«L’écologie en Afrique n’est pas un luxe…»
«… C’est une nécessité vitale.» Intervenant lors du Jeudi du Défap du 5 février, Marcel Ngirinshuti montre à la fois l’urgence d’une réflexion et d’une mobilisation chrétiennes face à la crise, et les opportunités dont disposent les Églises pour aider les populations à «cultiver et garder le jardin».
Visionner le Jeudi du Défap du 5 février 2026 avec Marcel Ngirinshuti
Jean-Pierre Anzala. Nous avons le plaisir de vous accueillir, Marcel Ngirinshuti, pour une nouvelle édition des Jeudis du Défap. Voix majeure de l’écothéologie en Afrique, vous êtes d’origine rwandaise et maître de conférence et enseignant chercheur à l’Université protestante d’Afrique centrale (UPAC) à Yaoundé, où vous êtes vice-président de la Faculté des Technologies de l’information et de la communication. Vous dirigez également le CRI-ERE (Centre de recherche et d’innovation en Éducation relative à l’environnement) et avez publié des travaux qui interrogent notre manière de vivre autrement et de repenser les liens entre humains, nature et divinité. Parmi vos ouvrages:
Église et écologie en contexte africain, Difficultés et orientations pratiques en milieu protestant, le cas du Cameroun, Edilivre, 2018;
La décadence planétaire du 21e siècle, Revisiter l’écopoésie française du 19e siècle, Éditions Universitaires Européennes, 2023;
Les humains, la nature et la divinité, Histoire des luttes, des revendications et des espoirs, Éditions Universitaires Européennes, 2024;
Écothéologie et crise environnementale en Afrique, État des lieux, enjeux et perspectives, Clé, 2026.
À vous la parole, professeur.
Marcel Ngirinshuti. Les questions écologiques me hantent depuis… Avant ma formation théologique, à 6 ans, j’ai commencé par appartenir au mouvement scout dont les commandements stipulent que «le scout est l’ami de tous et le frère de tous les autres scouts», qu’«il voit dans la nature l’œuvre de Dieu», qu’«il protège les plantes et les animaux». Ce sont des principes de scout et on reste toujours scout… Et ensuite, à 12 ans, j’ai intégré le mouvement des Amis de la nature.
À l’université, mon mémoire de licence a porté sur le psaume 150, avec un accent particulier sur le verset 6 qui dit: «Que tout ce qui respire loue l’Éternel». J’ai découvert qu’il ne s’agissait pas seulement des humains, mais de «tout ce qui respire» et donc aussi des non-humains. Comment, en tant qu’être humain, aider d’autres humains et les non-humains à louer l’Éternel avec moi ? Cela m’a poussé à poursuivre des recherches en master sur la relation entre l’écologie et la théologie. Pour moi, il y a pas de théologie sans écologie, et toute écologie qui se fait sans théologie nous amène à la mort: il faut la complémentarité et la conjugaison des deux. Les écologistes qui ne se réfèrent pas à la spiritualité nous proposent des solutions qui, au lieu de sauver, détruisent la vie.
Après ces recherches, je suis entré en doctorat pour étudier la catéchèse écologique au sein des Églises protestantes de Yaoundé. Il fallait aller sur le terrain, regarder si les pasteurs et agents pastoraux avaient déjà conscience que les questions écologiques font partie de la mission de l’Église. Je me suis rendu compte qu’il y avait trois catégories:
ceux qui pensent que les questions écologiques font partie du noyau dur de la mission de l’Église aujourd’hui;
ceux qui pensent que c’est une histoire de blancs, une proposition occidentale qui n’a rien à voir avec les réalités africaines;
ceux qui se retrouvent tantôt dans cette deuxième catégorie, tantôt dans la première.
Cela m’a permis de constater que malgré les publications du Conseil œcuménique des Églises et des théologiens qui parlaient de l’écologie, il y avait ce problème: sur le terrain, la conscience écologique est problématique au niveau de l’Église. Ensuite, j’ai pu continuer des recherches post-doctorales à l’Université de Montréal, où il s’agissait de concevoir avec Jean-François Roussel des modules de formation théologique en éducation à l’environnement à proposer dans les centres de formation théologique et pastorale. Il est très important de pouvoir outiller les pasteurs parce qu’on ne peut pas leur demander d’éduquer les chrétiens par rapport à l’écologie alors qu’eux-mêmes n’ont pas été formés dans ce domaine. Et nous rendons grâce à Dieu parce que certaines institutions commencent à intégrer lc contenu dans la formation théologique.
Je dois avouer qu’il ne m’est pas aisé de donner une conférence sur ce sujet. Parce qu’en Afrique, l’Église est sur un continent où, avant d’être un sujet de conférence, la crise écologique est là quand une terre ne produit plus, quand une rivière disparaît, quand on dort affamé, quand une famille doit aller toujours plus loin de la maison pour trouver de l’eau potable. Face à cette réalité, la question qui se pose à nous, là où l’Église et la société se confondent souvent, est: que dit la foi chrétienne quand la création toute entière souffre ?
Il faut souligner que dans la Bible, la première responsabilité confiée à l’être humain n’est pas de bâtir des maisons, encore moins des institutions fortes (comme on dit aujourd’hui), mais de cultiver et de garder un jardin (Genèse 2,15): Dieu lui-même donne ce premier commandement, devoir, cahier des charges à l’être humain. Aujourd’hui, nous constatons que ce jardin est menacé. Ici, en Afrique, cela se manifeste par la dégradation des sols, la déforestation, le stress hydrique, l’insécurité alimentaire, la vulnérabilité accrue des populations pauvres, le développement de maladies liées à un environnement malsain, les guerres et conflits en lien avec l’utilisation de ressources naturelles… Dans ce contexte, la question écologique devient une question de justice, de dignité humaine et de foi. Face à cette réalité, l’Église ne doit pas rester spectatrice. Autrement dit, il n’est plus nécessaire pour moi de justifier l’engagement de l’Église dans les questions écologiques, encore moins de montrer les fondements théologiques et historiques de cet engagement.
Nous partons de l’hypothèse selon laquelle l’Église peut prendre soin de la création sans aggraver la pauvreté, sans importer des modèles inadaptés, tout en restant fidèle à sa mission. Les questions qui se posent sont alors les suivantes:
Quelles en sont les opportunités propres à l’Église ?
Quelles en sont les difficultés ?
Quelle orientation pratique ?
Pour tenter des réponses à ces trois questions qui nous préoccupent, je vous épargnerai la définition des concepts utilisés. Quand on parle d’écologie, on parle de relations entre les êtres vivants et le milieu… mais aujourd’hui, même le vivant est problématique puisqu’on ne peut pas savoir facilement ce qui vit et ce qui ne vit pas. On parlera alors de tout ce qui existe. Et il y a l’Église, communauté des croyants en Jésus-Christ qui fait des efforts pour agir et vivre selon les préceptes bibliques. Notre communication ne prétend pas apporter des solutions toutes faites, mais des chemins peut-être à refaire et qui partent d’une foi qui réfléchit, expérimente et agit au cœur des réalités africaines.
1. Les opportunités en lien avec le contexte africain
1.1 La vision africaine du monde
La vision africaine du monde est favorable à l’engagement de l’Église dans les questions écologiques. En effet, si l’on veut avoir une vision africaine de l’écologie, il faut d’abord comprendre la vision africaine de la vie avant, pendant et après la mort. L’être humain africain se pose des questions différentes dans son environnement (quand je parle d’environnement, je retiens qu’il est tout ce qui m’entoure, mais aussi tout ce que j’entoure car on a tendance à oublier que nous faisons aussi partie de l’environnement des autres). L’être humain se retrouve en face de réalités qui lui restent souvent incompréhensibles et il ne cesse de chercher des solutions à ses problèmes.
Il faut ici souligner le rôle de l’éducation de l’enfant en Afrique traditionnelle, où elle revêt un caractère collectif et social, où elle relève non seulement de la responsabilité de la famille restreinte, mais aussi de celle de son village, de son groupe culturel. L’apprentissage y est intégrationniste, la pédagogie est celle du vécu. Le test de rigueur, le pragmatisme d’expérience et l’exemple y jouent un rôle important et les enseignements reçus sont en rapport avec l’environnement physique des réalités spirituelles et socio-économiques. Les croyances religieuses y occupent une place de choix. C’est une éducation entourée d’interdits qui font de l’environnement une réalité inviolable et marquent de manière profonde les relations entre l’humain et le monde des invisibles.
Chez l’être humain africain, les relations avec la nature se caractérisent par la crainte envers des forces comme la foudre, le fleuve, les animaux ou les arbres sacrés (nous n’oublions pas les divinités). Cette crainte rend l’homme impuissant devant la nature et le rend apte à vivre en harmonie avec ce récit. Ainsi, à travers l’éducation familiale dès le plus jeune âge, l’être humain apprend à être: avec lui-même, la nature, les humains et les divinités. Il développe une connaissance qui comprend à la fois l’intelligence, la sagesse, l’astuce, l’adresse, la prudence et l’obéissance. Cette éducation va permettre à l’être humain africain de se situer par rapport à la transcendance du cosmos, de l’absolu, de l’homme et de la société. Ces éléments sont toujours liés entre eux. Et sans eux, l’être humain perd sa raison d’être.
En Afrique, c’est l’éducation qui détermine l’agir de l’être humain dans son environnement. Parler de l’être humain dans son environnement en Afrique revient à souligner ces relations entremêlées: avec les humains, les non-humains, les êtres du monde spirituel. Dans certains contextes, la coutume a des règles qui fonctionnent selon les saisons. Il y a des périodes de repos du sol, une protection des arbres, le respect des cours d’eau… Ces interdits ont joué un rôle très important au cours de l’histoire et c’est une vision du monde qui rejoint profondément la théologie biblique de la création présentant la terre comme un don confié par Dieu à l’être humain, intendant et non propriétaire absolu. La mission de l’Église ne consiste donc pas ici à importer un discours écologique extérieur pour répondre aux défis actuels.
1.2 Un fort ancrage communautaire des Églises
En Afrique, l’Église n’est pas seulement une institution, elle est aussi l’espace de vie au quotidien. C’est un atout majeur pour l’Église, qui profite d’une implantation communautaire dense et durable. Partout en Afrique, on peut trouver une communauté chrétienne, un temple, une église. Mais on ne va pas trouver partout une institution étatique. Cet ancrage entraîne un autre avantage: le respect dont le peuple fait preuve envers l’Église. Et qui dit respect dit aussi crédibilité, puisque dans une ville comme Yaoundé, un pasteur se retrouve facilement devant 10000 personnes par jour. Un nombre qu’on retrouvera difficilement dans une réunion convoquée par un ministre d’État… Présente partout, l’Église est aussi considérée par la population comme digne de confiance et crédible. C’est un levier écologique majeur.
1.3 Convergence avec les enjeux globaux
La crise écologique est mondiale, mais ses manifestations s’observent au plan local. L’Église lie le local au global. Les acteurs s’activent pour résoudre des problèmes locaux, mais la résolution de ces problèmes contribue d’une manière ou d’une autre à l’amélioration de la situation globale. Nous avons par exemple des accords de coopération entre l’Union Africaine et l’Union Européenne sur la gestion des déchets (1). Dans des pays comme le Ghana ou la République démocratique du Congo, certaines ONG religieuses collaborent avec des institutions académiques ou étatiques pour la résolution des problèmes environnementaux. Ce sont des initiatives qui impliquent à la fois l’Église et les institutions non ecclésiastiques. L’écologie, le développement, la collaboration, la justice vont aujourd’hui de pair et ne concernent plus l’Église comme institution qui gère les humains et les non-humains, mais comme institution appelée à travailler avec les autres.
2. Les principales difficultés rencontrées par l’Église africaine dans son engagement écologique
Malgré les opportunités que nous venons de citer, des difficultés peuvent venir de l’extérieur comme de l’intérieur de l’Église. Je parle ici des résultats obtenus pendant ma recherche doctorale sur les difficultés citées par les pasteurs enquêtés.
2.1 Tension entre la pauvreté et l’écologie
En Afrique, la question écologique ne se pose jamais abstraitement, mais par rapport à la réalité quotidienne des populations: il faut nourrir sa famille, se loger, se chauffer, subvenir aux besoins immédiats. Dans certains contextes, les choix écologiques peuvent sembler un luxe ou éloignés des priorités vitales. Comment demander par exemple à quelqu’un qui n’a pas les moyens d’envoyer ses enfants à l’école de protéger les arbres de la forêt voisine alors qu’il pourrait les couper et les vendre pour payer la scolarité de son enfant ? Comment installer des systèmes corrects pour les eaux de pluie ou des dispositifs d’énergie solaire tant qu’on n’a pas assez à manger ? On peut appeler à la protection des forêts sacrées ou des zones humides, mais cela peut entrer en conflit avec la nécessité de cultiver davantage de terres pour s’alimenter ou vendre le produit de son travail. Cette tension entre l’urgence sociale et la préoccupation écologique crée un dilemme concret. Comment concilier la survie immédiate et la responsabilité envers la création ?
L’Église, dans ce contexte, a un rôle crucial, qui consiste à relier la foi et la vie quotidienne, à montrer que l’écologie n’est pas un luxe. Pendant nos enquêtes, certains parlaient d’effet de mode, de chanson occidentale, d’affaire de blancs… Alors qu’il s’agit de protéger la vie et la dignité humaine, de trouver une solution adéquate: agro-écologie, création de jardins, sensibilisation pratique dans les écoles et dans les paroisses.
On peut lier cela à la justice sociale: protéger l’environnement n’est pas seulement un enjeu écologique, c’est un acte de solidarité avec les plus vulnérables. Des exemples concrets montrent que c’est possible, que ce n’est pas une utopie. Dans des pays comme le Burkina Faso, certaines paroisses combinent reboisement et micro-agriculture pour améliorer la sécurité alimentaire. Il s’agit de montrer que le reboisement est utile sur le plan alimentaire. La pauvreté n’est donc pas un obstacle insurmontable, mais elle nous oblige à inventer des solutions intégrées où l’écologie et la survie se renforcent mutuellement. L’Église devient alors un laboratoire d’innovation sociale et écologique capable de montrer qu’agir pour la création est aussi agir pour la vie des communautés et des individus.
2.2 L’inadéquation des cadres institutionnels
L’engagement écologique repose souvent sur l’expérimentation, l’essai, l’adaptation. Mais les procédures institutionnelles classiques (appels d’offre, planifications rigides, budgets prévisionnels) supposent que l’on puisse prévoir exactement le résultat. Ce qui crée des difficultés concrètes. Si par exemple une institution travaille dans le recyclage des déchets, on va lui demander les noms de ses fournisseurs, des exécutants… alors que nous sommes dans l’informel. Il est donc question de conjuguer l’informel et le formel. Autre exemple, dans les projets de co-construction, les matériaux disponibles varient selon les saisons et les villages et on ne sait jamais à l’avance d’où viendront les déchets de bois, les briques de recyclage des matériaux nécessaires, on ne maîtrise pas la provenance. Dans l’agro-écologie, la disponibilité des semences anciennes ou adaptées dépend souvent des recoltes des communautés et ne peut pas être planifiée avec exactitude. On comprend donc qu’il y a inadéquation entre les cadres institutionnels et la réalité du terrain. Cela crée une confusion ou bien un malentendu en matière de gestion des projets. Pourtant, des solutions existent. Au Cameroun par exemple, nous avons des partenariats entre les universités et les ONG qui montrent qu’on peut trouver des solutions de juste milieu en matière de gestion des finances. L’Église en tant qu’institution doit collaborer avec les universités pour proposer à l’administration une nouvelle orientation de gestion, à la fois scientifique et flexible. L’inadéquation des cadres institutionnels n’est pas une fatalité ou une limite, elle devient alors un appel à l’innovation organisationnelle indispensable pour que l’Église puisse déployer son rôle écologique tout en respectant des règles universitaires et financières.
2.3 La dispersion des initiatives
C’est un frein à l’impact écologique de l’Église. Sans m’attarder là-dessus, je signale que nous avons tendance à agir de manière séparée ou individuelle. Une communauté a par exemple une difficulté pour accéder à l’eau potable et fait appel à l’Église X. Mais celle-ci n’a pas de moyens alors qu’une communauté sœur de l’Église Y peut fournir les efforts pour un forage ou un puits. Chacun agit individuellement, ce qui provoque de la dispersion et une difficulté pour évaluer les efforts fournis. Il y a des redondances, du gaspillage d’énergie et d’idées, de la perte de visibilité et de crédibilité.
2.4 La difficulté de capitalisation
Les réussites locales restent souvent informelles. Et finalement, on ne voit pas le résultat de ce qu’on a fait malgré les efforts fournis.
3. Les orientations pratiques
3.1 L’intégration de la formation théologique et pastorale
Il est ici question d’aborder ces questions écologiques sur le plan théologique, d’avoir un programme précis avec des orientations adaptées aux réalités locales et une conjugaison de l’écologie humaine, sociale et environnementale. Avec ce programme, on peut espérer des acteurs outillés pour aborder des questions écologiques dans l’Église. L’Université protestante d’Afrique centrale (UPAC) a déjà mis sur pied un programme d’écothéologie qui va de la première année de licence jusqu’en deuxième année de master. Les étudiants ont la possibilité de se spécialiser et de poursuivre jusqu’à une thèse de doctorat avec option écothéologie. D’autres centres de formation ont commencé à intégrer ce programme et ce sont des initiatives à encourager.
3.2 Promotion du lien entre foi, savoir scientifique et pratiques locales
Les étudiants et les chercheurs peuvent résoudre des problèmes au niveau local pour une population qui n’a pas pu accéder à leur connaissance scientifique et a besoin de ses résultats et de ses retombées. Les universitaires doivent conjuguer leurs efforts avec la population pour que celle-ci soit la première bénéficière des résultats de leurs recherches. La foi a son importance dans les recherches. Quelqu’un qui a été formé dans en écothéologie doit être différent d’un écologiste formé uniquement sur le plan profane. Car les questions écologiques ne sont pas que matérielles, il y a aussi l’aspect spirituel: la nature est trop complexe et il y a une réalité qu’elle nous cache, ou-bien elle nous montre le contraire de ce que nous attendions d’elle. Les efforts fournis sur les plans scientifique et pratique ne doivent pas oublier l’aspect spirituel puisque il est question de la création. Nous reconnaissons qu’il y a un Créateur qui a codifié, émis les mots de passe. Pour pouvoir décoder son système, il faut être en contact avec lui. Pour être en contact avec lui, on doit passer par la prière, la méditation, la contemplation pour qu’il y ait révélation de ce que la nature nous cache encore. Cette approche peut nous garantir la durabilité de l’action et son respect des traditions locales.
3.3 La formation et la mobilisation des acteurs du terrain
Le théoricien, le pasteur formé ne va pas agir seul. Il doit impliquer les groupes paroissiaux, les groupes de femmes et les groupes de jeunes pour que tout le monde se sente concerné. Car il ne s’agit pas d’une question purement pastorale: on ne choisit pas l’air qu’on va respirer. Même si on peut choisir le niveau de confort d’un logement, on ne peut pas écarter l’air qui va y entrer. Tout le monde est concerné et tout le monde doit être impliqué. Cela va passer par des formations, des groupes informés, des ateliers en éco-constitution par exemple, pour la gestion des espaces paroissiaux, et j’en passe.
3.4 L’expérimentation et la capitalisation des solutions locales
Le Covid (ou Dieu) nous a rappelé la nécessité des savoirs locaux. À cette période, on s’est souvenu de connaissances locales et de quelles plantes on utilisait pour soigner des grippes aigües. Les gens sont retournés dans les forêts, dans la brousse pour chercher ces plantes. Je ne nie pas l’importance des vaccins et des médicaments modernes mais les médicaments traditionnels ont prouvé la leur. Comme on peut faire appel aux connaissances locales en matière de médicaments traditionnels, on pourra développer des jardins communautaires pilotes dans les paroisses ou bien apprendre des pratiques traditionnelles en agriculture. Pourquoi ne pas utiliser les semences traditionnelles ?
3.5 La construction de réseaux et mouvements écologiques cohérents
Quand je parle de réseaux cohérents, il s’agit de mettre en marche des synergies entre Églises, comme par exemple la Toile des Églises vertes en Afrique. On doit rester en contact, en coopération pour qu’en Afrique, toute l’Église, les uns les autres sachent ce qui se passe ici et ailleurs. Pour arriver à des solutions en conjugant les efforts sur le plan global et sur le plan local.
Conclusion
L’écologie en contexte africain n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale et l’Église dispose d’atouts considérables pour relever le défi à condition d’accepter l’innovation, l’expérimentation, mais aussi la collaboration renforcée. L’écothéologie n’est pas une mode comme certains le pensent mais l’expression contemporaine de la fidélité chrétienne à la création et à son Créateur. Dans notre confession de foi, nous récitons toujours que «nous croyons en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre». Si on croit en ce Créateur, alors il faut respecter sa création. Le pape François l’a bien dit avec Laudato sí: il nous faut entrer dans une conversion écologique globale, pas dans une idéologie, mais dans une conversion qui nous rappelle et qui nous amène à vivre notre fidélité à Dieu.
Je me permets de terminer avec ces versets de l’Apocalypse (7,2-3):
«Je vis un autre ange qui montait du côté du soleil levant et qui tenait le sceau du Dieu vivant. Il cria d’une voix forte aux quatre anges à qui il avait été donné de faire du mal à la terre et à la mer. Et il dit: « Ne faites point de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, jusqu’à ce que nous ayons marqué du sceau d’offrande des serviteurs de notre Dieu »».
On peut dire que c’est dur, mais souvenons-nous de l’adage du colibri. Au moment où la forêt brûle, tout le monde s’active pour fuir, mais le colibri prend son courage et va à la rivière chercher les gouttes d’eau qui pourraient arrêter le feu. Une fois, deux fois, trois fois… Son ami le tatou lui dit: «Colibri, ces gouttes que tu pars chercher à la rivière ne peuvent pas arrêter le feu. La forêt va continuer à brûler et toi-même, tu vas mourir de fatigue. Mieux vaut abandonner…». La réponse du colibri est claire: «Ami tatou, je suis au courant de tout ce que tu me dis, mais je fais ma part». C’est l’interpellation qui nous est adressée aujourd’hui: faire notre part malgré les difficultés, les obstacles sur le terrain. Si chacun fait sa part, nous avancerons par la grâce de Dieu puisque c’est lui qui nous a créé, nous a mis sur la terre pour agir en faveur de sa création. Le reste, il s’en charge.
Illustration: opération de reforestation au Cameroun (photo Trees ForTheFuture, CC BY 2.0).
(1) Voir le Plan d’Action continental pour l’Économie circulaire en Afrique 2024-2034.

