« Il ne faut pas chercher à avoir une voix protestante en Europe »

Quel rôle doivent jouer les protestants en Europe ? Alors représentant de la FPF, Jean-Arnold de Clermont a présidé la Conférence des Églises européennes (KEK) de 2003 à 2009. Dans cet entretien à Foi&Vie, il revient sur cette expérience qui lui a permis de constater que les rapports étaient parfois plus difficiles entre Églises protestantes qu’avec les autres Églises chrétiennes.

Entretien paru sur Foi&Vie (dossier Les protestants pour (ou contre) l’Europe ?).

 

 

Comment êtes-vous devenu président de la KEK ?

La Fédération Protestante de France était membre associée de la KEK et j’ai donc participé à un certain nombre de rencontres avant même d’y être impliqué. En 2003, il m’a été demandé de présider l’assemblée de Trondheim (1), je l’ai présidée comme n’importe qui peut être invité à présider une assemblée d’Églises et, à cette occasion, il m’a été demandé de faire partie du conseil de la KEK qui a une présidence tournante entre protestants et orthodoxes. Comme c’était le tour des protestants, que je parlais anglais et français, que j’avais l’âge qu’il fallait et que j’étais président d’un organisme connu, j’ai été désigné président … avec en plus l’avantage d’être issu des petites Églises protestantes du sud, perçues comme peu dangereuses et relativement neutres par les deux grandes masses que sont les Églises protestantes allemandes et celles des pays nordiques.

 

Comment fonctionnait la KEK ?

Cela pouvait être assez lourd d’un côté puisque presque toutes les Églises représentées à l’assemblée générale étaient aussi présentes au conseil qui comptait donc un nombre relativement important de membres (40) dont un tiers d’orthodoxes et deux tiers de protestants. Il y avait aussi une douzaine de membres (toujours selon la règle un tiers/deux tiers) au présidium qui dirigeait la KEK. Mais d’un autre côté, c’était très œcuménique et très large au plan européen, avec des représentants des associations de jeunes et d’autres organisations comme le Comité des Églises auprès des migrants (2).

 

Et cela a changé ?

Oui, depuis l’assemblée de Lyon en 2009 (3), qui a été un évènement marquant de mon mandat. Les Églises d’Allemagne, en relation avec les Églises orthodoxes, y ont prétendu que le fonctionnement de la KEK était trop lourd et qu’il fallait tout changer en excluant les associations et organisations et en réduisant ainsi considérablement la dimension œcuménique. Ce n’était pas du tout la position des Églises nordiques, mais les évêques allemands et les orthodoxes avaient un tel poids qu’ils ont imposé leurs vues. L’idée était en fait de diminuer la voix de la KEK pour mettre plus en avant un organisme uniquement protestant, la CEPE. Je me suis battu pour leur faire entendre que la dimension œcuménique était décisive si on voulait se faire entendre. J’y étais très attaché depuis mon expérience à la FPF qui m’avait fait comprendre qu’avec de la pédagogie, on pouvait faire mieux entendre la voix protestante à plusieurs. Mais j’ai perdu ce combat … avec la sensation qu’il n’y aurait plus que des évêques. La KEK est donc devenue beaucoup plus institutionnelle et son siège a déménagé de Genève (siège du COE) à Bruxelles (siège de l’UE). Cela montre que le rôle des Églises en Europe est désormais principalement tourné vers l’UE. Alors qu’il n’y a pas que l’UE : il y a le Conseil de l’Europe qui est une Europe plus large, il y a le continent africain et le Moyen-Orient, les deux parties du monde le plus directement en contact avec l’Europe, avec lesquelles j’ai cherché à renforcer les liens.

 

Comment se passaient les relations avec l’UE ?

Avant même le déménagement, la KEK disposait déjà d’un bureau à Bruxelles, celui d’Église et Société (4), ainsi que de celui du Comité des Églises pour les migrants. Les relations se déroulaient dans le cadre défini par l’article 17 du traité de Lisbonne (5) : chaque année, l’UE, les présidents du Conseil, de la Commission, du Parlement invitaient les responsables religieux européens (KEK, catholiques, juifs …) pour une réunion de travail et un déjeuner. C’était un show médiatico-politique puisque nous n’avons jamais obtenu que l’agenda de cette réunion soit fixé d’un commun accord : c’était eux qui décidaient de quoi l’on parlerait, il n’était pas question de rajouter quoique ce soit. Par contre, nos commissions spécialisées avaient des relations très étroites avec un certain nombre de départements de l’UE. Au niveau technique, sur les droits de l’homme par exemple, nous étions systématiquement invités dès qu’il y avait une consultation (6). Il y avait aussi une vraie relation avec le Conseil de l’Europe où la KEK a un représentant permanent.

 

Les catholiques n’étaient pas mieux introduits que les protestants ?

Je n’ai pas ressenti de retard par rapport aux catholiques au niveau de l’UE. Mais c’est vrai que quand les évêques catholiques voulaient rencontrer le président de la Commission, ils téléphonaient et ils avaient le rendez-vous. La KEK non, car elle pesait moins lourd à ce niveau institutionnel. Mais il y avait surtout un déséquilibre inter-protestant par rapport aux responsables d’Église allemands qui étaient très présents et avaient leur propre bureau à Bruxelles depuis le début. Avec les catholiques, l’un des grands moments de ces 6 ans a été la 3e assemblée œcuménique européenne de Sibiu en 2007. Ça a été vraiment un moment tout à fait important, je ne sais pas s’il y en aura d’autres. Nous avions obtenu que ce soit très large et il y a eu beaucoup de monde, pas seulement des responsables d’Églises au plus haut niveau. Il y avait le peuple de l’Église. Mais je n’ai pas un souvenir ému des interventions des principaux orateurs qui marquaient leur défiance, leur prudence à l’égard du mouvement œcuménique, par exemple le président de l’EKD ou le métropolite Cyrille. Le discours du cardinal Kasper a été très différent, très cordial et beaucoup plus œcuménique que les autres après les textes qui venaient d’être publiés par Benoît XVI (7).

 

Et les relations avec les orthodoxes, les évangéliques ?

Côté orthodoxe, il y a eu pendant ma présidence d’excellentes relations avec le patriarcat œcuménique, avec les Roumains, les Français … mais une guerre terrible avec Moscou. Le patriarcat de Moscou est sorti en 2008 de la KEK car on y avait accepté l’Église orthodoxe d’Estonie. C’est un sujet politiquement sensible pour les Russes puisqu’il y a deux Églises orthodoxes en Estonie, une dépendante de Moscou, l’autre du patriarcat œcuménique de Constantinople. Et derrière, il y avait donc la guerre entre le patriarcat œcuménique et le patriarcat de Moscou. Avec les évangéliques (parmi lesquels il y a aussi des protestants historiques comme les baptistes dont plusieurs sont membres de la KEK), c’était au cas par cas. Les grandes Églises allemandes et les réformés suisses ne militaient vraiment pas pour un rapprochement avec eux. Alors que pour moi, l’expérience de la FPF en montrait toute l’importance.

 

Parmi les protestants, y avait-il une approche plus frileuse que parmi les catholiques par rapport à la construction européenne ?

Je n’ai pas ressenti de désaccord sur la construction européenne du côté protestant. La principale problématique était le rapport entre Églises protestantes minoritaires (celles du Sud) et majoritaires (les Églises allemandes et suisses, mis à part les Églises nordiques qui, n’étant pas en concurrence chez elles, étaient finalement plus ouvertes). Cela valait pour à peu près tous les sujets, même pour les rapports avec l’orthodoxie. Et c’était paradoxalement plus facile avec les orthodoxes qu’avec certains évêques protestants allemands … Ce n’était pas une opposition fondamentale (tout le monde suivait totalement Leuenberg) mais ils avaient cette idée qu’il fallait une parole protestante en Europe. Les évêques allemands ont un rôle constitutionnel en Allemagne, leurs Églises sont obligatoirement consultées sur les projets de loi. Ce n’était donc pas évident pour eux de comprendre nos positions d’Églises minoritaires qui se sentent plus facilement partie de la société civile.

« J’ai toujours pensé qu’on pouvait avoir une parole non formatée, non univoque, qu’on pouvait témoigner avec des voix multiples, faire entendre qu’on est en débat. »

Je continue à penser qu’il ne faut pas chercher à avoir une voix protestante en Europe et à se distinguer des catholiques et des orthodoxes. Il faut une voix des chrétiens. Même si cette voix exprime des tensions, parfois des désaccords. Cette voix porte dans des sociétés, elles-mêmes traversées par des tensions et des désaccords. À la FPF, j’ai toujours pensé qu’on pouvait avoir une parole non formatée, non univoque, qu’on pouvait témoigner avec des voix multiples, faire entendre qu’on est en débat. Je le pense pareillement pour la KEK. Je serais très heureux d’être plus souvent d’accord avec les catholiques mais ça ne me choque pas de ne pas l’être, c’est un débat … Je n’étais pas entendu par un certain nombre d’évêques allemands mais il vaut la peine que la KEK continue d’être un lieu œcuménique. Car (et là-dessus, je reste ferme) une parole œcuménique a plus de poids qu’une parole confessionnelle.

 

Les structures protestantes à l’échelon européen

 

La KEK (Conférence des Églises européennes, ainsi communément appelée d’après son acronyme allemand, Konferenz Europäischer Kirchen, bien que l’acronyme anglais CEC soit le seul qui figure sur le logo) a été fondée en 1959 lors de l’assemblée de Nyborg comme une déclinaison européenne du COE et avec la même association entre Églises protestantes et orthodoxes (114 aujourd’hui) dans une perspective de réconciliation Est-Ouest. D’où son implication dans les travaux qui ont mené à la conférence d’Helsinki en 1975 et son refus de prendre en considération la construction européenne jusqu’en 1989.

À partir des années 1990, la KEK s’est associée à l’EECCS (European Ecumenical Commission for Church and Society, Commission œcuménique européenne pour l’Église et la société) puis l’a absorbée à l’occasion de son changement de siège en 2015 depuis Genève vers Bruxelles et Strasbourg. L’EECCS représentait jusque là le protestantisme auprès des institutions de l’Union Européenne et était issue de l’Association œcuménique pour Église et Société (AOES) et de groupes informels de protestants actifs dans ces milieux comme celui fondé par le protestant français André Philip (sur incitation du COE et autour du thème La responsabilité chrétienne dans la collaboration européenne) qui avait dirigé la première délégation française à Bruxelles.

En dehors de ses assemblées qui doivent théoriquement avoir lieu tous les 5 ans (la dernière a eu lieu à Novi Sad en 2018), prennent les grandes décisions et renouvellent les instances, la KEK est dirigée par un conseil de direction de 20 membres (40 jusqu’en 2013) qui se réunit deux fois par an dont une présidence (Präsidium) de 3 membres dirigée par le pasteur Christian Krieger (UÉPAL) depuis 2018. Quatre Églises françaises en sont membres : l’Église protestante unie de France, l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine, la Fédération des Églises évangéliques baptistes de France et l’Église protestante malgache de France. Son conseil national au niveau de la France est la FPF.

 

La CEPE (Communion d’Églises protestantes en Europe, CPCE en anglais, GEKE en allemand) est issue de la Concorde de Leuenberg qui a établi depuis 1973 une communion ecclésiale entre Églises réformées et luthériennes. Elle rassemble une centaine d’Églises pas seulement européennes et son assemblée générale se réunit environ tous les 6 ans (la dernière à Bâle en 2018). Entre les assemblées, elle est dirigée par un conseil de 13 membres dont un présidium de 3 membres (le réformé suisse Gottfried Locher, la luthérienne allemande Miriam Rose et le réformé britannique John Bradbury). En France, seules l’ÉPUdF et l’UÉPAL (à travers ses deux Églises luthérienne et réformée) font partie de la CEPE. Basée à Vienne, la CEPE a absorbé la CERR (Conférence des Églises riveraines du Rhin, KKR en allemand) qui rassemblait depuis 1961 les Églises protestantes du monde germanique dans une perpective de réconciliation (8). La CEPPLE (Conférence des Églises protestantes des pays latins d’Europe), fondée en 1948 pour rassembler les Églises protestantes des pays de tradition catholique (et soutenir les Églises protestantes alors persécutées en Espagne et au Portugal), fonctionne depuis 2012 comme « groupe régional latin » au sein de la CEPE.

 

L’EEA (Association évangélique européenne) est depuis les années 1950 une émanation de l’Alliance évangélique Mondiale (WEA) et est basée en Suisse, avec un bureau à Bruxelles. Le CNEF y représente les Églises françaises. Son secrétaire général est le suisse Thomas Bucher et son assemblée générale se réunit tous les ans (cette année en Albanie).

 

Illustration : Jean-Arnold de Clermont (derrière le patriarche de Constantinople Bartholomée) à l’Assemblée de la KEK à Trondheim en 2003.

(1) Du 25 juin au 2 juillet 2003, la KEK a tenu sa 12e assemblée sur le thème « Jésus Christ soigne et réconcilie – Notre témoignage en Europe ». Désigné modérateur, Jean-Arnold de Clermont était alors président de la FPF depuis 1999 (et le sera jusqu’en 2007). Voir le compte-rendu de cette assemblée sur le site de la KEK.

(2) Fondé en 1964 dans le cadre du COE (comme la KEK), le Comité des Églises auprès des travailleurs migrants en Europe de l’Ouest, aujourd’hui Comité des Églises auprès des migrants (CCME selon son acronyme anglais Churches’ Committee for Migrants in Europe) « est une organisation œcuménique au service des Églises dans leur engagement envers les étrangers, en accord avec le message de la Bible qui insiste sur la dignité de tout être humain, afin de promouvoir une politique inclusive aux niveaux européen et nationaux en faveur des migrants, des réfugiés et des groupes minoritaires ». Le comité a déménagé de Genève à Bruxelles dès 1977 et fonctionne de plus en plus comme un service spécialisé de la KEK dont il partage les bureaux au 174 rue Joseph II.

(3) En réponse à une motion de l’Église évangélique en Allemagne (EKD), la 13e assemblée de la KEK (du 15 au 21 juillet 2009 sur le thème « Appelés à un seul espoir en Christ ») désigna un groupe de travail de 15 personnes chargé de proposer une « révision de l’ensemble de la KEK » d’ici 2012, révision adoptée à l’assemblée de Budapest en 2013. Voir le compte-rendu de l’assemblée de Lyon sur le site de la KEK.

(4) Voir le deuxième paragraphe de l’encadré sur la KEK.

(5) Jusque là absentes des traités européens, les religions y sont entrées à l’occasion du traité constitutionnel de 2004 dont l’article I-52 précisait : « 1. L’Union respecte et ne préjuge pas du statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les églises et les associations ou communautés religieuses dans les États membres. 2. L’Union respecte également le statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les organisations philosophiques et non confessionnelles. 3. Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces églises et organisations. » Rejeté par référendum en France et aux Pays-Bas en 2005, le traité constitutionnel s’est transformé en traité de Lisbonne (signé fin 2007 et entré en vigueur fin 2009) qui a repris tel quel l’article I-52, devenu l’article 17 du Traité sur le fonctionnement de l’Union Européenne.

(6) L’efficacité des contacts à ce niveau, ainsi que l’avance prise par les protestants, sont soulignées par Bérangère Massignon : « Les protestants ont su s’adapter plus tôt aux contraintes de l’action communautaire que les catholiques. Le rôle des laïcs engagés dans le protestantisme lui a permis de développer une expertise en phase avec les politiques communautaires. En revanche, lors des premiers contacts au sommet avec la Commission, au début des années quatre-vingt, les catholiques étaient représentés par des responsables religieux et mobilisaient surtout la doctrine sociale de l’Église. Cette référence au magistère induisait un discours trop général pour être en prise avec les préoccupations des institutions européennes. » Bérangère Massignon, La contribution des structures européennes religieuses et laïques à l’émergence d’un espace public européen, in François FORET (éd.), L’espace public européen à l’épreuve du religieux, IEE/Éditions de l’Université de Bruxelles,2007, p.211.

(7) Les deux premières assemblées œcuméniques européennes avaient eu lieu à Bâle en 1989 et Graz en 1997. Deux mois après la mise au point de la Congrégation pour la doctrine de la foi (rappelant entre autres « la pleine identité de l’Église du Christ avec l’Église catholique »), l’assemblée de Sibiu du 4 au 7 septembre 2007 fut marquée par le discours de l’évêque Wolfgang Huber, président de l’EKD, très critique vis à vis de l’Église catholique et considérant qu’il n’y avait rien d’évident à ce que « le train de l’œcuménisme continue à avancer ». Le cardinal Kasper (alors président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens) répondit à Huber en affirmant : « Nous avons tendu nos mains les uns vers les autres et nous ne les reprendrons pas ». Tout en reconnaissant que, du point de vue catholique, l’œcuménisme comme réduction « au plus petit commun dénominateur » était désormais dans une « impasse », il avoua que le texte de la Congrégation lui « causait aussi des problèmes » et qu’il comprenait « la blessure ressentie par les frères et sœurs évangéliques ».

(8) Le secrétariat installé à Strasbourg dans les années 1970 pour faire le lien avec les institutions européennes sur place a servi ensuite de bureau strasbourgeois de la Commission Église et Société et donc ensuite de la KEK.

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