Celui qui nous renomme
Dieu dit à HAgar que son fils s’appellera «Dieu entend», HAgar appelle le Seigneur «Tu es le vivant qui me voit». Simon dit à Jésus qu’il est le Messie, «le fils du Dieu vivant», Jésus dit à Simon qu’il est «Pierre» et que sur cette pierre… Pour Philippe Kabongo-Mbaya, «il y a ici une distribution de la reconnaissance»: «Pouvoir nommer le Dieu qui nous renomme est une montée de gratitude», un geste qui «engage à identifier celles et ceux qui, autour de nous, ne sont jamais correctement nommés».
«Le messager du Seigneur la trouva près d’une source dans le désert, celle qui est sur le chemin de Shour. Il dit: Hagar, servante de Saraï, d’où viens-tu et où vas-tu ? Elle répondit: Je me suis enfuie pour échapper à Saraï, ma maîtresse. Le messager du Seigneur lui dit: Retourne chez ta maîtresse et laisse-toi affliger par elle. Le messager du Seigneur lui dit: Je multiplierai ta descendance; on ne pourra pas la compter, tant elle sera nombreuse. Le messager du Seigneur lui dit: Te voici enceinte; Tu vas mettre au monde un fils, et tu l’appelleras du nom d’Ismaël (« Dieu entend »); car le Seigneur t’a entendue dans ton affliction. (…) Elle appela le Seigneur, qui lui avait parlé: « Tu es El-Roï – le Dieu qui me voit », car, dit-elle: « Ai-je vu ici après qu’il m’a vue ? ». C’est pourquoi on a appelé ce puits Puits Lahaï-Roï (« Au Vivant qui me voit »); il est entre Qadesh et Béred.» (Genèse 16,7-11, 13-14)
«Jésus, arrivé dans la région de Césarée de Philippe, se mit à demander à ses disciples: Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? Ils dirent: Pour les uns, Jean le Baptiseur; pour d’autres, Elie; pour d’autres encore, Jérémie, ou l’un des prophètes. – Et pour vous, leur dit-il, qui suis-je ? Simon Pierre répondit: Toi, tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Jésus lui dit: Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas; car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux ! Moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je construirai mon Église» (Matthieu 16, 13-18a)
Entre l’Assomption de la Vierge et la visite dans quatre semaines du pape en France, le texte de Matthieu 16 que nous avons entendu nous sollicite spontanément pour une écoute œcuménique. C’est très naturel. Tout ce qui concerne le catholicisme ou l’ancienne tradition de l’Église ne nous laisse pas indifférents.
La confession de foi de Pierre, la déclaration qu’en fait Jésus, le nom de Pierre, désormais érigé en un titre, une fonction et un statut; le pouvoir des clés, tous ces sujets ont fait l’objet de nombreuses et d’éminentes études exégétiques, de tonnes de traités de théologie dogmatique qui ne peuvent être résumés dans le cadre de notre culte.
Ce matin, en revanche, nous pourrions modestement nous attacher au texte biblique lui-même; nous efforcer d’en souligner une valeur qui n’est pas toujours relevée dans le passage tel qu’il se donne comme récit. Il y a ici une distribution de la reconnaissance.
Un thème important le traverse. C’est la nomination, celle des personnes, des lieux et des choses. Aussi ai-je placé ce culte sous le signe de Celui qui nous renomme.
À cet égard, pour éclairer notre curiosité sur le sujet, permettez-moi de faire un pas de côté: à partir du texte de Genèse 16, 7 à 11, puis de 13 à 14 que nous avons lu. Trois noms au départ: Saraï, HAgar et Abram. Les protagonistes d’une intrigue conjugale. Un couple et sa servante, donc.
Trois noms de signification linguistique ou de position sociale contrastées: Saraï, princesse; HAgar, celle qui a quitté son clan…; Abraham, mon père est exalté, honoré. Par leurs noms, quelque chose frappe. Pour Saraï et Abram, il y a du positif dans la nomination. Tandis que pour HAgar, c’est la perte qu’on observe d’emblée. HAgar l’égyptienne, HAgar l’immigrée…
Saraï, la maitresse de maison, veut que son mari ait un héritier. Pourquoi ne pas l’avoir avec la domestique ? Le ménage à trois tourne court. Au plus fort du conflit, Saraï s’en prend à Abram, qui esquive et remet le sort de l’immigrée à la princesse, sa femme. L’égyptienne va fuir.
Elle est retrouvée par un messager du Seigneur à un endroit indéterminable. Un nulle part entre un désert et la porte d’une Muraille. Et non loin d’une source, cependant. Avez-vous remarqué comment l’ange de Dieu l’aborde ?
«HAgar, toi ici ?»: c’est comme ça qu’il faut entendre «d’où viens-tu et ou vas-tu ?» lisible dans le récit ! Et c’est à cet endroit précis, en ce nulle part que la fugitive apprend également qu’elle est enceinte, et c’est aussi là qu’elle reçoit le nom de son futur enfant: Ismaël, Dieu entend.
Ismaël, Samuel, Siméon (Simon): des déclinaisons différentes d’un même nom en hébreu et qui signifie Dieu écoute, Dieu entend: une admirable confession de foi… !
L’immigrée sait que Dieu entend. Et c’est alors qu’elle-même renomme ce Dieu et le confesse. «Tu es El Roï, le Dieu qui me voit». La source d’eau mentionnée dans le récit sans autre précision, elle aussi reçoit un nom nouveau: les Puits Lahaï-Roï «Au Vivant qui me voit». Vous l’avez noté: tandis que le messager du Seigneur accroche le nom de l’enfant d’HAgar au verbe entendre ou écouter, l’égyptienne, elle, recourt au verbe voir. Le propre de toute bénédiction est de devenir, elle-même, à son tour, une nouvelle bénédiction !
Quel échange des bons procédés !
La promesse de ce que le Seigneur fera entendre, ici, une profession de foi d’une femme à la dérive. Une femme en déshérence. D’où vient sa confiance ? De la certitude que Dieu réalise toujours, vraiment toujours, ce qu’il engage, non pas pour rester crédible, mais parce que de gages, Dieu se le donne d’abord et à Lui-même. C’est cela qu’exprime HAgar; sa confession de foi est un émerveillement. Elle ne compte pas sur la performativité de ce que Dieu dit et qui se réalise, mais sur le fait que Dieu reste toujours fidèle à lui-même.
Prendre conscience de la manière dont le Dieu de Jésus-Christ nous revendique
Vous voyez sans doute où je veux en venir… La renomination du Dieu auquel nous appartenons n’est pas seulement un acte de foi, mais une circulation de la reconnaissance entre Lui-même et son Église. Ces rencontres, dialogues, ou expériences inédites retracent un cheminement, un mouvement qui creuse un enracinement. Ce qui s’est joué entre HAgar et le Dieu d’Abram nous rejoint comme une métaphore qui donne du relief à la scène que décrit Matthieu au chapitre 16, les versets lus. «Que dites-vous que je suis ?»
Cet épisode, je le signale rapidement, est rapporté par l’ensemble de la tradition évangélique dans le Nouveau Testament: Marc 8, 27-30; Luc 9, 18-2; puis Jean 6, 66-71, allusivement. La version de Matthieu se rapproche de celle de Marc. Jésus aborde la question d’une manière habile. Il feint de mener une enquête d’opinion, dirions-nous: «Que disent les gens de l’homme que je suis ?». La question ne concerne pas des possibles sympathisants, mais les quidams. Après avoir entendu la réponse au sujet de l’opinion courante, Jésus révèle le fond de sa pensée. Comme si la généralité n’était qu’une simple entrée en matière, permettant de préciser sa vraie cible, c’est-à-dire ses propres compagnons: «…, et vous, qui dites-vous que je suis ?».
Cette manière de procéder est également visible sur le plan de l’espace, dans l’itinéraire qui est le sien en ce moment-là. Ce n’est pas la ville de Césarée de Philippe qui est concernée, mais une nomination un peu vague: sa région, ses environs, sa périphérie. Un lieu non autrement identifié. Une sorte de nulle part narratif, comparable à l’endroit où le Seigneur se révéla à HAgar ! Les récits bibliques, décidément, recourent aux mêmes schémas littéraires.
De même que pour rejoindre un centre, on ne contourne pas sa périphérie; l’accès à l’essentiel ne se passe pas de transitions. Visiblement, pour ce qu’il avait à dire à ses amis, Jésus a eu besoin de s’y prendre de la même façon. Une sorte de maïeutique au service de sa pédagogie de renomination, de la reconnaissance devant Dieu. Dès lors, la déclaration de Pierre, qui conduit Jésus lui-même à mettre les pendules à l’heure («…ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux»): c’est comme chercher à trancher de l’œuf ou de la poule à qui attribuer l’origine… Jésus tranche: l’acclamation de Pierre reçoit son cadre. La béatitude prononcée sur lui par Jésus trouve ici et sa provenance et tout son sens.
Pierre dit: «Tu es le Christ…». Jésus répond: c’est mon Père qui parle par ta bouche. Un échange de bénédictions ! Une redistribution de la reconnaissance. L’instant d’une foi vivante qui, pour être invisible, n’en est pas moins ferme et fidèle: tout ici étant ramené au Père et à son seul pouvoir. Mais, ce n’est pas tout…
Césarée de Philippe était une métropole chargée d’histoire. Après avoir été un haut lieu d’un culte païen du temps des Grecs, le site aux encablures des sources du Jourdain passa comme toute la Palestine entre les mains des Romains. Ces derniers le confièrent à Hérode le Grand qui, en signe d’allégeance, y dressa à son tour un palais de marbres dédié à César. Du temps de Jésus, le procurateur ou le préfet de l’Empire y résidait. C’était le cas de Pilate. De même une importante garnison des légionnaires stationnait dans la ville.
La position stratégique de Césarée de Philippe n’était pas sans conséquence aux yeux de beaucoup de Juifs. Parmi eux, les plus nationalistes considéraient la ville comme un défi, une insulte, au regard de leur espérance messianique. Une grande fébrilité des milieux résistants anti-romains pariait sur l’intervention imminente de leur Dieu à l’avènement du Messie.
Qu’est-ce donc que Jésus était faire dans la région de Césarée de Philippe ? «Au dire des hommes, qui est le fils de l’homme ?» Resituée dans ce contexte, cette histoire reçoit une autre coloration ! Mais la réponse de Pierre également ! En effet, soit Pierre incite Jésus à dévoiler sa véritable personne, à se dévoiler comme le Christ, malgré toute cette fébrilité politique, en dépit malgré d’une répression devenue récurrente; soit Pierre susurrait à Jésus: «Nous, nous savons qui tu es, le Christ, « le messie caché », le fils du Dieu vivant…». C’est alors que la recommandation de Jésus aux disciples tombe avec cette gravité, une consigne stricte et sévère: «Ne dire à personne qu’il était le Christ»; ou en tout cas pas ce Christ-là, aimons-nous préciser, tant nous y sommes habitués !
Si la messianité du Christ n’a pas contourné des tels méandres politico-idéologiques, pourrions-nous en dire autant de l’apostolicité de l’Église, le pouvoir qu’elle se reconnait toute au long de sa complexe tradition, tant spirituelle que temporelle ? Le fameux pouvoir des clés, en tant qu’artefact d’un parler, paraît dès lors à contextualiser !
Aujourd’hui, ce qui reste urgent, c’est de prendre conscience de la manière dont le Dieu de Jésus-Christ nous revendique. La discrétion de Dieu n’est pas synonyme de son rapt, de sa déliquescence ou d’une disparition de convenance; synonyme de réclusion de sa Parole, de son éclipse dont l’obscurité nous rassurerait car tous les chats deviennent gris ! Mais peut-être que de cet aplatissement par des griseries, un instant de clarté et de vraie présence pourrait nous surprendre. Une réalité qui nous rattraperait alors à la manière d’une théophanie ! Loin de nos religions, loin des certitudes convenues. Car quelqu’un d’autre nous réquisitionne.
«Ai-je vu ici celui qui me voit», s’écrie HAgar, elle que tout et tous avaient répudiée.
«Tu es le Christ – la chose est sûre, je le sais», déclare Siméon, que Jésus renomme comme nous avons vu.
Pouvoir nommer le Dieu qui nous renomme est une montée de gratitude. Identifier un Messie ou le Messie quand tout le condamne au confinement, au régime de catacombes cognitives, est un geste de courage unique. Il engage à identifier celles et ceux qui, autour de nous, ne sont jamais correctement nommés.
Il reste à entendre le cri déchirant de tant de noms défigurés, volontairement estropiés. «Tu es le Christ…», peut-on être plus concret ? Il y a dans notre pays des personnalités dont les noms sont tabou, ou compliqués à articuler… Le déni linguistique se requinque de racialisation des corps, des silhouettes, des territoires sacrifiés. Et l’enjeu sécuritaire, comme toujours, redouble de puissance: un gri-gri que l’on s’arrache pour avoir voix au chapitre, et faire son trou parmi les puissants. Mais les victimes ne se terrent pas, c’est à peine si elles se taisent.
Car parmi elles, beaucoup s’en remettent aux «messies anonymes», qu’ils soient clandestins ou rebelles :
Jésus-Christ, je porte ton nom
Nom de confiance, quand parfois j’ai peur
Nom de joie, quand je pleure
Nom de demain, qui me libère
Nom de chemin pour aller vers les autres
Nom de paix quand je doute
Un nom-ami qui rend amical
Jésus-Christ, je porte ton nom
Un chrisme verbal ou en bandoulière ?
Non.
Ni illumination des fous de Dieu, ni conjuration d’anciens croisés. Simplement une ode comme l’accueil d’un nom nouveau, qui engage la reconnaissance !
Amen
Clichy, 21-23 août 2026
Prédication au temple de l’Oratoire le 23 août 2026. Philippe B. Kabongo-Mbaya est pasteur de l’Église protestante unie de France, président du Mouvement du christianisme social et ancien aumônier des prisons (kabongombaya@gmail.com).
Illustration: saint Pierre (Nicolas Tournier, vers 1625, Musée des Augustins, Toulouse).
