Être père: la paternité dans les religions - Forum protestant

Être père: la paternité dans les religions

Est-on un autre père quand on pratique (ou pas) une religion? En interrogeant des pères chrétiens, juifs et musulmans, Isabelle Lévy (elle-même interrogée par Jean-Luc Gadreau pour Solaé) a entendu toutes sortes de réponses mais avec la même difficulté chez tous à imaginer qu’ils puissent avoir été ni croyants … ni pères.

Écouter l’émission Solaé Le rendez-vous protestant (21 novembre 2021, présenté par Jean-Luc Gadreau et réalisé par Delphine Lemer).

 

Jean-Luc Gadreau: Nous recevons Isabelle Lévy, une écrivaine qui vient de publier Être père dans le judaïsme, le christianisme et l’islam. Isabelle Lévy, avant de vous donner la parole, voici quelques réflexions de notre chroniqueuse Léa Rychen autour de cette thématique de la paternité.

 

Donner son nom

Léa Rychen: Écrire une chronique sur la paternité, vous en conviendrez, c’est vraiment s’attaquer à un petit sujet, un micro sujet de rien du tout, tout à fait simple à cerner et à boucler en trois minutes montre en main! La paternité, c’est quoi? C’est une réalité biologique, d’abord. Juridique, ensuite et, bien sûr, c’est une réalité profondément existentielle. Et qui dit question existentielle dit question passionnante ou, en tout cas, qui me passionne, moi. Parce que c’est toujours bien, en tant qu’être humain, pour savoir où l’on va de savoir d’où l’on vient.

La paternité c’est ce qui nous donne notre identité pour le meilleur et pour le pire et quels que soient les émotions, l’affect ou le ressentiment que le terme père peut déclencher chez nous.
Pour commencer, c’est celui qui nous donne notre nom. Dans le droit français, pour la grande majorité des cas, l’enfant qui naît prendra le nom de famille du père. Ailleurs dans le monde c’est parfois le prénom du père qui deviendra le nom de famille de l’enfant. Oui, c’est ce que m’ont expliqué une amie égyptienne et un autre ami indien. Je me souviens aussi de mes cours de russe: j’y avais appris qu’en Russie, en plus du prénom et du nom de famille, on rajoute sur les documents officiels le patronyme, c’est-à-dire le prénom du père auquel on ajoute -ovitch ou -evitch pour les hommes et -ovna ou -evna pour les femmes. Ça veut dire que si j’étais née Russe je m’appellerais Léa Gillesevna et je trouve ça plutôt mignon, mais là n’est pas la question. Ce n’est évidemment pas un cours sur l’histoire et l’interculturalité, je voulais simplement rappeler que notre identité est indéniablement liée à cette notion de paternité. Or, la paternité, nous dit le dictionnaire, c’est le fait d’être père. En revanche, ce que ne nous dit pas le dictionnaire, c’est comment on le devient, père, et comment la paternité se vit le mieux possible d’un côté comme de l’autre de la filiation, au-delà du biologique et du juridique, dans l’existentiel. Comme le disait Stromae, «Tout le monde sait comment on fait des bébés mais personne ne sait comment on fait des papas». Et pourtant, c’est diablement plus intéressant parce que ça nous touche tous directement. Il y a bien un demi-milliard de raisons qui pourraient rendre sensible cette question du père, de la paternité, de la filiation.

Mais je voudrais surtout vous laisser avec une note d’espérance. Dans la Bible, qui pour les chrétiens est le lieu où se révèle Dieu, Dieu lui-même se pose comme père, un père que nous pouvons connaitre dans l’intimité de la relation, une relation saine, belle, riche car basée sur un Dieu parfait. Dans un joli jeu de mots en grec ancien, l’apôtre Paul dira que c’est de Dieu le Père que toute famille dans le ciel et sur la terre tire ultimement son nom: ton patera / pasa patria (1). Si on lui laisse cette place paternelle, parentale, Dieu lui-même peut être celui qui fonde notre identité. Par-dessus toute tradition humaine, il est celui qui se propose de nous donner son nom de famille: ton patera / pasa patria. Parce que c’est toujours bien pour savoir où l’on va de savoir d’où l’on vient. Et si l’on vient de Dieu, alors où l’on va prend un tout autre sens. Et si on suivait cette direction?

 

«Un autre père sans cette foi?»

Jean-Luc Gadreau: Merci Léa. Isabelle Lévy, vous êtes autrice de nombreux livres sur l’hôpital et sur les pratiques religieuses. On peut citer par exemple Menaces religieuses sur l’hôpital, Rites et religions, Guide des rites, cultures et religions à l’usage des soignants, Connaître et comprendre le judaïsme, le christianisme et l’islam et puis votre tout dernier ouvrage qui s’intitule donc Être père dans le judaïsme, le christianisme et l’islam (2). C’est ce livre, le tout dernier, sur la paternité, que nous allons évoquer. «On ne naît pas père: on le devient. Et on ne le devient pas seulement parce qu’on met au monde un enfant mais parce qu’on prend soin de lui de manière responsable.» C’est la citation que vous avez choisie pour introduire votre livre. Elle est extraite de la lettre apostolique du pape François datée du 8 décembre 2020. Ce n’est vraiment pas rien qu’être père…

Isabelle Lévy: C’est vrai: il ne suffit pas de la petite graine pour être père. C’est aussi accompagner cet enfant sur le chemin de la vie. Ce n’est pas non plus seulement donner un nom de famille ou donner une pension alimentaire, c’est être réellement présent avec la maman pour accompagner cet enfant sur le chemin de la vie. Ce chemin, ce n’est pas seulement le chemin religieux, comme on pourrait le penser pour le judaïsme, le christianisme et l’islam. C’est aussi l’accompagner dans le quotidien dans sa découverte du monde. Et puis c’est ouvrir son cœur aux autres, à son prochain, à tout ce qui peut l’entourer et donc lui donner l’envie de vivre sa vie pour lui et pour les autres autour de lui.

Jean-Luc Gadreau: Est-ce que vous avez l’impression que les enjeux autour de la paternité sont les mêmes aujourd’hui ou est-ce qu’il y a de vrais changements qui se sont opérés ces derniers temps?

Isabelle Lévy: Il y a de plus en plus d’enjeux en effet parce qu’aujourd’hui le mariage n’est pas toujours la règle, en tout cas pas à vie. Il y a malheureusement beaucoup de mariages qui se terminent par des séparations ou des divorces et donc les enfants sont parfois ballotés entre leur père, leur mère ou entre deux nouveaux couples et c’est vrai qu’il peut être très difficile pour les pères comme pour les mères de jouer leur véritable rôle d’accompagnement au quotidien. Parce que c’est difficile d’être papa le week-end ou pour les vacances. Comme me disait un de mes amis, «Je n’ai pas vraiment l’impression d’être le papa, j’ai l’impression d’être le copain de vacances». C’est très difficile de s’accrocher au quotidien à toutes les problématiques que l’enfant peut rencontrer, agréables ou non, à l’école, au sport, avec les copains, etc. Quelquefois, le père est un petit peu mis de côté là-dessus, d’où l’intérêt peut-être des gardes partagées, même si ce n’est pas l’idéal et que cela reste mieux que l’enfant soit éduqué par ses deux parents au quotidien.

Jean-Luc Gadreau: Cette enquête fait naître de nombreuses questions et notamment: est-ce qu’un enfant doit être obligatoirement juif, chrétien ou musulman parce que son père, son grand-père et son arrière-grand-père l’ont été avant lui? Si l’envie lui prend d’emprunter une voie spirituelle différente et parfois même d’être athée, n’est-ce pas là le summum de l’échec de l’éducation pour un père imprégné par une foi pure et sincère? Être croyant fait-il de vous un meilleur père?

Isabelle Lévy: C’est vrai qu’au départ, quand on m’a proposé ce sujet, on s’est très vite aperçus qu’il était extrêmement riche et jamais traité. Car on traite toujours des mamans mais jamais des papas! On se demande pourquoi!… Difficile d’être maman sans papa et l’inverse aussi. Et puis, qu’en disent les religions? Parce qu’aujourd’hui, on donne toujours la parole à des sociologues, des psychologues mais on interroge rarement les religions sur le sujet. Est-ce qu’elles sont encore d’actualité pour accompagner un enfant sur le chemin de la vie pour qu’à son tour il soit un bon adulte et un bon parent? Ce sont les questions auxquelles on a voulu répondre avec toutes les problématiques qui y sont liées parce que ce n’est pas parce que vous élevez votre enfant dans une croyance que votre enfant va adhérer à la totalité. Vers certains âges, à l’adolescence, c’est plus compliqué. Et puis même à l’âge adulte, parfois, il peut religieusement parlant aller voir ailleurs. Toutes ces questions sont multiples et il nous a semblé intéressant d’avoir le point de vue des papas d’aujourd’hui.

Jean-Luc Gadreau: Comment avez-vous procédé, très concrètement?

Isabelle Lévy: J’ai interrogé des représentants des cultes des trois grandes religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l’islam (pour le christianisme, bien sûr, des catholiques, des protestants et des orthodoxes). Et parallèlement, j’ai interviewé une cinquantaine de papas de ces religions en leur demandant comment ils vivaient leur foi à travers leur paternité, avec des questions extrêmement concrètes. Est-ce qu’ils étaient là pour les premiers pas de leur enfant? Est-ce qu’ils leur ont donné des biberons et changé leurs couches? Alors, bien sûr, nous avons également demandé s’ils étaient présents dans l’enseignement religieux, s’ils allaient aux offices, s’ils célébraient les fêtes et quels étaient leurs échanges lorsqu’il y avait un petit problème à l’école, par exemple: s’appuient-ils sur la Bible ou le Coran ou parlent-ils tout simplement de choses très concrètes? En fait, comment vivent-ils leur paternité à travers leur foi et seraient-ils éventuellement un autre père sans cette foi? Ça, c’est une grosse question qui les a un peu bluffés et les a laissés véritablement sans voix.

Jean-Luc Gadreau: C’est une vraie enquête!

Isabelle Lévy: Une véritable enquête… Bien sûr, en raison de la pandémie, je n’ai pas rencontré tous ces papas de visu mais nous avons eu, par téléphone, de grands échanges à toutes les heures du jour et parfois de la nuit. Ce sont aussi des papas qui vivent sur l’ensemble de la France et issus de milieux sociaux-professionnels divers: des ouvriers, des employés de bureau, des directeurs d’entreprise, des médecins, des avocats, etc. C’est important, cela nous a permis d’avoir des retours extrêmement riches et très différents aussi en fonction des personnalités de chacun. Par contre, il y avait un deal dès le départ: je ne voulais pas entendre la voix des mamans… Parce que souvent, quand la maman prend la parole, on n’entend plus qu’elle et le père se tait ou se contente d’acquiescer. Or je voulais vraiment que l’explication vienne d’eux. Je voulais parler avec eux.

Jean-Luc Gadreau: Est-ce incontournable quand on est croyant d’engendrer?

Isabelle Lévy: Oui, ça va de soi. Déjà, on ne peut avoir de relations sexuelles que dans le cadre du mariage et le mariage doit être ouvert à la procréation puisqu’il faut croître et multiplier dans chacune de ces trois religions. Et puis, pour la plupart des hommes, le désir de devenir père était, je dirais, inéluctable, incontournable…

Jean-Luc Gadreau: Et cela, vous l’avez retrouvé dans toutes les religions?

Isabelle Lévy: Tout à fait… Ainsi que cette perception de la naissance d’un enfant comme une bénédiction, un don divin. C’est un enfant que Dieu nous confie et qu’on va accompagner. Par ailleurs, parce qu’ils sont religieux, la plupart m’ont dit avoir choisi une épouse ET une future maman. Ils ont choisi une femme qui non seulement leur plaît mais avec laquelle ils ont énormément de points communs et avec laquelle ils ont une parfaite entente au niveau religieux.

 

«Transmettre la connaissance»

Jean-Luc Gadreau: Vous interrogez cette figure du père dans les textes sacrés. Qu’est-ce qui en ressort, globalement?

Isabelle Lévy: Ce qu’il en ressort particulièrement, c’est la nécessité d’établir la filiation biologique dans le judaïsme et l’islam. C’est une évidence. Savoir qui est son père et qui est sa mère, c’est obligatoire. Dans le christianisme, c’est l’expérience du pardon (un mot qui n’est revenu que chez les chrétiens). Donner une bonne éduction, dans l’islam, c’est aussi important. Et dans les trois religions, la nécessité d’avoir beaucoup de respect pour ses parents, ses grands-parents, les anciens. Intéressant aussi: dans le judaïsme, on exige d’un papa qu’il installe sa famille dans une ville où se trouvent obligatoirement une école et un médecin. C’est une obligation religieuse. En revanche, transmettre la connaissance de la pratique religieuse est une chose que l’on retrouve dans les trois religions.

Jean-Luc Gadreau: Il y a cette question que vous leur avez posée sur laquelle j’aimerais revenir: «Si vous n’aviez pas la foi, quelle éducation auriez-vous donnée à vos enfants?».

Isabelle Lévy: En fait, c’est la question qui a rendu quasiment muets tous mes papas. Ils m’ont dit que pour eux, c’était presque inimaginable. La foi fait tellement partie d’eux-mêmes qu’ils ne s’imaginent pas sans elle. Par exemple, l’un d’entre eux m’a dit: «Ma foi est ma boussole. Si je n’avais pas été élevé dans la foi chrétienne, je n’aurais pas été le même père, j’aurais eu une autre vie». Il aurait été complètement différent, il n’aurait pas été lui, n’aurait pas eu le même planning d’occupations, les mêmes lectures, les mêmes idées, les mêmes préoccupations, etc. Et puisqu’il aurait été quelqu’un de différent, il aurait donc évidemment été un papa différent.

Jean-Luc Gadreau: En fait, tous les papas que vous avez interrogés ne sont pas simplement croyants, ils sont aussi pratiquants.

Isabelle Lévy: Oui, ils ne sont pas seulement nés dans une religion, ils sont réellement pratiquants aujourd’hui et dans le quotidien, avec des pratiques: aller aux offices religieux, avoir des lectures religieuses, respecter les fêtes, avoir même des prières à la maison…

Jean-Luc Gadreau: Ce qui ressort très clairement – vous l’avez déjà évoqué – c’est l’importance de la transmission. Que vous ont dit ces pères sur l’importance de la transmission?

Isabelle Lévy: Ce n’est pas si simple dans notre société actuelle où tout nous détourne un peu de la foi. Il est vrai qu’aujourd’hui, la droiture, la vérité, le partage, la générosité sont des notions qui ne sont plus du tout associées à la pratique religieuse et c’est une chose qui pose pas mal de problèmes. Surtout, les parents demandent à leurs enfants de se comporter en tant que croyants dans leur famille, dans leur communauté mais aussi à l’école publique, dans la rue et dans leurs faits et gestes. On leur transmet bien sûr les 10 commandements mais aussi et surtout, on leur apprend à être de bons croyants, à respecter la flore… Même lorsqu’on rencontre un escargot dans la rue, eh bien il ne faut pas l’écraser! Ça a l’air fou, mais voilà, la pratique religieuse intervient dans le moindre geste du quotidien.

 

«Le maître mot, c’est vraiment d’être des exemples»

Jean-Luc Gadreau: C’est intéressant parce que, souvent, dans l’actualité, quand on parle religion, on pense plus à des choses qui séparent, qui posent problème. Et quand on va justement au cœur de la foi en rencontrant les acteurs de cette foi, finalement, c’est tout l’inverse qui apparaît.

Isabelle Lévy: Pour tous ces croyants, le maître mot, c’est vraiment d’être des exemples pour nos enfants afin que nos enfants se comportent le mieux possible où qu’ils se trouvent et peu importe avec qui ils se trouvent, avec des gens de leur communauté religieuse ou non. Cela veut dire bien se comporter, même à l’école dans une cour de récréation. On a parfois l’impression que les religions ne sont là que pour créer des guerres et des désordres alors que moi, je n’ai pas entendu un mot de violence auprès de tous ces papas, quelle que soit leur pratique religieuse. Au contraire, ce que j’ai vu est plutôt une envie d’aller vers l’autre, y compris l’autre qui n’a pas de religion, l’autre qui a une autre croyance qu’eux. Ce n’étaient vraiment pas du tout des discours guerriers, à tous niveaux.

Jean-Luc Gadreau: Avant d’être père, on est fils soi-même (une forme de lapalissade qui s’impose à moi…). Et c’est aussi un aspect qui vous a intéressée dans vos rencontres. Un exemple avec le pasteur Christophe Desplanque qui, dites-vous, est entré avec délices dans les pas de son père. Je cite votre livre: «Dans mon enfance, mon père pasteur a joué un grand rôle dans ma vocation. C’est extraordinaire comme la Parole de l’Évangile peut rassembler des gens si différents. Il rencontrait des personnes de tous les milieux, de toutes classes sociales, de toutes les cultures. Quelle ouverture sur l’humanité! J’aimais quand elles venaient partager un repas chez nous, je buvais leurs paroles. Être pasteur, c’est un métier de rencontre, d’écoute, d’accompagnement et de partage. Et en plus j’ai un patron super!» Cela rejoint ce que vous étiez en train de dire.

Isabelle Lévy: Il lui a montré une voie et il s’est tellement trouvé bien dans cette voie qu’il a voulu la poursuivre et l’endosser. D’autres l’ont fait, d’autres ont fait d’autres métiers que leurs parents. Un de ces hommes dont le père était berger est aujourd’hui d’une autre profession et père et fils ne vivent pas dans le même pays mais, au-delà de ces différences, le fils respecte son père pour ce qu’il a pu lui transmettre à une époque donnée et avec les données économiques et sociologiques qui étaient les siennes.

Jean-Luc Gadreau: Mais quand les relations sont douloureuses, quand c’est difficile?

Isabelle Lévy: C’est vrai qu’il y a des papas qui ont perdu leur père très jeunes et qui ont été orphelins. Certains ont découverts que leur père était avec d’autres femmes, d’autres étaient alcooliques, d’autres ont abandonné le foyer… Alors, comment compensent-ils? En essayant d’être les meilleurs papas du monde la majorité du temps, en n’hésitant pas à dire à leurs enfants «Je t’aime» à toutes occasions et quels que soient leurs âges, même à l’adolescence. Pour eux, c’est important justement pour éviter ce silence du père. Ils refusent cette cassure parce qu’ils en ont souffert, ne veulent pas qu’un jour leurs enfants manquent de cette présence paternelle et souhaitent qu’ils soient prêts à confier leurs histoires à leur père.

Jean-Luc Gadreau: Dans Solaé, le rendez-vous protestant, nous avons toujours un moment de rencontre avec la Parole, le texte de la Bible et nous irons ce matin dans le livre des Psaumes, le 103 plus précisément, dont le verset 13 évoque la paternité. Afin de bien avoir le contexte de ce verset, voici les versets 8 à 14:

«L’Éternel fait grâce, il est rempli de compassion, il est lent à la colère et riche en bonté.
Il ne conteste pas sans fin, il ne garde pas éternellement sa colère.
Il ne nous traite pas conformément à nos péchés, il ne nous punie pas comme le mériteraient nos fautes,
mais autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant sa bonté est grande pour ceux qui le craignent;
autant l’orient est éloigné de l’occident, autant il éloigne de nous nos transgressions.
Comme un père a compassion de ses enfants, l’Éternel a compassion de ceux qui le craignent,
car il sait de quoi nous sommes faits, il se souvient que nous sommes poussières.»

 

«Des pères qui jouent réellement leur rôle»

Jean-Luc Gadreau: «Comme un père a compassion de ses enfants, l’Éternel a compassion de ceux qui le craignent»… Le mot de compassion est un choix de traduction mais le mot hébreu ramène au ventre maternel et devient joliment, par extension, par association, compassion, grâce, miséricorde. Mais à l’origine, c’est l’utérus, la vie donnée, et André Chouraqui a d’ailleurs choisi d’écrire ce verset ainsi: «Comme un père matricie ses enfants, Adonaï matricie ses frémissants». Je ne vais pas vous demander une exégèse de ce verset, ce n’est pas votre rôle, mais ce rapport à la vie donnée avec les liens qui se tissent, du point de vue du père, vous l’avez ressenti dans votre enquête?

Isabelle Lévy: Tout à fait. Ce lien avec le père était quelque chose d’un peu particulier auquel chacun croyait. On s’aperçoit qu’il y a autant d’attaches avec le père qu’avec la maman, d’où l’intérêt justement de laisser la place au père dans l’éducation.

Jean-Luc Gadreau: Un chapitre qui pourrait sembler peut-être anecdotique – Léa l’a évoqué dans la chronique en début d’émission – c’est la question du nom et même des prénoms.

Isabelle Lévy: Bien sûr. Par exemple, chez les Juifs séfarades, on donne au premier garçon le prénom du grand-père paternel, à la première fille le prénom de la grand-mère paternelle et pour les seconds garçons et filles, on s’attache aux grands-parents maternels. Chez les Ashkénazes, en revanche, on donne toujours des prénoms de personnes décédées. Chez les chrétiens, la majorité des prénoms sont pris dans les Évangiles ou en tout cas dans la Bible et, bien entendu, les catholiques placent souvent garçons comme filles sous la protection de Marie. Chez les musulmans, on choisit bien sûr des prénoms dans le Coran mais l’islam exige aussi un joli prénom pour l’enfant. C’est tout simplement pour lui éviter tout préjudice moral qu’on ne doit pas lui donner des sobriquets. Il y a un intérêt porté au prénom, c’est quelque chose d’important.

Jean-Luc Gadreau: Et puis, vous abordez toute la question des rites, religion par religion. On n’en fera pas le tour ici mais peut-être pouvez-vous souligner quelques points saillants sur cet aspect-là?

Isabelle Lévy: On retrouve bien sûr la circoncision chez les Juifs et les musulmans tandis que le baptême va être présent chez l’ensemble des chrétiens. Chez les protestants, ce baptême peut se faire soit à la naissance soit beaucoup plus tard mais il y a toujours la présentation de l’enfant à la communauté. On la retrouve d’ailleurs dans le judaïsme avec la nomination de la petite fille (3). C’est drôle parce que c’est un rite qui a été un peu oublié ces dernières années et qui revient avec le féminisme. Toutes les petites filles sont enfin renommées! Dans ma famille, cela se faisait et cela se fait toujours mais c’est vrai que certaines familles avaient oublié la nomination. La nomination existe aussi chez les musulmans, garçons et filles, à peu près au 8e jour après la naissance.

Jean-Luc Gadreau: À un moment, souvent, on devient aussi grand-père. Avez-vous noté des choses sur ce sujet?

Isabelle Lévy: Ce qui est amusant, c’est qu’il y a des papas qui, à peine père de leur premier enfant, se voient déjà grand-père! C’est incroyable! Pour eux, c’est vraiment une grande joie parce que c’est une projection dans l’avenir. Cela veut dire aussi que, grâce à cet enfant, l’enfant va de nouveau pouvoir transmettre cette lignée dans l’avenir, ce qui est très important. Et puis c’est une joie, un bonheur mais ce n’est pas seulement le bonheur du père, ni seulement celui de la mère, c’est aussi le bonheur de toute une famille. On dit toujours que c’est le père et la mère qui éduquent leurs enfants mais pas seulement, car en réalité toute la famille intervient: les grands-parents, les oncles, les tantes, etc.

Jean-Luc Gadreau: C’est un vrai système tout autour de l’enfant…

Isabelle Lévy: Tous contribuent à leur façon à éduquer et à mener cet enfant vers son avenir. En tout cas, beaucoup de papas m’ont dit que leurs enfants ne sont pas aussi pratiquants qu’eux mais qu’ils tiennent à respecter le schéma éducatif des parents à l’égard de leurs petits-enfants. Ils ne veulent pas leur imposer une pratique religieuse et ne profitent pas de l’absence des parents pour les amener à la messe contre leur avis. Dès qu’ils font quelque chose de religieux, c’est toujours en accord avec les parents.

Jean-Luc Gadreau: Au début de votre conclusion, vous dites: «Nous avons croisé des pères croyants, chacun de leurs témoignages s’est révélé émouvant, étonnant, attendrissant, empreint d’amour, de compassion et de sagesse, réhaussé de riches enseignements, teinté parfois d’un brin d’humour ou d’une pointe de poésie». Si leur spiritualité n’a pas fait forcément d’eux de meilleurs pères, avez-vous relevé tout de même certaines spécificités chez ces pères croyants?

Isabelle Lévy: Chercher la meilleure épouse pour qu’elle soit la meilleure maman, la meilleure compagne, ça c’est une chose qui est revenu régulièrement. C’est une volonté de mettre en pratique les enseignements bibliques ou coraniques. Ce sont des papas qui sont en général très intégrés dans la société, très épanouis, très présents dans leur famille, avec leurs enfants. Bien sûr, ils vont ensemble à l’office et partagent des enseignements religieux, mais pas seulement. Il y en a qui tapent dans des ballons, d’autres qui organisent de grands pique-niques familiaux… C’est une chose qui m’a fait plaisir car je ne m’y attendais pas. Je pensais qu’il y aurait beaucoup de papas toujours plongés dans leurs lectures religieuses et pas très présents mais en fait, pas du tout! Ce sont des pères qui jouent réellement leur rôle de papa au quotidien!

 

Illustration: à Jérusalem (photo Raffaele Esposito, CC BY 2.0).

(1) Éphésiens 3, 14-15: «C’est pourquoi je me mets à genoux devant Dieu, le Père (τὸν Πατέρα, ton patera), dont dépendent toutes les générations (πᾶσα πατριὰ, pasa patria) dans les cieux et sur la terre».

(2) Menaces religieuses sur l’hôpital, Presses de la Renaissance, 2011; Guide des rites, cultures et croyances : A l’usage des soignants, Vuibert, 2013; Connaître et comprendre le judaïsme, le christianisme et l’islam, Le Passeur, 2021; Être père dans le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam, Nouvelle Cité, 2021.

(3) Pendant de la circoncision masculine, la nomination des filles (זֶבֶד הַבָּת, Zeved Habat) où l’on officialise le prénom choisi devant l’assemblée a lieu environ un mois après la naissance.

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