Gilets jaunes, Grand débat, et violence

Dans la crise des Gilets jaunes (et on n’en a semble-t-il que peu parlé dans le Grand débat qu’elle a provoqué), la question de la violence est devenue centrale. Pour Yves Buchsenschutz, ce n’est pas seulement une question centrale parce qu’elle entraîne dégâts et dégradations, mais parce qu’elle influe de fait considérablement sur la popularité et le soutien du mouvement par les Français et pose crûment et douloureusement la question de l’expression des minorités.

 

La violence n’est pas nouvelle. Son utilisation par les minorités me semble être assez bien résumée dans la théorie marxiste des minorités agissantes. Avant comme après, de gauche comme de droite, lorsque des groupes souhaitent rapidement accéder au pouvoir, ou faire prévaloir leurs idées, la cartouche ultime est en général la violence (1). Pour justifier moralement ce hold up, on a inventé le concept de la conscience de classe : il y a peut-être des gens qui ne sont pas de mon avis mais c’est parce qu’ils ont été insuffisamment ou mal informés ou éduqués. Dès que nous serons au pouvoir nous allons corriger cela !

Au hasard de mes lectures, je me suis retrouvé récemment devant un paradoxe étonnant. J’avais repéré depuis quelque temps un nouvel ouvrage de Steven Pinker : La part des anges en nous (2), histoire de la violence et de son déclin. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Steven Pinker est professeur de psychologie à l’université Harvard et à publié une série d’ouvrages reconnus dans le monde entier dont en particulier Comprendre la nature humaine. Il a été finaliste du prix Pulitzer. Dans la brève description de son ouvrage, il était précisé en particulier que cet auteur, plutôt pessimiste devant l’évolution de nos civilisations, avait en quelque sorte, viré sa cuti devant les résultats des études scientifiques sur la violence (son ouvrage, bourré de statistiques et d’informations, compte plus de 1 000 pages) pour revenir à une vision plus optimiste de l’évolution de l’humanité. La préface de la traduction française de ce livre est de Matthieu Ricard, ce qui pour moi confirme sa nouvelle analyse !

En parallèle et par hasard, j’ai eu l’occasion d’assister à une conférence de Nicolas Baverez, éditorialiste au Figaro et au Point, essayiste et auteur (La France qui tombe) qui observe une montée mondiale et inexorable de la violence dans Violence et passion et résume son livre en ces termes : « La liberté ou la violence, il faut choisir ! »

Le troisième terme, qui commence à faire partie de notre paysage familier, ce sont les Gilets jaunes, qui déclarent tous être contre la violence mais dont on peut comptabiliser sans hésitation les dégradations chaque semaine avec comme seule incertitude le montant variable mais régulier de l’addition hebdomadaire.

Ainsi que vous pouvez le voir, nous pataugeons dans les contradictions !

Je partirai assez volontiers de l’analyse de notre invité américain. Il a une longue expérience de ces questions et une démarche totalement scientifique, presque trop. Sa conclusion est implacable : si l’on comptabilise les conséquences de la violence (en particulier les morts), elle diminue non seulement de manière incontestable mais aussi continue, et tangente désormais la quasi-absence. Principale explication : pendant très longtemps, les relations entre les individus ont été des relations de personne à personne. En cas de conflit, si les choses tournaient mal et que l’on y ajoutait un zeste d’honneur, les deux parties se retrouvaient face à face, en venaient aux mains, puis aux armes et cela se terminait par des morts. Le grand changement qui est intervenu progressivement est l’invention d’un arbitre, en l’occurrence l’État ou la collectivité. De nos jours, il est devenu assez rare que les gens se fasse justice eux-mêmes : ils choisissent en général de porter plainte ce qui signifie que la querelle va être portée devant la collectivité qui rendra la justice. C’est un processus assez intéressant car il faut que chacun ait le courage et la volonté de confier à un tiers le règlement de conflits dont les deux parties sont persuadées au départ d’avoir raison. Pinker n’en parle pas mais je me suis posé la question de la relation entre la naissance de ce comportement et l’interdiction des duels sous Louis XIII et Richelieu : à l’époque, le roi et son ministre, lassés de voir les élites de l’époque s’entretuer, interdirent les duels, allant jusqu’à l’exécution capitale du marquis de Cinq-Mars pour avoir enfreint cette nouvelle loi. Les duels disparurent et la justice que nous connaissons, avec d’ailleurs toutes ses imperfections, prit le relais.

Pinker analyse également l’erreur d’appréciation (car je pense comme lui que c’est une erreur) de Nicolas Baverez qui perçoit lui une montée de la violence à cause du syndrome des médias : ce qui intéresse le spectateur ou le lecteur, ce sont les faits divers plus ou moins croustillants et morbides, et comme ils sont largement sur-représentés dans notre environnement médiatique, cela biaise notre perception.

Il n’en reste pas moins que la violence continue d’exister, voire prend des formes de prise de pouvoir déconcertantes : dans les phénomènes récents et limités à la France, on peut bien entendu citer les Gilets jaunes mais aussi les forains, de nombreuses manifestations syndicales, les motards, les routiers (3) les Bonnets rouges, Notre-Dame des Landes, etc.

A chaque fois, il se passe ce phénomène curieux : puisque j’ai échoué devant le système d’arbitrage collectif (choix démocratique de la représentation nationale ou justice), je glisse vers le dernier recours, la violence. Habile, je vais la rendre la plus légitime possible en rendant cette demande collective, sinon majoritaire.  Je vais utiliser la victimisation (4), l’anonymat, voire deux inventions assez récentes : la répétition perlée (innovation SNCF 2018) ou la surprise (innovation des Gilets jaunes : rien ou peu n’est annoncé d’avance, ce qui est d’ailleurs illégal). La nuisance devient maximale et la responsabilité très diluée. Le tout justifié par la violence de la majorité représentée par l’État, qualifiée de répression et contestée comme telle.

En face, l’État semble se trouver assez désarmé. En écho à la diminution de la violence, la société a allégé les condamnations punitives et supprimé la peine de mort. Ne se sentant plus le droit d’imposer de trop fortes peines à un individu, la société ne se sent pas plus légitime pour prendre des risques lors de manifestations violentes. D’où la faiblesse apparente des réponses. L’ensemble du système judiciaire semble un peu déséquilibré : comment comprendre que Mgr Barbarin ait écopé de six mois de prison avec sursis pour non-dénonciation (jusqu’à preuve du contraire il n’a commis aucune faute personnelle à part ce silence) alors que M. Drouet a été condamné à 2 000 € d’amende pour 200 millions de dégâts constatés (pourquoi pas 1 euro symbolique ?) et que les crimes sexuels de certains membres d’Oxfam n’ont même pas été poursuivis (dans ce dossier, on en est rendu aux condoléances et aux excuses !). Il est également assez curieux de discuter du permis d’utilisation des flashball par les forces de l’ordre, sans ne serait-ce qu’évoquer le permis de lanceurs de pavés que tout manifestant s’auto-décerne avec la plus implacable bonne conscience, sans même s’en rendre compte …

Plus grave, Notre-Dame des Landes : il y a eu décision démocratique, il y a eu ce que j’appellerai un RIC populaire favorable à l’aéroport et les squatters ont eu gain de cause et refusent même encore aujourd’hui de libérer les terrains pour les restituer à leurs propriétaires légitimes.

Reste le sacro-saint droit à manifester.  La réponse est assez simple : l’Algérie, par exemple, vit une crise très grave en ce moment et ceci sans aucune violence et sans organisation évidente préalable (5). À Paris, l’un de ces derniers samedis, nous avons eu droit à deux manifestations simultanées : les écologistes (nombreux et sans violence) et les Gilets jaunes (moins nombreux mais au summum de l’agressivité). Il est possible de manifester et de se faire entendre sans violence.

La crise des Gilets jaunes révèle en fait une crise de l’arbitrage de l’État. Ce dernier est bien malade et il faudrait d’urgence reconstituer sa légitimité par des processus démocratiques susceptibles de permettre aux minorités de s’exprimer (à condition de faire un effort et de s’organiser). Il faudrait ensuite reprendre la (bonne) habitude d’appliquer les décisions prises y compris par le biais de la justice. Faute de quoi, l’État perdra progressivement son rôle d’arbitre et nous reviendrons au règlement des différends par le duel et les batailles de rue. Ceci est d’autant plus préoccupant que la démocratie par la violence n’est en définitive qu’une forme un peu particulière du terrorisme, même et y compris si elle est prônée par des organisations qui se veulent bien-pensantes (6). Accessoirement, les décisions issues du Grand débat n’auront de conséquences, que si elles sont appliquées. Ce qui est en fait un préalable.

 

 

Texte déjà paru sur Entrepreneurs pour la France

Illustration : vue des Champs Élysées à Paris le samedi 25 novembre 2018 (photo CC-LNicollet).

(1) Ceci ne diffère d’ailleurs pas essentiellement des règlements de comptes entre individus.

(2) Mot célèbre d’Abraham Lincoln.

(3) Les motards et les routiers ont une violence un peu particulière qui consiste à profiter de leur capacité à bloquer le fonctionnement de la société, en quelque sorte par inertie.

(4) Voir l’article à ce sujet il y a quelques semaines. Ceci mettra également de mon côté tous les bien-pensants progressistes (CNIL, Ligue des droits de l’homme, Reporters sans frontières, etc.).

(5) Et pourtant, ce pays a un très lourd passé sur ce plan.

(6) En Allemagne, la CDU vient d’annuler les subventions à l’organisation ATTAC dont elle conteste la présomption de défense de l’intérêt général. Que penser réellement de Greenpeace ?

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