Chrétiens, biologie et écologie (3) - Forum protestant

En partant de la règle d’or, en passant par les minorités actives et le greenwashing pour en arriver aux apprentis-sorciers de la biologie de synthèse, le troisième et dernier volet de la conversation entre le mathématicien Nicolas Bouleau et le sociologue Frédéric de Coninck nous plonge dans ce nouveau monde «où tout nous pousse à l’individualisme mais où on se rend compte qu’on est solidaires, qu’on le veuille ou non».

Retranscription de la troisième et dernière vidéo visible sur Tendances, Espérance et Le blog de Nicolas Bouleau.

Lire les retranscriptions du premier et du deuxième volets.

 

 

Nicolas Bouleau: Nous continuons notre conversation sur les chrétiens et l’écologie, sur l’écologie qui peut aussi être vivifiée par la pensée chrétienne. En tout cas c’est la question que nous nous posons. Il me semble qu’il y a un point qui doit être éclairci à cet égard, c’est cette particularité qu’a le christianisme d’être universel. C’est une religion qui met l’accent sur l’altruisme: on doit aimer son prochain, c’est à dire tout le monde, tous les prochains. Cette ouverture est parfois ressentie par d’autres religions, ou par des cultures différentes, comme une stratégie dans la compétition entre religions. Il y a un universalisme du christianisme qui a irrigué toute la pensée occidentale.

Frédéric de Coninck: Le risque est celui de l’impérialisme, c’est à dire l’idée que si je suis universel, vous devez, du coup, croire ce que je dis.

N.B.: Ça peut être perçu comme ça.

F.d.C.: Oui, c’est arrivé, ce n’est pas juste théorique. Ce qu’il faut, quand on dialogue avec quelqu’un qui n’est pas chrétien ou qui est vaguement chrétien, c’est trouver des points de rencontre, des points de discussion. Il y a quand même dans l’Évangile: «Ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le de même pour eux». C’est ce qu’on désigne quelque fois par le terme technique de règle d’or (1).

N.B.: Ou, sous forme négative: «Ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse, ne le faites pas aux autres»… Là, tu l’as dit sous forme positive!

F.d.C.: Dans l’Évangile c’est sous forme positive, mais le contraire revient finalement au même.

N.B.: C’est une thèse très basique de la société: la liberté individuelle limitée par la liberté des autres.

F.d.C.: Mais pas seulement la liberté! Par exemple: si tu ne veux pas que les générations précédentes gaspillent la nature, eh bien ne gaspille pas la nature pour les générations suivantes! C’est un peu autre chose que la liberté individuelle. Cette règle d’or, on la retrouve dans le judaïsme et bien sûr dans le christianisme mais aussi (indépendamment de celui-ci) en Chine, en Inde, en Perse… C’est une manière de concevoir les rapports avec les autres qui parait naturelle. Je prends l’exemple de l’accueil des immigrés où on se dit: «Bon, c’est difficile…». Maintenant, imagine que toi, tu es immigré… qu’est-ce que tu voudrais qu’on fasse pour toi? Eh bien fais-le pour les autres! Si on raisonne comme ça, on voit les choses différemment.

N.B.: C’est une problématique très difficile.

F.d.C.: Tu voudrais que les autres te respectent un minimum, tu ne leur demandes pas forcément d’être à tes petits soins ou à tes pieds… Je pense que sur cette base-là, on peut avoir un universalisme qui n’est pas de conquête mais de dialogue. On peut arriver à se comprendre et à partager un certain nombre de choses.

N.B.: Ça reste un sujet très difficile parce qu’il me semble que ça peut malgré tout être compris comme une stratégie. C’est le problème de l’ancrage local d’ailleurs. Je crois me souvenir de mes lectures qu’à l’époque romaine, le très anti-chrétien empereur Julien (2) se demandait d’où était ce dieu qui n’était ni un dieu de Carthage ni un dieu de Grèce… Est-ce qu’il était de partout?… Ça le choquait.

F.d.C.: Dans le monothéisme, en tout cas dans sa version judéo-chrétienne, il y a quelque chose de critique. Le monothéisme a un potentiel critique par rapport au polythéisme où chacun a son petit dieu, chacun fait ses petites affaires, chacun a son idole… Alors que dans le monothéisme, Dieu surplombe les hommes et est capable de dire au roi: «Tu te crois roi mais tu n’es qu’un homme face à un autre homme». Il y a une dimension critique: «Tu te crois propriétaire d’esclave mais devant Dieu, tu es comme un esclave». On le trouve dès le début du texte biblique, entre Caïn et Abel: qui va gagner? La corporation des agriculteurs (représentée par Caïn) ou la corporation des éleveurs de bétail (représentée par Abel)? Eh bien peu importe. Si le cultivateur tue l’éleveur de bétail, Dieu vient lui dire: «Tu as fait mourir ton frère». Si on est tous frères, cela crée des obligations. Alors que si on est dans une situation un peu plus polythéiste…

N.B.: Ça reste quand même une grosse difficulté avec notamment les problèmes contemporains d’immigration et d’islam (lui aussi monothéiste). Ce que tu dis est clair mais difficile à penser et organiser concrètement aujourd’hui.

F.d.C.: Ça s’appelle de la démocratie! L’idée de la démocratie, c’est qu’on est capable de parler à quiconque et de trouver un langage commun. C’est une idée qui est quelque fois à la limite de l’utopie mais je pense que c’est comme ça qu’il faut procéder dans le dialogue interreligieux. C’est à dire: «Arrivons à dire au moins jusqu’à où on est d’accord». Et après ça, voyons les désaccords…

N.B.: Après ce qui s’est passé au 20e siècle, on aurait pu penser que les guerres, les conflits s’estomperaient… mais il y en a encore aujourd’hui! On rejoint la question déjà évoquée: à savoir si le christianisme est susceptible de changer ou de ne pas changer les choses?

F.d.C.: La question, c’est ce que le psycho-sociologue Serge Moscovici appelait les minorités actives (3). Il avait remarqué que dans une société, des minorités pouvaient influencer des majorités mais pas n’importe comment: il fallait qu’elles aient une position a priori non agressive mais déterminée. Il a commencé par faire de petites expériences tout à fait artificielles en projetant par exemple dans un cinéma des diapositives vertes et bleues ou un peu plus vertes et un peu plus bleues pour déterminer jusqu’où on pensait qu’elles étaient vertes et jusqu’où on pensait qu’elles étaient bleues. Ce qui était intéressant, c’est qu il avait des comparses dans la salle ayant comme consigne de voir un peu plus de vert, la question étant de voir s’ils arrivaient à influencer l’autre partie de la salle. Dans une configuration, une majorité des gens étaient des comparses et pesaient sur la minorité qui finissait par se dire: «Puisque tout le monde voit du vert, je vois du vert». Sauf qu’après ça (parce que l’expérience était répétée), quand il laissait ces gens influencés par la majorité tout seuls dans la salle, ils revenaient à leur perception de départ: ils avaient plié devant la majorité mais pour un temps seulement. Dans une autre configuration, les comparses qui voyaient plus de vert étaient en minorité. Mais ils ont quand même progressivement influencé les gens. Plus lentement, mais ils ont réussi à changer leur perception et, cette fois-ci, de manière durable.

N.B.: C’est de la psychologie de groupe.

F.d.C.: Ce qui était intéressant (et c’est là-dessus qu’a travaillé Moscovici), c’était le paradoxe: on pense qu’une majorité a plus d’influence qu’une minorité, ce qui à court terme est peut-être vrai. La majorité fait plier mais la question est de convaincre. Et pour ce qui est de convaincre et de faire changer en profondeur, une minorité a plus de poids. Pourquoi? Parce que c’est justement une minorité, que tu écoutes si tu le veux bien. Et quand une minorité a un point de vue relativement consistant, tu te dis au bout d’un moment: «Après tout pourquoi pas?».

N.B.: C’est très intéressant mais ma réaction est de me dire que ça parait… non pas simpliste mais un peu simple.

F.d.C.: Ce n’est pas si facile parce qu’il faut être convaincu soi-même. Moscovici, au-delà des expériences artificielles qu’il a menées, prend des exemples historiques où des minorités ont fini par faire changer des sociétés entières. Mais quand il écrit le bouquin en 1979, il y dit qu’il y a quand même le contre-exemple des dissidents soviétiques, qui sont la minorité…

N.B.: Et qui n’arrivent pas à retourner l’opinion.

F.d.C.: Oui, mais quelques années plus tard… L’Histoire lui a donné raison! Puisqu’on parle d’écologie, je pense que les écologistes fonctionnent justement aujourd’hui comme une minorité active: on disait au début que c’était des hurluberlus, des fêlés de la nature…

N.B.: On le dit encore d’ailleurs!

F.d.C.: Mais si tu regardes, année après année, leur influence s’étend. Peut-être pas aussi vite que ce qu’on voudrait, mais ce qui est intéressant, c’est que les gens qui deviennent écologistes sont assez convaincus.

N.B.: Serge Moscovici a peut-être raison pour le principe, mais on peut encore aller plus loin: on peut faire semblant. Ce qui me parait très actuel, c’est la question du greenwashing, des faux dévots de l’écologie qui mettent de l’écologie dans toute leur publicité par exemple. J’ai étudié la finance et ce à quoi on réfléchit en ce moment à Bruxelles, ces marchés de compensation, ça va au-delà de ce qui est imaginable: ça consiste tout simplement à laisser à un promoteur la possibilité de raser la nature pourvu qu’il puisse désigner un autre endroit où on pourra la laisser pousser. Ici on peut bétonner, supprimer la nature si ailleurs on peut la laisser pousser! On compense et cela devient un marché de compensation: le projet en question sera mis sur les marchés financiers comme pour les options sur les produits dérivés. Ça me parait complètement fou parce que ce qu’on détruit, c’est tout de suite alors qu’on ne sait pas du tout ce qu’on aura ensuite ailleurs. C’est très choquant.

F.d.C.: Ce que tu décris, c’est le personnage de Tartuffe dans Molière: le faux dévot, le gars qui fait semblant. Mais Tartuffe est possible, et il est intéressant d’être un Tartuffe, quand le roi Soleil est catholique, quand toute la France est catholique. Imagine une situation où le christianisme est une minorité: quel est l’intérêt d’être Tartuffe?

N.B.: Oui, il y a cet équilibre-là qui joue.

F.d.C.: Tu peux être vraiment écolo (ça a un certain prix, aujourd’hui) si tu décides toi-même de changer de mode de vie, d’être un peu militant… Mais il peut être intéressant d’être faussement écolo à partir du moment où tout le monde dit que l’écologie, ce n’est pas si mal. Si beaucoup de gens sont écolos, tu as intérêt à prétendre que tu l’es. Mais ceux qui essaient vraiment de faire avancer les choses sont toujours aujourd’hui une minorité. Les agriculteurs bio sont de plus en plus nombreux, mais ils sont toujours une minorité. Imagine que l’agriculture bio devienne majoritaire un jour… je suis sûr qu’il y aura alors plus de faux bio. Parce qu’il sera intéressant de l’être. Aujourd’hui où ça reste un choix qui a un certain coût, il n’y a pas beaucoup de faux bio.

N.B.: C’est vrai mais dans l’industrie, dans l’automobile, il y a beaucoup de publicité et beaucoup de greenwashing

F.d.C.: Je suis d’accord mais tu me demandes ce que les chrétiens y peuvent: un des effets induits possibles d’une revendication chrétienne, ce sont des gens qui vont se donner bonne conscience en faisant du greenwashing. D’accord. Mais tu peux aussi t’interroger sur quelles sont tes priorités, quel sens tu veux donner à la vie. Après tout, si tu veux consommer à toute berzingue, ce n’est pas forcément intéressant et on peut s’interroger. Les chrétiens ont leurs réponses (on peut les leur laisser) mais ils ont d’abord pour mission de poser des questions. Par exemple les questions: Est-ce que c’est une bonne idée de massacrer la nature pour un bénéfice à court terme? Est-ce que c’est satisfaisant (à partir du moment où tu n’es plus dans la misère) de continuer à accumuler des biens?

N.B.: Oui je pense qu’un des points sur lesquels ils ont vraiment à faire avancer les idées, c’est tout ce qui touche aux excès de la propriété: «C’est à moi donc j’ai le droit d’y faire ce que je veux»

F.d.C.: J’avais un collègue – toi et moi, on a eu à peu près les mêmes statuts de fonctionnaires très bien payés, et ce collègue avait le même statut que nous – avec qui j’ai discuté et qui allait à ce qu’on appelait le Conseil Général des Ponts et Chaussées (4). Je lui dis: «Mais qu’est-ce que tu vas faire là-bas?». Il me répond: «J’attends la retraite». Et moi je lui réponds: «Tu peux la prendre tout de suite! Bon, d’accord, tu vas perdre de l’argent mais qu’est-ce que tu vas faire avec tout cet argent?».

N.B. : Je suis complètement d’accord sur ce point. Péguy avait d’ailleurs écrit un livre sur l’argent (5) dans lequel il dit qu’une vie simple est possible, qu’on n’a pas besoin de tout ça… Je souscris tout à fait à cette idée qui est très écologiste. Mais tous les chrétiens ne sont pas comme ça… Et ils sont aussi entrainés par une espèce de conformisme qui les pousse à vivre comme tout le monde.

F.d.C. : Il faut avoir en tête qu’il y a des pays où c’est bien vu d’être chrétien, aux États-Unis par exemple, peut-être de moins en moins mais en tout cas dans ce qu’on appelle la Bible Belt (6). Dans ces régions vraiment dominées par les chrétiens protestants, tu as intérêt à dire que tu es chrétien si tu veux faire des affaires. Dans ces cas-là, évidemment, tu justifies n’importe quoi au nom du christianisme. Il y a peut-être plus de vraies questions qui surgissent dans d’autres zones où il est plutôt mal vu d’être chrétien.

N.B.: Il y a un autre point très important qu’il faut absolument que nous abordions, c’est la question de l’individualisme et des responsabilités collectives. Pour essayer de faire comprendre rapidement et sans entrer dans les détails, une problématique qui est nouvelle, la biologie de synthèse contemporaine s’est beaucoup perfectionnée dans les outils qui sont donnés pour manipuler le vivant. Il y a d’abord eu ces ciseaux moléculaires (7), tels que les nucléases à doigt de zinc (8). Maintenant ça s’appelle CRISPR-Cas9 (9) et c’est beaucoup plus efficace: on peut couper l’ADN un peu où on veut et puis faire des recollements et surtout, le point important, c’est que c’est accessible à de relativement petites équipes. Les conséquences de ces travaux effectués par un laboratoire équipé sont absolument colossales si ces expériences ensuite sont transportées à l’extérieur, que ce soit des OGM qui envoient leurs spores ou bien des animaux voire des moustiques porteurs de virus. Une expérience a été faite au Brésil: ils ont lancé des moustiques manipulés afin d’essayer de lutter contre le paludisme… mais ça n’a pas marché. Alors on peut parler du Covid-19 éventuellement, mais la question qui se pose est qu’il semble qu’il y ait maintenant des possibilités ouvertes de nuire au niveau du groupe ou même de l’individu, des possibilités de faire prendre des risques globaux à des groupes tout petits voire à des individus. Il y a donc une disproportion entre les conséquences de la liberté et la responsabilité collective, finalement. La biologie de synthèse pose cette question vraiment très fort. Comment est-ce qu’on peut avancer sur cette réflexion qui semble actuellement en dehors du champ des préoccupations?

F.d.C.: Effectivement, on est vraiment dans des situations à petite cause et grands effets. Tu parlais de la Covid-19. Peu importe l’origine mais au départ, c’était sur une toute petite zone. Quant à son développement, que ça ait été transmis ou…

N.B.: On ne sait pas si ça a été transmis par un animal… ou si c’est un accident de laboratoire…

F.d.C.: On n’en sait rien mais au départ, il y avait peut-être de toute façon une centaine de personnes concernées. C’était très, très localisé. Et puis en, disons, six mois (même moins que ça) c’était répandu sur l’ensemble de la Terre. Avec un virus qui était assez contagieux sans l’être extrêmement, et pas très mortel.

N.B.: Au début mais maintenant on est quand même à 4 millions de morts sur l’ensemble!

F.d.C.: Justement! Tu peux te dire que ce n’est pas beaucoup: imagine ce que ça aurait pu être avec un virus qui était plus virulent! Ça aurait pu arriver…

N.B.: Il y a donc une disproportion frappante et vraiment inquiétante parce qu’il est vrai qu’on entend tout le temps parler des questions de libertés individuelles.

F.d.C.: Il est clair qu’il n’y a pas la gouvernance qu’il faut, que tu peux avoir un hurluberlu dans un pays quelconque à la surface du globe, disons une clique…

N.B.: Un groupe de quelques dizaines de personnes, ça suffit: bien organisés dans une sorte de laboratoire un peu clandestin. Ça se passe même actuellement! Il y a beaucoup de choses dans les laboratoires existants qui se passent en catimini. Par exemple ces deux fillettes nées en Chine en 2018 et qui sont génétiquement modifiées par l’équipe de ce chercheur, He Jiankui. Personne ne le savait! Elles étaient quand même portées par une femme depuis 9 mois, elles sont nées et personne n’en savait rien! Ça veut dire qu’il y a un problème de transparence sur tout ça, compte tenu des responsabilités et des conséquences. Ces fillettes, il faut espérer qu’elles auront une vie sans trop de souffrance mais ce n’est pas complètement clair, d’ailleurs, c’est compliqué. On croit savoir qu’il y en a une qui est une mosaïque (10), par exemple. Les problèmes de virus sont très frappants, on pense même aujourd’hui que des virus sont façonnables, qu’il y aurait des impacts différenciés suivant les types humains, en fonction de l’ADN des gens. On en est presque là. Cela veut dire qu’il y a une disproportion entre les possibilités de nuire et les outils qui sont nécessaires pour le faire. La bombe nucléaire, la bombe atomique, c’était un peu différent: il fallait vraiment des grosses installations.

F.d.C.: Mais déjà à l’époque, les choses se jouaient parfois à des riens. À propos de la crise des missiles à Cuba, par exemple (11), il y a eu des débriefings après coup. Des Américains et des Russes se sont réunis après la chute du mur de Berlin pour se demander les uns aux autres: «Et si on avait fait ça, qu’est-ce que vous auriez fait?». Et ce qui a apparemment empêché que ça dégénère, c’est que les Russes étaient persuadés que les Américains avaient pensé au coup d’après. Or, les Américains n’avaient pas pensé au coup d’après… Ils n’avaient pas pensé aussi loin. C’était à deux doigts de vraiment dégénérer.

N.B.: Ce qui m’apparait vertigineux, c’est que nous puissions être à la merci d’un joueur, d’un hurluberlu ou d’un groupe. Un peu comme, chez les Grecs, l’histoire d’Érostrate (12) qui avait mis le feu au temple d’Artémis à Ephèse pour se faire connaitre.

F.d.C. : C’est bizarre parce qu’on est dans un monde où tout nous pousse à l’individualisme mais où on se rend compte qu’on est solidaires, qu’on le veuille ou non.

N.B.: Qu’on le veuille ou non. C’est à dire qu’un hurluberlu peut m’ajouter des risques, me faire prendre des risques que je n’ai pas demandés. Il n’a aucun mandat pour le faire donc et c’est une vraie question. Je pense qu’il faut des institutions collectives légitimes qui s’occupent de ça. Et les chrétiens sont donc concernés par tous ces problèmes.

F.d.C.: On est concernés… mais on n’a pas plus de pouvoir que les autres. Si ce n’est pour l’interpellation. Ils peuvent en tout cas souligner cette solidarité de fait entre les différentes populations. On parle aujourd’hui de la question de la vaccination dans les pays pauvres. Bon, les pays riches ont commencé par se vacciner eux-mêmes. C’est un peu égoïste, mais c’est aussi lié aux contraintes logistiques qui auraient été difficiles à respecter dans les pays pauvres. Une fois qu’on en est là, on sait très bien que si le virus continue à muter dans les pays pauvres tout le monde en paiera les conséquences.

N.B.: C’est ce qui se passe…

F.d.C.: On va donc être contraints et forcés de vacciner tout le monde, de trouver les moyens de vacciner tout le monde. On voit bien qu’on est solidaires. On ne voudrait pas l’être… mais on l’est.

N.B.: Au prix de pas mal de dégâts parce qu’il est certain qu’il y a toute l’infrastructure médicale qui va manquer pour gérer. On l’a bien vu dans nos pays. Mais tu mets le doigt dessus: on a un début de prise de conscience des responsabilités collectives sur un certain nombre de phénomènes.

F.d.C.: Dans le domaine de la santé, ce n’est en fait pas si nouveau. Ça a déjà été dit: on est solidaires qu’on le veuille ou non parce que les situations de pauvreté engendrent des maladies qui souvent sont cantonnées chez les pauvres… mais pas toujours. De temps en temps, il y a des échappements. À propos des problèmes climatiques: on sait que ça va rendre certaines zones du globe inhabitables et que cela va engendrer des conflits armés ou des mouvements terroristes. Il faut y penser aussi. Là aussi on est solidaires même si on ne veut pas. Les stratégies égoïstes ne sont pas possibles, en tout cas à moyen terme. À court terme, tu peux toujours…

N.B.: On a pourtant quand même l’impression d’une espèce de fuite en avant qui m’impressionne.

F.d.C.: Oui, une fuite en avant. Mais un jour où l’autre, on va se heurter contre un mur.

N.B.: On a abordé un certain nombre de questions. On n’a pas vraiment répondu à toutes ces questions mais ça peut être intéressant de pointer un certain nombre de questionnements. Effectivement, les chrétiens ont une relation forte à l’écologie non seulement comme simple sujet d’intérêt mais comme sujet d’action.

F.d.C.: Ce sont les mêmes modes d’action et ce sont, au fond, des questions qui sont apparentées.

 

Illustration: représentation de la structure d’une protéine Cas9 associée à un ARN guide et un ADN cible (Hiroshi Nishimasu, F. Ann Ran, Patrick D. Hsu, Silvana Konermann, Soraya I. Shehata, Naoshi Dohmae, Ryuichiro Ishitani, Feng Zhang, et Osamu Nureki, CC BY-SA 3.0).

(1) Matthieu 7,12 (dans le Sermon sur la montagne où Jésus rajoute «car c’est ce qu’enseignent la Loi et les Prophètes») mais aussi Luc 6,31 (version plus courte du Sermon sur la montagne). Cette règle éthique de réciprocité que l’on l’on lie au «Tu aimeras ton prochain comme toi même» du Lévitique (19,18 également repris par Jésus) et que l’on peut retrouver dans beaucoup de religions et cultures a commencé à être qualifiée de règle d’or (golden rule) par les penseurs anglais du 17e siècle.

(2) Neveu de Constantin, Julien (né en 331/332, césar de 355 à 361 et empereur de 361 à sa mort en 363) a été ensuite surnommé l’apostat car, élevé en chrétien, il a pendant son court règne tenté de revenir sur la préséance donnée au christianisme qu’il a attaqué dans des écrits comme son livre Contre les Galiléens.

(3) Serge Moscovici, Psychologie des minorités actives, PUF, 1979.

(4) Le Conseil général des ponts et chaussées ou CGPC, est une institution française, héritière directe de l’assemblée des inspecteurs généraux des ponts et chaussées réunie régulièrement à partir de 1747 par l’intendant des finances Daniel-Charles Trudaine et disparue en 2008. Par un décret du 9 juillet 2008, il a été regroupé avec le service de l’Inspection générale de l’environnement (SIGE) au sein du nouveau Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD).

(5) L’Argent, essai en deux parties de Charles Péguy publié en 1913 dans les Cahiers de la quinzaine.

(6) La Bible Belt, littéralement la ceinture de la Bible, est une zone géographique et sociologique des États-Unis dans laquelle vit un nombre élevé de personnes se réclamant d’un protestantisme rigoriste, terme désignant le fondamentalisme chrétien dans la sphère américaine. Géographiquement, elle correspond grossièrement aux États qui avaient été sécessionnistes dans le sud du pays.

(7) En biochimie et en biologie, enzyme ou complexe enzymatique dont une partie reconnaît une séquence spécifique de l’ADN et l’autre réalise une coupure de cet ADN au niveau du site reconnu.

(8) Enzymes de restriction artificielles créées par la fusion d’un domaine de liaison à l’ADN, de type doigt de zinc, et d’un domaine catalytique de coupure de l’ADN (nucléase). Les nucléases à doigt de zinc ont la capacité de repérer une séquence de nucléotides spécifique dans une cellule et de provoquer une coupure de l’ADN à un endroit précis.

(9) Cas9 (CRISPR associated protein 9) est une protéine d’origine bactérienne aux propriétés antivirales. Sa capacité à couper l’ADN au niveau de séquences spécifiques en a fait un outil de biologie moléculaire aux vastes perspectives d’utilisation.

(10) Des signes de mosaïcisme auraient été identifiés sur l’une des fillettes, ce qui signifie qu’une partie seulement des cellules de l’organisme ont été modifiées.

(11) Évènements survenus du 14 au 28 octobre 1962 opposant les États-Unis et l’Union soviétique au sujet des missiles nucléaires soviétiques pointés en direction du territoire des États-Unis depuis l’île de Cuba.

(12) Le 21 juillet 356 av. J.-C., l’éphésien Érostrate cause volontairement un incendie qui détruit totalement le temple d’Artémis à Éphèse. Il avouera avoir agi dans le seul but d’être célèbre.

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