Les mots du veilleur (3): Histoire / Conscience
L’Histoire «semble se répéter» et la conscience «ne nous dit pas toujours ce qu’il faut faire». Mais si l’on accepte que «le monde présent» ne soit «pas seulement ce qui nous entoure», mais aussi «ce qui nous a construits. Ce que nous avons reçu. Ce que nous avons appris à penser»… Alors on peut discerner que «l’Histoire nous façonne. La conscience nous engage. Et le présent devient le lieu où cette relation peut être reprise, interrogée et transformée». Un présent ou l’Histoire «nous transmet un monde» tandis que la conscience «nous apprend à l’habiter».
Lire les deux premiers textes de la série Les mots du veilleur: Veille / Seuil, Crise / Espérance.
Introduction
Nous vivons dans un temps où l’Histoire revient dans nos conversations, nos inquiétudes et nos manières de regarder le monde. Elle nous fournit des repères. Elle nous permet de comprendre. Elle nous aide parfois à discerner. Mais que se passe-t-il lorsque nous croyons avoir compris l’Histoire ? Lorsque les récits que nous en avons reçus deviennent les cadres à travers lesquels nous interprétons le présent ? Nos manières de penser, nos représentations, nos catégories de jugement se sont constituées au fil du temps. Et parfois des évidences que nous ne questionnons plus s’y sont ajoutées.
L’Histoire que nous croyons regarder est aussi celle qui a façonné notre regard. Or nous croyons parfois regarder l’Histoire depuis le présent, comme si nous pouvions nous placer à distance de ce que nous cherchons à comprendre. Mais notre présent est lui-même inscrit dans cette Histoire.
C’est peut-être là que se rencontrent les deux mots de cette veille: Histoire et Conscience.
1. Histoire ?
L’Histoire n’est pas seulement une succession de dates, de faits et de grands événements.
Elle est un fil.
Un fil qui relie les générations.
Une mémoire faite de blessures et de renouvellements.
De ruptures et de recommencements.
Elle nous précède.
Elle nous traverse.
Elle nous façonne.
Nous recevons des récits.
Des souvenirs.
Des héritages.
Certains nous sont transmis avec soin.
D’autres se sont imposés sans que nous les interrogions.
Ils dessinent une certaine manière de voir le monde.
De comprendre les autres.
De nous situer parmi eux.
L’Histoire est aussi ce que nous racontons.
Elle peut être transmise, interprétée, manipulée.
Elle devient alors un miroir dans lequel l’humanité tente de se reconnaître…
…sans toujours accepter ce qu’elle y découvre.
Hegel nous invite à penser l’Histoire comme un mouvement dans lequel la conscience humaine se transforme. Cela ne signifie pas que tout événement serait nécessaire, ni que les violences du passé trouveraient leur justification dans un progrès à venir. Cela nous oblige plutôt à interroger les chemins par lesquels les sociétés se construisent, se défont et se transforment.
Dans le livre des Juges, l’Histoire semble se répéter.
Israël s’éloigne,
est opprimé.
crie vers Dieu.
est délivré…
…puis le cycle recommence.
Comme si la mémoire de la délivrance finalisée ne suffisait pas à empêcher l’oubli de la chute initiale.
Comme si l’on pouvait traverser l’Histoire sans être en capacité d’en tirer conscience.
L’Histoire ne manque pas toujours de mémoire. Mais la mémoire, à elle seule, ne transforme pas.
2. Discerner notre temps
«Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin de discerner quelle est la volonté de Dieu» (Romains 12,2).
Cette parole de Paul ne nous invite pas à nous soustraire au monde. Elle nous appelle encore moins à nous tenir à l’écart de l’Histoire.
Elle nous invite à un discernement: le monde présent n’est pas seulement ce qui nous entoure.
Il est aussi ce qui nous a construits.
Ce que nous avons reçu.
Ce que nous avons appris à penser.
Être transformés par le renouvellement de l’intelligence, c’est apprendre à ne pas prendre nos propres évidences pour des réponses. C’est accepter que notre regard puisse changer, que notre mémoire soit interrogée, que notre conscience s’éveille autrement.
Comment discerner notre temps ? Peut-être en ne prétendant pas le comprendre entièrement et en demeurant attentifs à ce qui nous engage.
L’Histoire nous façonne.
La conscience nous engage.
Et le présent devient le lieu où cette relation peut être reprise, interrogée et transformée.
3. Conscience ?
La conscience ne nous dit pas toujours ce qu’il faut faire.
Elle interroge.
Elle trouble parfois nos certitudes.
Elle nous appelle à la responsabilité.
Elle n’est pas une voix toujours claire.
Ni un espace intérieur où tout serait déjà résolu.
Elle se forme aussi dans la mémoire.
Dans les récits que nous portons.
Dans les paroles qui nous ont construits.
Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre, nous invite à penser l’identité comme une histoire que nous nous racontons et que nous cherchons à comprendre. Nous ne sommes pas simplement les mêmes au fil du temps. Nous nous reconnaissons à travers les récits qui relient nos expériences, nos engagements et nos transformations. Mais ces récits ne sont jamais entièrement les nôtres. Ils portent la marque de ceux qui nous ont précédés.
Notre conscience peut ainsi reprendre à son compte des manières de penser, des peurs ou des jugements hérités, sans toujours en percevoir l’origine. C’est pourquoi elle ne peut se contenter de répéter ce qu’elle croit savoir.
Elle doit aussi apprendre à discerner.
«Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas» (Romains 7,19).
La parole de Paul ne décrit pas une conscience paisible, installée dans la maîtrise d’elle-même. Elle donne à entendre une lutte. Une tension entre ce que nous désirons et ce que nous faisons. Cette tension n’est pas nécessairement le signe d’un échec. Elle peut devenir le lieu d’une vigilance.
Nous ne sommes pas seulement les héritiers de l’Histoire. Nous sommes aussi les lieux où elle peut être interrompue et transformée.
Veiller l’Histoire,
ce serait peut-être veiller à ce que notre mémoire ne devienne pas une certitude qui nous dispense de discerner.
Veiller en conscience,
ce serait alors accueillir ce qui nous a façonnés sans le laisser déterminer entièrement ce que nous devenons ni ce que l’autre paraît représenter.
Pour conclure: les mots du veilleur
Histoire
Mémoire des générations.
Récit de ce qui nous précède
et qui, sans que nous le sachions toujours,
continue de nous façonner.
Conscience
Veille intérieure.
Attention qui nous appelle
à répondre de ce que nous devenons.
Histoire et Conscience
L’une nous transmet un monde.
L’autre nous apprend à l’habiter.
Illustration: détail de Samson et Dalila (Rembrandt, Leyde, 1628, Gemäldegalerie, Berlin, PDM 1.0).
