De l’échec des écologies à la catalyse générale - Forum protestant

De l’échec des écologies à la catalyse générale

Pour Stéphane Lavignotte, l’échec d’EELV, et aussi celui de la France insoumise à accéder au second tour, disent l’urgence de passer de la logique du j’ai raison tout seul à celle de la catalyse généralisée. Qui commence par un Front populaire écologique et social aux législatives.

Texte publié sur le blog de Stéphane Lavignotte.

 

La candidature de Jadot a été un couteau sans lame dont il manquait le manche.

Sans lame, parce que – pour devenir une force de gouvernement – le choix a été fait d’abandonner le coupant de la posture spécifique des écologistes de minorité active et radicale changeant d’abord les représentations par influence.

Sans manche, parce que, pour acquérir les moyens d’actions d’une force de gouvernement, il a été fait le choix d’un discours modéré. Ce positionnement a laissé filer les votes des colères du pays et de la génération climat vers Mélenchon et n’a pas su attirer les modérés qui – justement parce qu’ils sont modérés – ont préféré le vote gagnant Macron.

Faire un score d’un peu plus de 4% n’est pas grave quand la posture est celle d’une minorité active comme l’entendait Serge Moscovici: un groupe minoritaire dans la société (féministes, personnes LGBTQI, etc.) qui vit concrètement et répète de manière têtue ses idées, de façon argumentée, sans s’en excuser, en les défendant de manière tranquille et équitable pour les autres. Sans s’en excuser, cela veut dire, comme ne l’a pas fait Jadot, défendre et prendre comme exemples les décisions des maires écologistes ou les positions intersectionnelles de Sandrine Rousseau. En assumant les quolibets et les moqueries car comme l’a presque dit Gandhi: «D’abord ils vous ignorent, ensuite ils vous raillent, ensuite ils vous combattent et enfin, vous gagnez». Équitable, en reconnaissant par exemple à un Mélenchon d’avoir intégré une partie des préoccupations écologistes. Quand la majorité vous moque, cela veut dire qu’elle a commencé à se transformer, l’exemple par le vieux trotskyste productiviste et patriote.

Les raisons d’un abandon

Le choix de passer d’une posture de minorité active à celle de force de gouvernement n’était pas sans raison. La posture de minorité active a des effets lents, deux générations dit Moscovici. Certes, on y est, au regard de l’émergence de l’écologie politique au début des années 1970. Mais on voit bien que les élites politiques et économiques sont plus dans le greenwashing que dans la transformation profonde. Elle a un autre inconvénient. Selon le psychosociologue engagé aux Amis de la terre, ce n’est pas la minorité active qui met en place les solutions et pas celles qu’elle avait prévues: la majorité transformée par la minorité active invente les siennes. Or, la crise climatique a créé une urgence, là où la stratégie de minorité active est celle d’une récupération lente. De plus, le constat est que, quand les majorités appliquent les solutions, elles ne sont pas les bonnes (nucléaire, voiture électrique, agro-carburant…) et pas suffisantes pour un tournant de nos économies et de nos modes de vie qui doivent se faire en trois ans (1).

La génération aujourd’hui à la direction d’EELV a fait le choix de chercher un raccourci. S’illusionnant sur le sens des bons résultats aux municipales – qui ne disaient pas qu’on voulait les écologistes au pouvoir mais qu’on les créditait d’être des minorités actives changeant les modes de vie quotidiens –, voulant prendre en compte l’urgence climatique, EELV a choisi d’abandonner le rapport d’influence spécifique de minorité active pour passer au rapport de force propre à la posture de gouvernement. L’écologie s’est perdue en cherchant son raccourci: pas assez pour devenir une force de gouvernement, plus assez spécifique pour influencer. EELV – depuis trop longtemps – a non seulement décidé de prendre des raccourcis, de faire les choses soi-même mais tout seul. Qui trop embrasse, mal étreint et le parti se retrouve donc, au lendemain de la présidentielle, dans son coin, «petit dans la cour des grands» comme le prédisait Serge Moscovici. La France insoumise a fait la même erreur d’avoir cru pouvoir faire seule, dans un même esprit hégémonique qu’EELV, méprisant trop souvent le PCF, créant la réaction d’orgueil Roussel et loupant de quelques points le second tour.

Composer, catalyser

S’il faut prendre en compte l’urgence, ce n’est pas en faisant moins d’écologie, mais refaisant de l’écologie. Au centre de la pensée écologiste, il y a l’idée de système, celle d’écosystème. Comme le disait déjà Félix Guattari, il ne s’agit plus de «résoudre les contraires» – EELV vient de s’y perdre par exemple en échouant à faire travailler ensemble Jadot et Rousseau – mais de composer davantage qu’unifier ou fédérer comme on le lit sans cesse dans les appels. Cela implique qu’une position dans le champ social n’est pas tant juste par elle-même – comme toutes les organisations politiques le croient et veulent le faire croire, héritière inconsciente du «Hors de l’Église point de salut» – mais dans le rapport de composition avec les autres positions. Par exemple, pour EELV, davantage en tenant la position de la minorité active qui change les représentations, met en place localement, composant avec une France Insoumise sans appétit pour le local mais capable de fédérer nationalement et de construire des rapports de force. Il ne s’agit plus de savoir si ma position est la plus pure ou la plus cohérente, de croire que je peux tenir toutes les positions, mais ce que fait ma position à l’ensemble des autres positions. Elle la réajuste, comme on règle les pièces d’un mobile. Quelle est la bonne équilibration, aurait dit Proudhon. Quelle composition, disent aujourd’hui des acteurs de la ZAD Notre-Dame-des-Landes. Quelle catalyse entre ces forces?

La catalyse (du grec ancien κατάλυσις, katalúsis, détachement) est en chimie l’accélération ou la réorientation de la vitesse (cinétique) de réaction au moyen d’un catalyseur (un gaz, une enzyme…), et dans certains cas pour diriger la réaction dans un sens privilégié. La catalyse a l’avantage d’obtenir une vitesse plus grande avec moins d’énergie. Que faut-il catalyser ensemble? Fondamentalement, les changements des structures (changer l’État, l’économie, la structure de la ville…), des désirs et modes de vie (par les AMAP, les écolieux, les jardins ouvriers…) et des imaginaires (art, culture, spiritualité, éducation…), chaque niveau étant réciproquement le catalyseur de l’autre. Les changements d’un des champs peuvent accélérer ceux d’un autre, débloquer un niveau par un autre niveau. La catalyse doit aussi s’appliquer au champ politique. EELV, France Insoumise, petits partis de l’écologie de rupture (REV, PEPS, etc.), NPA, PCF, voire une social-démocratie qui donnerait des gages d’abandon de ses errements sociaux-libéraux: pas une classique addition mais la composition de leurs forces, selon leurs spécificités, dans un Front populaire écologique pourrait catalyser les multiples expériences et sensibilités. Les partis ont besoin des mouvements sociaux – syndicats, ONG, mouvement climat, Gilets jaunes, mouvements des quartiers populaires et de l’immigration, féministes, LGBTQI… – et inversement, loin des logiques de débouché politique et encore moins de courroie de transmission.

 

Législatives, lancement de la catalyse

Si des effets en chaîne et des effets de seuil nous entraînent dans un effondrement climatique, le pari est que la catalyse des trois champs (structures, modes de vie, imaginaires), des forces du Front populaire écologique, d’une composition des partis et des mouvements sociaux, entrant dans une composition des forces, aille plus vite que l’effondrement. Le terme de catalyse (κατάλυσις) vient lui-même du verbe grec καταλύω (kataluô) qui signifie dissoudre, détruire. Dans le Nouveau Testament, il signifie détruire, abroger, annuler l’ancienne loi, les anciennes structures de l’ancienne religion comme le Temple. Nous y sommes: face à la nouvelle religion productiviste et sa structure du capitalisme libéral qui font monter l’extrême droite dans le monde, détruisent la démocratie, la planète et les humains, la catalyse est une urgence. Alors c’est aux forces qui pourraient composer le Front populaire écologique et social de lancer le signe de la catalyse générale: entendez-vous pour les législatives!

 

À noter la prochaine publication du livre de Stéphane Lavignotte: L’écologie, champ de bataille théologique, Textuel (11 mai).

(1) Les trois ans dont parle le Giec si l’on veut encore contenir le changement climatique.

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