Prisons : confinement, déconfinement, reconfinement

«Je prends le chemin le plus long, pour croiser le plus grand nombre»: confrontés à des conditions de visite d’abord impossibles pendant le premier confinement puis restreintes, trois aumôniers de prison racontent ce qui les a marqués pendant cette période très particulière. Peut-être d’abord les signes envoyés par les détenus.

Prises de paroles publiées sur JAP.

 

Toute société est constituée de plusieurs catégories de personnes. Parmi elles, il en est une rarement reconnue comme faisant partie intégrante de la communauté: celle des personnes incarcérées. Sans doute parce qu’elle est géographiquement isolée, peu visible, et certainement parce qu’il est plus confortable de l’ignorer.

Pourtant en France aujourd’hui, les personnes incarcérées représentent 1‰ de la population totale, ce qui numériquement n’est pas négligeable. Quand bien même cette proportion serait moindre, il serait incorrect d’oublier que ces personnes détenues font partie de la communauté nationale qui a la charge de les ramener à la vie civile, la vie dans la cité.

Par leurs visites régulières, par les échanges qu’ils établissent avec les personnes détenues auxquelles ils apportent une assistance spirituelle, les aumôniers de prison vivent, dans leur ministère, l’intimité de ces lieux et des personnes qui s’y trouvent.

C’est pour vous faire découvrir cet univers carcéral, trop souvent ignoré ou incomplètement décrit, que nous vous proposerons régulièrement dans ce blog (1) des témoignages d’aumôniers ou de détenus, des partages d’expérience – en France ou dans le monde –, ou encore des réflexions pouvant porter sur le sens de la peine, sur la justice des hommes et la justice de Dieu, …

Dans ce premier article, nous avons souhaité partager avec vous les regards posés par trois aumôniers sur ce temps de vie auquel nous avons tous été confrontés: la séquence confinement-déconfinement-reconfinement.

 

«Quand vous passez dans le couloir, je sais que vous êtes là»

Rencontre avec Naomi, aumônier dans un centre pénitentiaire pour femmes

JAP: Pendant le 1er confinement, avez-vous pu conserver le lien avec les personnes que vous visitiez habituellement?

Naomi : Il nous a fallu inventer des nouveaux modes de communication. En temps normal, nous visitons dans leur cellule-même les personnes qui le souhaitent, deux fois par semaine. Toute visite étant alors interdite, pour garder le contact j’ai écrit à chacune plusieurs fois pendant 2 mois. Certaines ont pu me répondre, pour d’autres c’était plus difficile d’écrire (l’illettrisme est assez répandu) mais à mon retour en juin toutes sont venues me remercier chaleureusement.

Mais au déconfinement, les anciennes conditions n’ont pas pu être rétablies?

Effectivement, les visites en cellules n’étaient pas autorisées. Je devais donc indiquer aux surveillantes les personnes que je souhaitais rencontrer (en maison d’arrêt) (2) ou bien je devais attendre dans une pièce dédiée que les femmes viennent d’elles-mêmes (en centre de détention) (3). Le plus inquiétant était que celles qui en ont le plus besoin ne viennent pas spontanément: quand elles sont dans l’angoisse ou la déprime, elles se replient sur elles-mêmes.

Et aujourd’hui, pouvez-vous continuer à aller à la prison?

Oui, nous continuons nos visites dans les mêmes conditions que celles du déconfinement. Alors, pour me rendre dans ma salle dédiée je prends le chemin le plus long, pour croiser le plus grand nombre et leur donner au moins un petit salut: je sais que c’est cette présence extérieure qui est avant tout essentielle. En début d’année l’une d’entre elles atteinte d’une grave maladie, m’avait dit: «Quand vous passez dans le couloir, je sais que vous êtes là parce que j’entends vos talons et j’en suis apaisée…»

 

«Cela me passe le temps»

Rencontre avec Denis, aumônier dans une maison d’arrêt

JAP: Avez-vous craint que pendant le confinement, en votre absence, les personnes que vous visitiez habituellement négligent leur vie spirituelle?

Denis: L’histoire de Michel (4) m’a prouvé le contraire: il ne faut jamais oublier que l’essentiel est fait par Dieu qui est toujours là! J’ai rencontré Michel pour la première fois il y a un an lors du culte de Noël. Puis il a participé au groupe de partage biblique. En mars, plus de nouvelles jusqu’en juillet. Lorsque nous nous revoyons, il me rapporte que le temps en cellule a été très long: «Alors j’ai utilisé ce temps à lire la Bible en entier et je me suis amusé à faire l’arbre généalogique de la création jusqu’aux rois d’Israël». Il me déroule alors un «parchemin» d’un mètre sur un mètre vingt, avec toute la chronologie, agrémentée des références bibliques et de dessins minutieux pour l’illustrer. J’en suis bouche bée. En septembre, il me tend un carnet manuscrit ayant pour titre La Sainte Bible résumée en 19 poésies. «Mais pourquoi fais-tu cela?» «Cela me passe le temps et si cela peut donner envie à des personnes de connaître la Bible et de la lire, c’est super. Moi, ça m’a beaucoup aidé.» En novembre, reconfinement oblige, il a commencé une bande dessinée sur la vie de Jésus. À suivre.

Avant de se retrouver en prison, Michel ne lisait pas, ne dessinait pas, n’écrivait pas, n’allait jamais à l’église. En découvrant cette relation personnelle avec Dieu, cela lui a ouvert des horizons insoupçonnés à ses yeux qu’il a mis en action pour lui et pour les autres… en plein confinement! Jésus nous a dit: «Vous êtes le sel et la lumière du monde». Dans ce monde compliqué, donnons-lui du goût et apportons-lui cette lumière de la Bonne Nouvelle. Dieu peut nous ouvrir des horizons insoupçonnés si nous sommes à son écoute.

 

«Les gars se prenaient en main»

Rencontre avec Luc, aumônier dans un centre de détention

JAP: Quel a été pour vous le fait le plus marquant de ce confinement?

Luc: Lors du premier confinement au printemps dernier, nous nous sommes retrouvés, comme tous les aumôniers, dans l’impossibilité de nous rendre au centre de détention pour y rencontrer les détenus. Pendant un temps, nous avons patienté, pensant être assez rapidement autorisés à y retourner.

Mais j’ai fini par me dire qu’il serait bon de contacter la responsable des CPIP (conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation) pour envoyer des courriers. Je n’ai pas eu le temps de le faire: un courrier des détenus me devance où ils m’informent qu’ils se réunissent aux heures habituelles de l’aumônerie pour échanger autour de la Bible. D’ailleurs, dans le courrier, il y a plusieurs questions concernant l’interprétation de tel ou tel texte des écritures.

C’était réjouissant de voir que les gars se prenaient en main et continuaient le groupe de parole sans nous! Nous avons pu avec les deux autres aumôniers établir une relation par courrier pour répondre à leurs questions et leur proposer des textes à étudier. C’était touchant de voir cette soif et cet amour de la Parole et une telle autonomie de la part des détenus.

 

Illustration: mirador de maison centrale de Poissy (photo: CC-Hydrel).

(1) Le nouveau blog JAP rédigé par la commission ‘Justice et aumônerie des prisons’ de la Fédération protestante de France à partir de «témoignages et réflexions sur la vie quotidienne des détenus et le sens de la peine dans les prisons françaises».

(2) En maison d’arrêt sont incarcérées préventivement les personnes en attente de jugement.

(3) En centre de détention sont incarcérées les personnes déjà jugées et qui y effectuent leur peine.

(4) Par souci de confidentialité, le prénom a été modifié.

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