Les Mots du veilleur (2): Crise / Espérance
«Que se passe-t-il si l’espérance n’arrive pas après la crise, comme une lumière au bout du tunnel, mais qu’elle est déjà à l’œuvre dans la manière même dont nous traversons la crise ?» Le deuxième binôme de ces Mots du veilleur déplace l’articulation entre la crise comme «temps fait de passages, de transfigurations et de recommencements» et l’espérance qui n’est pas «fuir le monde en attendant un autre monde» mais «demeurer dans celui-ci sans lui laisser le dernier mot».
Lire le premier binôme: Veille / Seuil.
Nous avons l’habitude de penser la crise comme un problème.
Une situation se dégrade. Il faut trouver une solution. La crise appelle une résolution. Nous imaginons un avant, un moment de rupture, un dénouement, puis un après où les choses trouveraient sinon leur place, du moins une nouvelle stabilité, sans que cette situation finale soit nécessairement positive.
Mais que se passe-t-il si la crise n’est pas seulement ce qui attend sa résolution ?
Que se passe-t-il si l’espérance n’arrive pas après la crise, comme une lumière au bout du tunnel, mais qu’elle est déjà à l’œuvre dans la manière même dont nous traversons la crise ?
C’est là que les deux mots commencent à se déplacer.
Crise
Aujourd’hui, nous veillons ensemble, au bord du monde, là où se cherche encore un sens.
Je vous invite à veiller… la crise.
Non pour la traverser à la hâte, ni l’analyser de manière exhaustive à distance, mais pour la traverser sans renier l’espérance: comme un mot incarné, pour vivre autrement ce qui secoue et transforme.
Le mot crise vient du grec krisis: il signifie décision, séparation, jugement, discernement. Il évoque une distinction entre deux états, et non un effondrement.
La crise, ce n’est pas seulement ce qui arrive: c’est ce qui nous oblige à nous positionner.
Dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paul Ricœur permet de penser la crise comme un temps de relecture et de choix. Un moment de possible recomposition du sens.
Les temps de crise révèlent à la fois la blessure du passé et la possibilité d’un avenir interprété autrement. Ce qui vacille peut devenir matériau et occasion d’écoute plus fine du monde.
Dans la Bible, la crise est un motif récurrent.
L’exil de Babylone. Le désert. La Passion.
Jésus lui-même traverse la crise du monde, non pas en l’esquivant, mais en y demeurant dans l’amour.
Alors la crise se lit dans une nouvelle lumière comme un temps fait de passages, de transfigurations et de recommencements. Un temps durant lequel l’Esprit travaille en profondeur.
«Veillez et priez…»
«Tenez-vous prêts…»
«Heureux ceux qui veillent…»
Veiller la crise, c’est refuser l’aveuglement ou la panique,
c’est porter attention à ce qui crie, à ce qui meurt, à ce qui cherche la lumière,
c’est tenir debout dans la fracture, sans se détourner ni se durcir,
et… sans se hâter…
Veiller la crise, c’est aussi
tenir
sans haine,
sans anesthésie,
c’est encore
guetter ce qui appelle à renaître.
De profundis
L’espérance chrétienne ne vient pas après la crise: elle se distingue par sa présence au cœur même de la crise.
Des profondeurs, je crie vers toi, Seigneur !
Seigneur, écoute mon appel !
Que ton oreille se fasse attentive aux cris de ma prière !
Si tu retiens les fautes, Seigneur, qui donc subsistera ?
Mais près de toi se trouve le pardon, je te crains et j’espère !
Mon âme espère dans le Seigneur, je suis sûr de sa parole.
Mon âme attend le Seigneur, plus sûrement que le veilleur n’attend l’aurore.
Plus qu’un veilleur n’attend l’aurore, attends le Seigneur, ô Israël !
Car auprès de lui est la miséricorde, la rédemption en abondance.
C’est lui qui rachètera Israël de toutes ses iniquités.
(Bible de Jérusalem)
Espérance
Veillons maintenant l’espérance au chevet d’un monde qui y retrouve son sens.
Non pour l’opposer naïvement au désespoir, ni pour en faire une promesse de jours meilleurs, mais pour entendre ce qu’elle ouvre dans le présent.
Le mot espérance vient du latin sperare, espérer. Dans la langue biblique, l’espérance ne désigne pas seulement l’attente d’un événement à venir. Elle engage une manière de tenir dans le temps, lorsque ce qui est attendu n’est pas encore visible.
L’espoir regarde ce qui pourrait arriver. L’espérance, elle, transforme déjà la manière dont nous regardons ce qui arrive.
Elle ne nie donc pas ce qui est là.
Elle ne demande pas de fermer les yeux sur la blessure, l’échec ou la nuit.
Elle permet de ne pas les considérer comme les dernières paroles du réel.
Dans la Bible, l’espérance apparaît souvent au cœur même de ce qui semble sans issue. Abraham espère contre toute espérance. Israël attend dans l’exil. Les disciples traversent l’absence après la mort de Jésus.
L’espérance chrétienne ne consiste pas à savoir d’avance ce qui adviendra. Elle consiste à croire que l’avenir ne se réduit pas à ce que nous pouvons aujourd’hui en discerner.
C’est peut-être pourquoi l’espérance est une forme de veille.
Elle demande de rester attentif à ce qui n’est pas encore visible.
À ce(ux) qui commence(nt) à peine.
À ce(ux) qui semble(nt) sur le point de disparaître.
À ce(ux) qui cherche(nt) un passage dans les aléas du présent.
Espérer, ce n’est donc pas fuir le monde en attendant un autre monde. C’est demeurer dans celui-ci sans lui laisser le dernier mot.
Veiller l’espérance, c’est refuser aussi bien l’illusion que le renoncement.
C’est regarder ce qui est, sans oublier ce qui pourrait advenir.
C’est tenir dans l’entre-deux : entre la promesse et son accomplissement, entre ce que nous savons et ce que nous ne savons pas encore.
L’espérance ne supprime pas la crise.
Elle y ouvre un espace.
Un espace où le présent n’est pas encore refermé sur lui-même.
Un espace où ce qui semble achevé peut encore être relu, où ce qui semble perdu peut encore être confié, où ce qui semble impossible peut encore être espéré.
L’espérance ne nous demande pas de savoir ce qui vient.
Elle nous demande de rester là.
De regarder.
D’écouter.
De tenir.
Peut-être est-ce cela, veiller l’espérance : ne pas savoir encore, mais demeurer disponible à ce qui vient.
Pour conclure, voici les mots du veilleur.
Crise.
Elle est ce lieu de passage entre ce qui meurt et ce qui veut vivre.
Ni fuite, ni déni: la crise réclame notre lucidité aimante.
Espérance.
Elle n’est pas la certitude que demain sera meilleur.
Elle est la confiance que demain ne se réduit pas à aujourd’hui.
Elle est cette force discrète qui nous permet de demeurer dans le présent sans le prendre pour la fin.
Veiller, c’est rester attentif à ce qui cherche encore à naître.
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Illustration: détail de la Parabole des vierges sages et folles (Londres, 1825, Yale Center for British Art).
