Essai de théologie des réseaux sociaux (1) - Forum protestant

Essai de théologie des réseaux sociaux (1)

Comme «la théologie n’a pas vocation à évoluer en vase clos» et «les réseaux sociaux sont présents partout», il n’est pas absurde de voir ce qu’ils ont à se dire. Dans ce premier volet, Antonin Ficatier passe d’abord en revue la généalogie et les caractéristiques des réseaux sociaux et ce que la recherche nous en dit.

Premier volet de l’article publié dans le dossier Quelle religion au 21e siècle? du numéro 2021/5 de Foi&Vie.

 

Introduction: pourquoi interroger les réseaux sociaux d’un point de vue théologique?

En apparence, ce sont deux mondes qui n’ont rien à voir. Pourquoi la théologie chrétienne – vieille de plus de 2 000 ans, avec sa nuée de traités, conciles, réformes, contre-réformes, institutions, traditions, et autres rites – viendrait-elle interroger le nouveau monde des réseaux sociaux, né il y a un peu plus de quinze ans?

Plusieurs éléments de réponse.

Tout d’abord car la théologie n’a pas vocation à évoluer en vase clos ou même – ce qui a le plus souvent été le cas – en tour d’ivoire. La science logos s’intéresse à la question du Dieu chrétien theos en étant ancrée dans le monde qui nous entoure. Ainsi, toutes nos pratiques informent et interrogent notre relation à Dieu. Nous avons en tête la célèbre métaphore de Karl Barth, qui décrit le travail du théologien comme ayant une Bible dans une main et un journal dans l’autre. Nous pensons aussi à ce que le théologien Paul Tillich nommait la théologie dialectique : une théologie qui est en interrogation constante, et se situant comme à la frontière entre le monde et les Écritures. Plus récemment encore, c’est ce que le théologien Raphaël Picon présentait, en s’inspirant de la pensée de John Cobb, comme une théologie ouverte qui «se construit (…) dans la création audacieuse et patiente de nouvelles propositions théologiques.» (1)

Ensuite car si la pratique des réseaux sociaux est récente, elle n’en est pas pour autant minoritaire. C’est d’ailleurs l’inverse. Les réseaux sociaux sont présents partout – nous y reviendrons dans la première partie de cet article – et peuvent donc à ce titre être légitimement décrits comme omniprésents. Nos sociétés occidentales ne sont d’ailleurs pas simplement friandes de réseaux sociaux, elles en sont saturées. Aux États-Unis, 5% de la population adulte utilisait les réseaux sociaux en 2005. Ils sont 72% en 2021 (2). À ce titre, les réseaux sociaux sont plus qu’une pratique isolée et dépassent largement le seul domaine d’études des chercheurs en nouvelles techniques d’information et de communication. Une pratique ayant une telle présence dans notre société se doit de figurer au menu des théologiens.

Enfin, car l’étude des réseaux sociaux par des théologiens a déjà commencé, notamment par le Centre de Théologie Numérique. Ces théologiens ont comme objet de recherche académique la façon dont le développement des technologies numériques nous permet de (re)penser Dieu. Nous nous situons ici au croisement entre théologie pratique et théologie publique. L’étude des réseaux sociaux s’inscrit donc dans un cadre plus large de la théologie du monde numérique, un pan nouveau de la théologie qui interroge l’émergence de ces nouvelles technologies.

Voici quelques arguments qui vous auront convaincus – je l’espère – de la raison pour laquelle l’étude des réseaux sociaux par un théologien n’est pas si incongrue qu’elle en a l’air au premier abord. Pour avancer dans cette tâche, je vais commencer par définir notre sujet d’étude : quels sont donc ces réseaux sociaux qui prennent une place prépondérante dans nos vies? J’en profiterai pour situer cette pratique dans le cadre plus général de son étude académique. Après ce passage en revue, je proposerai une analyse théologique des réseaux sociaux au travers de quatre vagues utilisées au sein de la Théologie Numérique.

 

I. Les réseaux sociaux

 

A. Généalogie

Les réseaux sociaux ont pour but de connecter des utilisateurs sur une plateforme en ligne par le biais d’Internet. Des outils facilitant la connexion entre utilisateurs existaient certes avant cette époque. Le concept de réseau est d’ailleurs inhérent au fonctionnement originel d’Internet qui permet de joindre plusieurs ordinateurs à distance. Une première phase du développement des réseaux sociaux peut être identifiée à partir de 1997 et la naissance du site Internet sixdegrees.com, considéré comme le «premier réseau social» (3).

Cette phase initiale n’est pas sans intérêt, mais le locus theologicus de notre article est la forme moderne de ces réseaux sociaux. Le milieu des années deux mille marque véritablement le début des réseaux sociaux sous la forme que nous connaissons aujourd’hui. Ces années particulièrement prolifiques ont vu la naissance des géants de l’industrie numérique qui sont aujourd’hui utilisés de par le monde. LinkedIn, réseau social dédié aux relations professionnelles, voit le jour en 2003. Facebook, accessible dès 2004, mais dans un premier temps uniquement aux étudiants de l’Université d’Harvard, aux États-Unis. Twitter, fondateur du micro-blogging, est lancé en 2006. Le succès rapide des premiers réseaux sociaux a ouvert la voie à de nombreux autres. Il existe aujourd’hui une multitude de réseaux sociaux, chacun adapté à une activité particulière : de la course à pied aux instruments de musique en passant par la rencontre amoureuse. L’expansion phénoménale de sa forme moderne s’explique par deux autres révolutions concomitantes : la démocratisation du réseau d’Internet (adieux les cybercafés de ma jeunesse!) et la multiplication des appareils mobiles (4). L’utilisation des réseaux sociaux depuis les années deux mille s’est ainsi démocratisée, mondialisée, et personnalisée.

Quelques années après le développement de ces plateformes numériques, la logique de leur modèle économique fut rendue plus explicite. En 2007, Facebook a introduit des publicités sur sa plateforme, et est ainsi devenu le modèle de référence pour tous les autres réseaux sociaux. Le modèle économique est clair : l’utilisateur – ou plutôt son temps d’attention – est lui-même la matière qui est revendue pour générer des bénéfices. Les informations personnelles de chaque utilisateur sont ainsi réifiées, marchandées, et revendues à d’autres entreprises pour répondre à une logique de marché. À ce jour, il existe très peu de contre-modèles économiques pour remettre en cause ce modèle basé sur la publicité. Une tentative a été réalisée par le réseau social Vero, qui se targue d’être «social sans publicité». Les données de l’utilisateur ne sont pas utilisées comme monnaie courante sur Vero. Mais ce dernier n’a pas encore franchi le pas en demandant une participation financière à ses utilisateurs et n’est donc pas encore parvenu à offrir une véritable alternative aux médias sociaux de type grand public.

 

B. Caractéristiques

Les réseaux sociaux ont des capacités et des utilisations très variées. Comparez en effet la domination d’un géant comme Facebook et ses milliards d’utilisateurs avec les milliers de réseaux sociaux locaux et tournés vers une pratique particulière. Boyd et Ellison ont donc raison lorsqu’elles expliquent que «les réseaux sociaux varient considérablement dans leurs fonctionnalités et leurs utilisateurs» (5). Si l’utilisation des réseaux sociaux varie, il est néanmoins possible d’en tirer trois traits dominants, que nous présentons ici:

 

1. Le soi – Le point de départ de tout réseau social est de se construire un profil pour permettre la représentation du soi. Cet avatar virtuel, construit au travers de textes, photographies, ou vidéos, devient le centre des connexions établies sur un réseau social.

2. Les autres – Un réseau social a pour but de connecter des utilisateurs. Ainsi, tout participant, une fois son profil établi, va chercher à se mettre en lien avec d’autres utilisateurs.

3. Le nous – Une fois la connexion établie entre le soi et les autres, le réseau se met en place et cette construction commune qui est le nous peut commencer à interagir. Des échanges se mettent en place dans le réseau.

 

C. Objet d’étude

Nous avons passé en revue la généalogie des réseaux sociaux, allant d’une phase initiale dans les années quatre-vingt-dix à une forme moderne à partir des années deux mille, ainsi que leurs caractéristiques principales. Il nous faut maintenant passer en revue la façon dont les réseaux sociaux sont devenus un objet d’étude.

Le monde académique, assistant à l’émergence des réseaux sociaux, s’est mobilisé pour étudier ce nouveau moyen de communication en pleine croissance. L’étude des réseaux sociaux se fait alors principalement au sein des départements de télécommunication, information, et média. L’approche de ce champ académique aussi connu sous le terme de Internet studies ou Digital Media Studies est empirique. Elle consiste à examiner l’utilisation des réseaux sociaux par le biais d’études de terrain et à en tirer des conclusions. Les chercheurs s’intéressent ici aux manifestations psycho-sociologiques de ce nouvel espace-temps que sont les réseaux sociaux afin de mieux comprendre ce phénomène émergent (6). L’amitié (7), le deuil virtuel (8), ou encore l’expression individuelle (9) sont des exemples d’études empiriques des réseaux sociaux. Certaines études ont aussi mis en avant le fait que l’utilisation des réseaux sociaux participe au développement du narcissisme (10), est en corrélation avec la dépression (11), ou encore participe au déclin du sentiment d’empathie (12).

Nicole Ellison, et danah boyd (13), précédemment citées, ont été des pionnières dans le milieu alors balbutiant de l’étude académique de ces nouveaux médias, principalement grâce à leur cartographie du phénomène (14). Boyd s’est aussi intéressée au potentiel exploratoire des réseaux sociaux pour la formation de l’identité personnelle (15). Zizi Papacharissi, connue pour avoir inventé le terme du soi en réseau (networked self), a également eu une influence importante dans la construction théorique de ce nouveau domaine d’étude (16). Cette première vague de chercheurs provenait principalement des départements d’études de la communication et de l’information. Au fur et à mesure que les réseaux sociaux ont pris plus de poids dans notre quotidien, d’autres angles de recherche sont apparus. Suite à la consolidation du modèle utilisateur-produit expliqué précédemment, les spécialistes du domaine socio-économique ont commencé à pointer du doigt l’exploitation économique de l’industrie en question (17). Certains ont également appliqué un prisme marxiste pour dénoncer ces mêmes réseaux sociaux (18). Enfin, les sociologues du fait religieux ont fait leur apparition dans le débat de l’analyse des réseaux sociaux. Nous pensons ici à des chercheurs comme Heidi Campbell, de l‘Université du Texas, dont l’intérêt porte sur le concept de religion en ligne et en réseau (19).

Nous ne manquons donc pas d´études dans le cadre des sciences sociales pour comprendre le phénomène des réseaux sociaux. Il nous faut maintenant nous tourner vers la recherche théologique sur ce sujet.

 

D. La recherche théologique dans le cadre de la Digital Theology

La recherche théologique sur les réseaux sociaux est encore très restreinte, mais il existe néanmoins un noyau de chercheurs intéressés par le sujet. Le principal investigateur de cette entreprise est le centre d’études de la Théologie Numérique – Digital Theology – à l’Université de Durham, en Angleterre. Fondé en 2014, il s’agit d’un environnement dynamique de mise en relation ainsi que de publication de travaux pour des chercheurs du monde entier (20). Ce centre d’études est également connu pour avoir lancé le premier Master en Théologie Numérique au monde.

Son directeur, Dr. Peter Phillips, a théorisé quatre vagues de la Théologie Numérique, que nous reprenons ici sous forme schématique, et que nous allons emprunter pour esquisser une théologie des réseaux sociaux. Ces quatre caractéristiques ont pour avantage de donner un cadre pour toute étude se situant dans le champ de la Théologie Numérique. L’objectif de cette théologie innovatrice est de permettre une «réévaluation théologique du numérique » ainsi qu’une « réévaluation numérique de la théologie» (21).

(Lire le deuxième volet de l’article)

 

Antonin Ficatier est doctorant à l’Université de Birmingham (Angleterre) dans le département de théologie et religion. Il travaille en parallèle pour le ministère des jeunes dans la paroisse de Busbridge & Hambledon, dans l’Église d’Angleterre. Il se spécialise sur les questions situées à l’intersection entre technologie, théologie, et éthique. Sa thèse est une recherche sur le concept de théologie du réseau, en lien avec le développement des technologies numériques. Antonin Ficatier a également été nommé chercheur affilié au sein du réseau de recherche de Cumberland Lodge pour la période 2020-2022.

 

Illustration: des enfants manifestent leur gratitude après le succès de la greffe de rein de leur père (photo Joshewuh2, CC BY-SA 4.0).

(1) Raphaël Picon, Tous théologiens, Van Dieren, 2001, p.107.

(2) Pew Research Center (Research Topics), Social Media Fact-Sheet, 7 avril 2021 (consulté le 20 octobre 2021).

(3) danah boyd et Nicole B. Ellison, Social Network Sites: Definition, History, and Scholarship, Journal of Computer-Mediated Communication 13/1 (1er octobre 2007), pp.210‑230 (p.214).

(4) Pew Research Center (Research Topics), Three Technology Revolutions (consulté le 10 octobre 2019).

(5) Boyd et Ellison, op.cit.

(6) Ibid.

(7) Nicole B. Ellison, Charles Steinfield, et Cliff Lampe, The Benefits of Facebook “Friends:” Social Capital and College Students’ Use of Online Social Network Sites, Journal of Computer-Mediated Communication 12/4 (1er juillet 2007), pp.1143‑1168.

(8) Jessa Lingel, The Digital Remains : Social Media and Practices of Online Grief, The Information Society 29/3 (3 mai 2013), pp.190‑195.

(9) Alice E. Marwick et danah boyd, I Tweet Honestly, I Tweet Passionately : Twitter Users, Context Collapse, and the Imagined Audience, New Media & Society 13/1 (1er février 2011).

(10) Jean M. Twenge, Have Smartphones Destroyed a Generation ?, The Atlantic, septembre 2017.

(11) Jean M. Twenge, Thomas E. Joiner, Megan L. Rogers et Gabrielle N. Martin, Increases in Depressive Symptoms, Suicide-Related Outcomes, and Suicide Rates Among U.S. Adolescents After 2010 and Links to Increased New Media Screen Time, Clinical Psychological Science 6/1 (janvier 2018), pp.3‑17.

(12) Sara H. Konrath, Edward H. O’Brien, et Courtney Hsing, Changes in Dispositional Empathy in American College Students over Time : A Meta-Analysis, Personality and Social Psychology Review : An Official Journal of the Society for Personality and Social Psychology 15/2 (mai 2011), pp.180‑198.

(13) La non-capitalisation est volontaire et conforme au souhait de cette chercheuse. Voir: https://www.danah.org.

(14) boyd et Ellison, op.cit.

(15) Marwick et boyd, op.cit.

(16) Zizi Papacharissi (éd.), A Networked Self: Identity, Community and Culture on Social Network Sites, Routledge, 2010.

(17) Mark Andrejevic, Social Network Exploitation, in Zizi Papacharissi (éd.), A Networked Self, op.cit.

(18) Christian Fuchs, Social Media : A Critical Introduction, SAGE Publications, 2014.

(19) Heidi A. Campbell, Understanding the Relationship between Religion Online and Offline in a Networked Society, Journal of the American Academy of Religion 80/1 (mars 2012), pp.64‑93.

(20) Centre for Digital Theology, Durham University (consulté le 29 septembre 2021).

(21) Peter Phillips, Kyle Schiefelbein-Guerrero et Jonas Kurlberg, Defining Digital Theology: Digital Humanities, Digital Religion and the Particular Work of the CODEC Research Centre and Network, Open Theology 5 (2019), pp.29‑43.

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