La France s’ennuie - Forum protestant

Nostalgie, déploration et ressentiment dans le champ médiatique, découragement et fatigue dans l’électorat: le tableau de cette campagne présidentielle rappelle quelque peu le manque d’horizons et d’élans décrit par Pierre Viansson-Ponté dans son célèbre éditiorial quelques semaines avant Mai 68. Comme si la passivité imposée par le Covid empêchait de voir tout ce que l’on peut faire ensemble.

Texte publié sur Tendances, Espérance.

 

 

Je reprends le fil de ce blog, après une période chargée en sollicitations où je n’ai guère eu le loisir de me poser pour écrire. Mais il faut dire, également, que la campagne électorale que nous vivons actuellement est morose. Parmi la droite, toutes tendances confondues, l’obsession sécuritaire a pris une telle place que le discours s’est rétréci, pour se résumer quasiment à un mot d’ordre: non pas «Aimez-vous les uns les autres», mais «Méfiez-vous les uns des autres». Quant aux gros bataillons des électeurs d’extrême-droite, ils semblent penser que tout irait mieux si nous étions entre-nous. Mais les Français, livrés à eux-mêmes, s’ennuient ferme.

Le Covid y a sa part, évidemment. Après deux ans d’épidémie, de restrictions diverses, de port du masque régulier, la lassitude domine et ce qui pourrait être de grands projets de société a du mal à percer. Le monde d’après, dont on parlait en 2020, est, pour l’instant, un monde découragé et fatigué.

Mais, Covid mis à part, j’ai repensé à l’éditorial, resté fameux, que Pierre Viansson-Ponté avait publié dans le journal Le Monde, en mars 1968, peu de jours avant l’explosion des événements de mai, et qui s’intitulait: «Quand la France s’ennuie».

J’en cite quelques extraits:

«Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde. (…)

Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas: chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter. (…)

Cet état de mélancolie devrait normalement servir l’opposition. Les Français ont souvent montré qu’ils aimaient le changement pour le changement, quoi qu’il puisse leur en coûter. Un pouvoir de gauche serait-il plus gai que l’actuel régime? (…)

On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s’il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes. Dans une petite France presque réduite à l’Hexagone, qui n’est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l’ardeur et l’imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l’expansion.»

Il n’y aurait pas beaucoup de mots à changer si on voulait publier, aujourd’hui, un tel papier. De fait, pour ce qui est «d’administrer le moins mal possible le bien commun», il y a quelques idées et quelques débats, notamment sur la redistribution des très hauts revenus. Mais pour ce qui est d’«ouvrir des horizons» et de «susciter des élans» il y a nettement moins de propositions, et ce qui domine le champ médiatique sont des échos de la nostalgie, de la déploration et du ressentiment.

 

Pourtant il y a beaucoup de choses qu’il vaudrait la peine de faire ensemble

Pourtant il y a des enjeux politiques, aujourd’hui, qui passeraient mieux si, au lieu de dresser les personnes les unes contre les autres, on cherchait à élargir le socle non pas seulement d’un consensus, mais d’un projet partagé dans lequel chacun aurait sa part.

Les défis climatiques, et écologiques en général, par exemple, sont laissés facilement de côté par des candidats (et le communiste Fabien Roussel vient de rajouter son nom à la liste) qui veulent n’y voir que de la culpabilisation. Mais ils sont aussi un formidable enjeu qu’il serait très motivant d’affronter collectivement, en inventant des manières de faire, en imaginant de nouvelles voies, plutôt que de s’enfermer dans un conservatisme inquiet et voué à l’échec.

Et beaucoup d’autres enjeux, comme l’accompagnement du grand âge, l’accès au travail pour le plus grand nombre, la santé publique, la répartition des bénéfices du travail, le financement des retraites, appellent autre chose que des calculs de coin de table et des mesures techniques. Ils nécessitent des débats de fond, au-delà de ce que l’un gagne et de ce que l’autre perd, pour savoir ce que nous avons à gagner, collectivement, en suivant telle ou telle direction.

Et pourquoi de telles questions sont-elles si peu audibles? Pourquoi rencontrent-elles un si faible écho dans les médias divers, y compris les réseaux sociaux? Il semble aujourd’hui tellement plus facile de se comporter en grincheux ou en provocateur, que, pour reprendre les mots de Viansson-Ponté, d’«ouvrir des horizons» et de «susciter des élans».

 

L’épidémie et l’enfermement dans la passivité

Les deux ans de Covid nous ont ancrés, contraints et forcés, dans la passivité. Ce qui manque aujourd’hui (et pas seulement à cause du Covid) ce sont des enjeux face auxquels tout un chacun pourrait agir, faire quelque chose, avoir la satisfaction de franchir des étapes et de remporter des succès.

Or même si la mondialisation limite la marge d’action du citoyen de base, il reste beaucoup d’enjeux (et j’en ai cité quelques uns) où les acteurs politiques et leurs électeurs pourraient agir de concert.

Tout cela m’évoque (on m’excusera du raccourci) le paralytique porté par ses amis jusqu’à Jésus. Et, s’il faut parler de culpabilité, ou de culpabilisation, on remarquera que les premiers mots de Jésus sont: «Tes péchés te sont pardonnés» (Luc 5,20). Dans l’évangile, ces mots dérangent. Mais la suite est forte. C’est l’appel: «Lève-toi et marche» (versets 23-24). Et si quelqu’un nous assurait, aujourd’hui, que tous nos ressassements, tous nos égoïsmes, toutes nos frontières mal placées étaient pardonnés, comment réagirions-nous? Est-ce que nous serions prêts, dans la foulée, à nous lever et à nous mettre en mouvement?

Beaucoup de Français, aujourd’hui, iraient mieux s’ils entrevoyaient la possibilité de vivre et d’expérimenter de nouvelles voies et s’ils s’en saisissaient. Pour l’heure, beaucoup d’entre eux s’ennuient.

 

Illustration: au centre commercial Val de Fontenay, dans la banlieue parisienne (photo Chabe01, CC BY-SA 4.0).

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