de compte d’abord notre regard sur nous-mêmes et sur ce que nous nommons improprement notre environnement qu’il convient d’abord de changer ? Ne pas exister par soi-même et pour soi-même, mais exister en relation.

 

2. Exister en relation

C’est une évidence d’un point de vue écologique : vivre, c’est exister en relation, en interdépendance matérielle avec le milieu dont nous faisons partie. Cette évidence écologique est aussi une évidence d’un point de vue théologique : vivre et se recevoir comme créature, c’est exister en relation, se reconnaître en interdépendance avec Dieu et avec les autres. Ces deux évidences se retrouvent dans le titre de notre journée (1) qui lie l’avenir de la planète et la question de la justice.

Mais voilà, exister en relation, c’est aussi exister de façon séparée, distincte.

 

2.1 Séparation et communauté d’origine

Ainsi, dans les premiers chapitres de la Bible, la création est pensée en terme de séparations, entre le lumineux et l’obscur, le haut et le bas, le sec et le mouillé, entre les espèces, entre l’humanité et son milieu de vie … Toutes ces séparations sont créatrices de sens et, en dernier ressort, d’existence. Mais ces séparations ne sont que le premier volet de l’histoire. Du point de vue biblique, celles-ci n’ont de sens que dans la relation. Aussi, s’il y a bien dans le premier chapitre de la Genèse un rejet salutaire de la confusion initiale du tohubohu, c’est pour que les différences, voire les oppositions fassent sens. C’est pour qu’elles permettent la mise en relation, sans nier l’origine commune qui est affirmée dans le chapitre suivant de la Genèse où l’humain, l’adam, est formé à partir de adamah, la terre, une origine qu’il partage avec les animaux (Genèse 2, 7-19). Ces premiers chapitres de la Bible disent donc la création à la fois comme séparation et commune origine, une origine commune de toutes les créatures dans l’intention divine qui donne sens, et dans la matière primordiale dont toutes sont issues.

Dans ces récits plusieurs rôles sont données par Dieu aux humains à l’égard des autres créatures : « Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la … » Comme Calvin l’avait déjà bien noté dans son Commentaire de la Genèse, cette domination n’implique pas l’écrasement, mais un comportement de « bon père de famille » comme il dit. Cette domination n’invite pas à l’exploitation sans limite et au pillage, mais à la vie : « … Je vous donne toute herbe porteuse de semence sur toute la terre, et tout arbre fruitier porteur de semence ; ce sera votre nourriture. » (Genèse 1,  28-29).

Plus loin : « Le SEIGNEUR Dieu prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Eden pour le cultiver et pour le garder. » (Genèse 2, 15)

Au sein de la création dont il fait partie, l’humain est ainsi placé par Dieu comme un métayer ou un intendant appelé à gérer le bien qui lui est confié, … et dont il fait partie tout en en étant séparé.

 

2.2 Une alliance avec toute la création

Cette notion de création pose encore, et dès le début, une autre séparation : la séparation entre Dieu, le créateur, et le monde créé, les créatures. Cette séparation implique le refus de la déification ou de la sacralisation des éléments du monde, humains compris. Mais de nouveau, elle ouvre à la possibilité d’une relation. Notre lecture anthropocentrique (peut-il en être autrement ?) de la notion biblique d’alliance oublie souvent que la première alliance dont il soit question dans la Bible est l’alliance noachique avec toute la Création : « Quant à moi, – dit Dieu – j’établis mon alliance avec vous et avec votre descendance après vous, avec tous les êtres vivants qui sont avec vous … » (lire Genèse 9, 9-17)

Du point de vue biblique, toutes les alliances suivantes dépendent de cette première alliance universelle ; sans elle, toutes seraient privées du cadre même de leur existence. C’est dans ce sens qu’on peut lire la promesse de succession des saisons en Genèse 8, 22 ou l’hymne à la providence divine du Psaume 104. Ainsi, la séparation fondatrice évoquée plus haut trouve son sens dans le cadre de la reconnaissance de notre statut de créature en relation avec Dieu, avec les autres créatures, et l’ensemble de la création.

 

3. Limites

Or qui dit séparation fondatrice, qui dit créature, dit aussi limites. Je ne suis pas l’autre, avec un petit a, et encore moins avec un grand ! Exister comme créature, c’est exister en relation, mais c’est aussi fondamentalement exister dans des limites. Un passage qui, parmi de nombreux autres, travaille à la fois cette relation à la création et le rapport à la limite … et par lequel j’aimerais terminer, est le chapitre 25 du livre du Lévitique. Il traite de l’année jubilaire … J’en lis les premier versets :

« Quand vous serez entrés dans le pays que je vous donne, la terre fera sabbat ; ce sera un sabbat pour le SEIGNEUR. Pendant six années tu ensemenceras ton champ, pendant six années tu tailleras ta vigne et tu en récolteras le produit. Mais la septième année il y aura un sabbat, un repos sabbatique pour la terre, un sabbat pour le SEIGNEUR : tu n’ensemenceras pas ton champ et tu ne tailleras pas ta vigne. Tu ne moissonneras pas ce qui provient des grains tombés de ta moisson, et tu ne vendangeras pas les raisins de ta vigne non taillée : ce sera une année sabbatique pour la terre … »

Même si ce texte s’appuie vraisemblablement sur une pratique agricole de la jachère, on se gardera de l’anachronisme qui y verrait d’abord une préoccupation écologique. Il n’en reste pas moins que pour affirmer que la terre appartient à Dieu, ce texte ordonne pour la terre un repos sabbatique, au même titre que celui des humains et des animaux. Une limite est ainsi posée à la soumission de la Création à l’humain prescrite au début de la Genèse. Une limite qui rappelle que la terre appartient à Dieu, et que l’humain n’est pas Dieu. Une limite qui permet d’échapper à la rentabilisation systématique et illimitée de la nature parce qu’elle est comprise comme création appartenant à Dieu, et comme don. Recevoir la Création comme don, appelle à la gratitude et au rejet des logiques de marchandisation, d’accaparement et de prédation. C’est contempler et se convertir à l’esprit de gratuité en s’engageant dans le partage et la transmission des dons reçus, en agissant pour une juste répartition et un accès pour tou(te)s à ces dons. Et revoici la dimension de la justice ; justice climatique, justice sociale.

Il est intéressant à cet égard que le chapitre du Lévitique dont nous avons lu les premiers versets concernant le sabbat de la terre se poursuive par la mise en place de l’année jubilaire qui prescrit la libération des esclaves, la remises de dettes, la limitation des logiques d’accumulation … Ce texte établit donc un lien étroit entre l’harmonie avec la terre et l’exigence de justice entre des humains qui l’habitent.

Se savoir limité, se reconnaître fini dans un monde fini, c’est résister à la tentation du toujours plus, pour retrouver le goût du sabbat et de la justice.

 

Illustration : champ en jachère près de Nemours en Ile de France (photo CC-Shev123).

(1) Journée de la commune Sud parisien du Christianisme social du 28 septembre 2019 : L’avenir de la planète, une question de justice.

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