La laïcité en question: la fin d’un consensus?

Dans cette conférence donnée à l’IPT Montpellier le 17 octobre 2019, le président de la Fédération protestante de France analyse les évolutions récentes de la laïcité en France et remarque que si «le protestantisme plaide encore et toujours pour une laïcité décrispée», il refuse que le futur modèle de relation entre les religions et l’État soit «celui de l’exclusion, (…) ou de l’exculturation des religions et des cultes», «un vague lien, une référence presque effacée dans la mémoire oublieuse d’une République entrée de plain pied dans l’ultra-modernité».

Texte publié dans le dossier Protestantisme et laïcité: une histoire à reprendre du n°2020/4 de Foi&Vie.

 

 

La laïcité est ce principe qui autorise l’expression de la conviction religieuse et de toutes les formes de spiritualités – croyances en Dieu ou non – au sein de la société. Elle est ce qui permet, puisque la République est laïque, que chaque citoyen puisse dans ce cadre vivre sa foi, ses rites et ses croyances. La République est laïque (Constitutions de 1946 et 1958) et la loi de 1905, qui est l’un des marqueurs de cette réalité, organise les conditions du culte public dans le pays (1).

 

Le contexte

Pour commencer ce propos, je ferai tout d’abord brièvement mention du contexte le plus proche et le plus récent, et du contexte européen:

– La rédaction, que je viens de terminer, d’un communiqué de la FPF destiné à être diffusé dans les médias en réponse aux propos de la ministre, Madame Rossignol, qui, évoquant les méfaits de l’islamisme, faisait dans sa déclaration un amalgame inadmissible avec l’évangélisme et les évangéliques.

– La situation même de ce cours à Montpellier où le protestantisme se comprend, à juste titre pour une part, comme de tradition réformée, et qui me donne l’occasion de rappeler que le premier président de la FPF était Monsieur Grüner, membre laïc de l’Église évangélique libre. Il est à cet égard opportun de garder en mémoire cette diversité programmatique du protestantisme français et surtout la part active et décisive que les Églises évangéliques ont joué dans le processus fédératif de la fin du 19e et du début du 20e siècle.

– L’appel tout récent lancé par l’Église protestante d’Algérie qui connaît en ce moment, comme cela a déjà été le cas auparavant, de réels conflits dans ses relations avec l’administration et les autorités du pays. De même que les actions que la FPF mène ces jours-ci pour avancer sur ce sujet.

– L’appel aux Églises du président du Synode arabe, le pasteur Kassab, au sujet de la situation dramatique des chrétiens de Syrie, appel que nous relayons afin de faire entendre la voix de ces Églises qui ne vivent plus en sécurité ni ne connaissent de certitude quant à leur avenir.

– Le regard porté ces derniers temps par les chrétiens et certains responsables politiques des pays européens sur la laïcité française, qui est perçue comme une singularité et non comme un modèle, comme une version plus contraignante que libérale des rapports entre les Églises et l’État, comme un cadre très théorique qui doit sans cesse apprendre à permettre ce qu’il empêche trop souvent, à savoir de vraies relations de confiance entre les cultes et l’État et une compréhension positive du fait religieux et non pas une menace de l’ordre public (2).

 

L’opinion publique et la laïcité: un apparent consensus…

Dans une étude d’opinion réalisée par Viavoice pour l’Observatoire de la laïcité (3), un état des lieux est fait au sujet de la perception de ce qu’est la laïcité par la population française. Je tenais à introduire mon propos par ce constat qui pose le sujet. En voici les premiers mots :

«Il ressort des résultats (…) un attachement à la laïcité très largement majoritaire dans notre pays, même si certains écarts peuvent être soulignés selon l’âge ou la catégorie sociale des répondants.

Pour autant, une part majoritaire de l’opinion publique déplore dans le même temps des difficultés à appliquer correctement la laïcité au quotidien, voire une instrumentalisation de celle-ci, la transformant parfois en élément de conflit ou de divisions, alors qu’elle devrait être un élément de cohésion nationale essentiel.

Le profond attachement des Français à la laïcité peut se mesurer à partir d’un certain nombre d’indicateurs :

–  Près de trois Français sur quatre (73 %) se déclarent attachés à la laïcité telle que définie par le droit (après rappel de la définition). Et surtout, cet attachement est proportionnel à leur niveau de connaissance (mieux on connaît la laïcité telle que définie par le droit, plus on y est attaché personnellement).

–  Ils sont par ailleurs 69 % à juger qu’il s’agit d’un « principe républicain essentiel ». (…)

Derrière ces chiffres montrant l’attachement général d’une très large majorité de la population française vis-à-vis de la laïcité, se cachent aussi certains écarts.

Tout d’abord, il apparaît que les personnes plus aisées (cadres, CSP+) ou plus âgées (retraités) sont à la fois les mieux informées et les plus attachées à la laïcité. (…)

À propos des protections garanties par la laïcité, d’autres écarts apparaissent, religieux cette fois. Si l’on mesure peu de différences entre croyants et non-croyants de manière générale, il en existe en revanche selon la religion des répondants, avec d’une part 72 % des protestants et 60 % des catholiques considérant que la laïcité protège en théorie (selon le droit) les pratiquants des différentes religions et, de l’autre 45 % des musulmans seulement partageant ce point de vue. (…)

Au-delà de ces différences catégorielles, notre enquête met en avant un écart entre la laïcité telle qu’elle existe dans le droit et la laïcité appliquée au quotidien : 44 % des répondants considèrent que la laïcité est un principe qui rassemble « en théorie » (19 % seulement pensant au contraire qu’il s’agit d’un principe qui divise). Mais « en pratique », seuls 18 % des répondants jugent que la laïcité rassemble au quotidien (37 % jugeant qu’elle divise). (…)»

… et une occasion de dissensus

Ainsi, dans cet apparent consensus, il y a quelques alertes qu’il faut regarder de près sans les minorer ou les nier: le souci concernant l’application de la laïcité selon les lieux (école, hôpital, prison, espace public, entreprise) et les circonstances (fêtes religieuses, examens, rites spécifiques), la réponse aux difficultés liées à l’exercice de la religion, le maintien de la cohésion ou du vivre ensemble, la protection réellement accordée ou non, notamment aux citoyens de confession musulmane. Le processus civilisationnel qui a abouti à la laïcité n’est donc pas exempt de nuages ni d’orages à venir si nous ne tenons pas compte de ces alertes.

Certes, les protestants font figure de bons élèves, dans ce registre de l’appropriation du fait laïcité, mais il faut rappeler que s’ils peuvent parler d’une coproduction où ils ont agi avec d’autres, ils constituent une ultra-minorité (3% de la population), et que, s’ils sont fiers de ce régime auquel ils avaient tout intérêt et auquel ils ont contribué sans aucun doute pour leur part – heureusement – de la Révolution française au Concordat et jusqu’à la Séparation, c’est à un pays majoritairement catholique ou non-croyant qu’ils le doivent. Par ailleurs, ce processus de laïcisation ne se déploie pas seulement en France mais en Europe, et presque tous les pays européens sont entrés dans cette dynamique, chacun selon des modalités et des pratiques issues de son histoire. Nous pourrions dire que, mises à part la Norvège, la Grèce et la Hongrie, et peut-être tel ou tel autre pays, ce processus est présent sur tout le continent et ne peut se décrire ni se comprendre tout à fait sous l’angle d’une explication religieuse ou confessionnelle. La séparation entre les Églises et l’Etat en Allemagne, avec ses spécificités, ne ressemble pas à celle de la Suède, etc.

Cette diversité d’approche et de mise en œuvre est compréhensible si l’on tient compte des contextes, des évolutions des mentalités et de leur traduction juridique. Elle est à l’image même de la diversité des cultures et des sociétés européennes. Il ne faudrait donc pas que la compréhension de la laïcité se trouve réduite à une sorte d’alternative entre une vision libérale et une vision dure, une forme de vision binaire, la bonne ou la mauvaise, la pure ou l’impure, la légitime ou l’illégitime, la vraie ou la fausse. Ce processus est véritablement multiple, riche, en évolution, et nourri à plusieurs sources philosophiques et politiques. Et le pire qui pourrait arriver serait une simplification, une caricature même de ce qu’est le débat en cours, comme si on voulait le clore. Comme l’a fait avec une étonnante méconnaissance du sujet Mme Badinter dans une interview sur France inter en janvier 2016, lorsqu’elle déclarait, pour défendre la possibilité tout à fait légitime par ailleurs de critiquer sans peur les religions et l’islam en particulier, que « la laïcité, c’est la neutralité dans la sphère publique ». Ici, un pas est franchi et il me revient de dire, avec ce qu’avait répondu alors le rapporteur de l’Observatoire de la laïcité Nicolas Cadène : c’est la République qui est laïque et non pas la société.

Dans un livre daté de 2015, l’historien et sociologue Jean Baubérot décrivait le paysage français en lien avec notre sujet et le premier chapitre s’intitulait ‘Du malaise dans la laïcité et de ses raisons’. Il remarquait dans son étude que les quatre types de laïcité déjà présents en débat en 1905 étaient désormais sept : la laïcité antireligieuse, la laïcité gallicane, la laïcité séparatiste (l’une individualiste et stricte, l’autre collective et inclusive), la laïcité ouverte, la laïcité identitaire et la laïcité concordataire.

Les évolutions législatives de ces dernières années, l’état d’esprit du pays à la suite des nombreux débats et des multiples études sur les questions religieuses, les tout derniers événements en date que je citerai en fin de propos ainsi que mes propres réflexions me font penser que la laïcité est un principe largement acquis, mais un principe qui suscite désormais en permanence des motifs de controverse. La laïcité a été en Europe et en France le fruit d’un processus lentement mûri à partir du 18e siècle, qui a fait peu à peu l’objet d’un consensus entre la fin du 19e et le tout début du 20e siècle avec la fin du Concordat et la promulgation de la loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905 (même si le mot laïcité n’y est pas cité), en passant par l’inscription de ce qualificatif de laïque dans la Constitution de la IVe République en 1946 et celle de la Ve en 1958. Depuis une vingtaine d’années, elle devient à certains égards le sujet d’un dissensus.

Un processus devenu consensus et se présentant comme occasion de dissensus, telle est la longue évolution de la notion de laïcité dans l’histoire française. Le dernier exemple qui vient illustrer ce propos, outre l’actualité retenue par les esprits et les médias, est cette proposition de loi du 25 septembre 2019 :

« Proposition de loi visant à étendre l’application de la laïcité à toutes les entreprises privées, (…).

Exposé des motifs

Mesdames, Messieurs,

Parmi les grandes lois fondatrices de la République française figure au premier rang la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État. Son article premier dispose que « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public ».

Or l’ordre public est précisément menacé aujourd’hui, face à la montée concomitante du communautarisme et de l’intégrisme.

Une étude datée de 2017 de l’Observatoire du fait religieux en entreprise a démontré que 65 % des entreprises privées devaient gérer des situations de travail et des comportements marqués par la religion. Des revendications à caractère confessionnel se multiplient, telles que le port de signes ostentatoires, des salles de prières, des repas spécifiques …

En effet, si les agents publics de l’État sont clairement soumis à une obligation de neutralité, il n’en est pas de même pour les salariés du secteur privé.

Pour les entreprises privées, l’article L. 1321-2-1 du code du travail dispose que « Le règlement intérieur peut contenir des dispositions inscrivant le principe de neutralité et restreignant la manifestation des convictions des salariés si ces restrictions sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché ». L’application du principe de laïcité dans les entreprises privées est donc à ce jour facultative et soumise à de nombreuses conditions, sous le contrôle du juge.

Pourtant, les Français sont 81 % à se déclarer favorables à l’interdiction des signes religieux en entreprise.

« L’État républicain, c’est aussi la laïcité » nous enseignait M. Jacques Chirac. L’objet de cette proposition de loi est donc d’étendre l’application de la laïcité à toutes les entreprises privées.

Proposition de loi

Article 1er

Le livre Ier de la première partie du code du travail est complété par un titre VII intitulé « Laïcité » ainsi rédigé :

Chapitre Ier

Champ d’application

« Art. 1165-1. – Les dispositions du présent titre sont applicables aux employeurs de droit privé ainsi qu’à leurs salariés. Elles sont également applicables au personnel des personnes publiques employé dans les conditions du droit privé ».

Article 2

Le titre VII du livre Ier de la première partie du code du travail est complété par un chapitre II ainsi rédigé :

Chapitre II

Principe de laïcité dans l’entreprise

« Art. L. 1166-1. – Tout salarié est tenu à l’obligation de neutralité et au respect du principe de laïcité sur son lieu de travail. À cet effet, il doit s’abstenir notamment de manifester ses opinions religieuses sur son lieu de travail ».

Article 3

L’article L. 1321-2-1 du code du travail est supprimé. »

Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, disait à ce propos: qu’un parti de gouvernement puisse déposer une telle proposition de loi (en s’appuyant sur des sondages) est déjà en soi extrêmement grave. C’est une neutralisation totale de la société tout entière, ce qui n’a plus rien à voir avec la laïcité. Voilà ce à quoi aboutissent toutes ces polémiques et ces débats stériles sur le voile et la religion en général…

Pour ce qui est des évolutions législatives, je rappelle l’exclusion des associations cultuelles des nouvelles possibilités offertes aux autres associations par la loi n° 2014-856 du 31 juillet 2014 (dite loi ESS), la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme du 30 octobre 2017, la proposition de loi tendant à imposer aux ministres des cultes une formation les qualifiant à l’exercice de ce culte, la proposition de loi du 17 octobre 2017 déposée au Sénat qui, pour la première fois, voulait définir légalement ce qu’est un ministre du culte et unifier le régime juridique des associations cultuelles. Je rappelle enfin le projet de constitutionnalisation des principes du titre premier de la loi du 9 décembre 1905…

 

Un long processus civilisationnel

Depuis 1905, nous sommes passés «d’un régime de la catholicité à celui de la laïcité», selon l’expression d’Émile Poulat. Les mots du dernier livre de l’historien introduisent la question du rapport de la laïcité avec les cultes et en posent le cadre:

«Aux sources intellectuelles de cette idée de laïcité comme liberté de conscience, se trouve la philosophie des Lumières et son combat pour supprimer toute discrimination, même religieuse, en ouvrant l’espace public sans condition préalable d’orthodoxie. Il s’agit de passer d’un espace fermé en vertu de la vérité catholique, qui considère comme fausse toute autre religion, à un espace ouvert au nom des libertés reconnues à tous.»

Et il poursuit:

«La laïcité définit un espace public ouvert à tous ; il n’y a donc pas de symétrie entre catholicité et laïcité, l’Église catholique a continué à exister à l’intérieur de la laïcité, mais elle a dû apprendre à faire place à d’autres qu’elle.»

De ce fait, il est vrai que chaque confession s’est trouvée placée dans cet espace à équidistance des autres et des pouvoirs, dans un rôle que toutes les confessions ont dû apprendre à assumer publiquement, de plus en plus ensemble. La laïcité met fin à un régime de monopole. Le protestantisme, pour sa part, se tient engagé dans cette performance de la laïcité non seulement par intérêt, comme les autres partenaires, mais aussi par conviction. Comme l’écrit l’historienne Valentine Zuber, parlant des protestants:

«Lorsque la liberté et l’égalité leur ont enfin été complètement assurées, beaucoup d’entre eux n’ont pourtant pas cessé leur engagement en faveur d’une vision compréhensive et non discriminante de la citoyenneté. Parce que les persécutions pouvaient toujours recommencer, il leur a paru logique – et moralement nécessaire – de continuer à plaider pour la reconnaissance de l’égale dignité des autres propositions religieuses présentes sur le territoire français, en Outremer et à l’étranger.

Ils ont ainsi été majoritairement dreyfusards et républicains sous la IIIe République, tant l’antisémitisme politico-religieux qui se déchaînait alors leur rappelait les jours sombres de la persécution royale et du Désert au lendemain de la Révocation de l’Édit de Nantes (le Lieutenant-Colonel Marie-Georges Picquart, l’avocat Louis Leblois, le vice-président du sénat Auguste Scheurer-Kestner…) (4).

Ils ont œuvré et applaudi à la séparation des Églises et de l’État de 1905 et veillé par la presse (campagne du journal Le Siècle) et par l’intermédiaire de hauts fonctionnaires (comme Louis Méjan, dernier directeur de l’administration autonome des cultes, membre du cabinet d’Aristide Briand) à ce que celle-ci soit aussi respectueuse de la liberté de conscience et de la liberté d’expression de toutes les convictions religieuses dans l’espace public. Ils ont ainsi fermement combattu contre les projets antireligieux et anticléricaux de Émile Combes.»

L’histoire de la laïcité est toutefois plus ancienne et elle est le fruit, peut-être inattendu, d’un long processus civilisationnel dont l’éclosion n’est pas sans relation avec l’histoire même du protestantisme.

«Il n’y a jamais eu de saint qui ne se soit préoccupé de questions sociales ou politiques», écrit Luther en 1533, dans son commentaire du psaume 127. Cette phrase du réformateur autorise à relire l’histoire du protestantisme avec un esprit critique concernant le rapport du politique au religieux. Par ce message, toutes les dimensions d’un engagement croyant dans la cité sont ainsi concernées, y compris, par conséquent, les dimensions sociale, économique, éthique, juridique et politique. Le 16e siècle aura illustré combien la conviction religieuse et l’autorité du prince auront dû apprendre à vivre ensemble, telles des sœurs jumelles, sans n’être que des rivales. Il se trouvera aussi qu’avec la Réforme, le rapport entre ces deux instances sera repensé, reformulé, revisité en quelque sorte et les tentatives pour libérer l’Église de la puissance publique aboutiront peu ou prou, dans la traditio reformata, à de nouveaux équilibres politiques, confessionnels et territoriaux. Philippe Mélanchthon, dans un texte fondateur intitulé La Confession d’Augsbourg, énoncera en 1530 combien chacune des deux sphères du religieux et du politique a ses responsabilités et ses prérogatives et combien, sans les confondre ni les séparer totalement, elles sont présentes au cœur de la cité et au cœur de chacun. «Il ne faut pas confondre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil», écrit-il au paragraphe 68. Ou encore :

«Il ne faut pas mêler et confondre les deux pouvoirs, le spirituel et le temporel (…) car le pouvoir spirituel a la mission de prêcher l’Evangile et d’administrer les sacrements. Il ne doit pas empiéter sur un domaine autre que le sien, ni établir ou destituer des rois, ni abolir ou ruiner l’obéissance due aux autorités, ni prescrire ou imposer des lois au pouvoir temporel…»

La théologie qui se développe ainsi et que l’on nomme des deux règnes (domaine temporel et domaine spirituel) et dont les deux traditions luthérienne et réformée se réclament, contribuera à avancer dans cette direction. Le temps vient, après les Guerres de religion, de faire valoir la nécessité de la tolérance, alors que les persécutions sont loin d’être finies.

La tolérance, deuxième combat du protestantisme après celui de la Réforme et dont les emblèmes sont l’affaire Calas et l’Édit de tolérance de 1787, ouvre aux acquis de la Révolution de 1789 (en particulier l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, issu du plaidoyer de Rabaut Saint-Étienne). Le temps de la tolérance fait alors place à celui de la liberté, la liberté de conscience en cette année symbolique et la liberté de culte en 1791 puis 1794.

Et l’on se souviendra en effet que le 24 décembre 1789, la veille de Noël, protestants, comédiens et bourreaux seront déclarés électeurs et éligibles et enfin admis à tous les emplois… Ce processus de laïcisation où chacun trouve sa place quels que soient sa conviction ou son statut, se poursuivra encore de la période concordataire jusqu’au moment de la séparation des Églises et de l’État, avec la loi du 9 décembre 1905. Le principe de la laïcité et les valeurs d’égalité, de liberté et de fraternité que cette loi permet d’inscrire dans le réel de la société sont mis, comme le protestantisme, à l’épreuve de toutes ces évolutions contemporaines.

 

Trois régimes de relations religion-État

Au sein de ce processus, nous pouvons discerner à grands traits deux types de relations religion-État, et voir apparaitre en ce moment-même un troisième type, porteur de questions graves, celui de la non-relation ou de l’ignorance, porteur de tous les risques de dissensus.

– Le premier type est celui d’un régime de collusion, de relation quasi-fusionnelle, n’empêchant pas les conflits mais créant une complicité peu propice à la démocratie et à la diversité confessionnelle, avec un espace public restreint : c’est le type de l’Ancien régime et de ce qui sera appelé le régime concordataire.

– Le deuxième type est celui de la séparation, telle que nous la connaissons aujourd’hui encore grâce à la promulgation de la loi du 9 décembre 1905. Cette loi ne parle pas de laïcité (bien qu’on la désigne régulièrement comme la loi de la laïcité, ce n’est pas son sujet qui est bien celui de l’organisation du culte, et précisément du culte public en France), mais elle sépare les partenaires liés jusque-là et elle établit clairement la liberté de culte.

Aujourd’hui, le protestantisme plaide encore et toujours pour une laïcité décrispée, décontractée et refuse son instrumentalisation. La laïcité ne peut et ne doit pas être utilisée comme une arme, par exemple contre l’islam, nouveau partenaire dans ce paysage social et religieux, et qui cherche bien légitimement sa place. Un partenaire que ne connaît pas assez l’ensemble des partenaires, y compris le protestantisme français qui est en grand déficit à ce jour de chaires d’islamologie dans ses facultés et ses instituts de formation.

– Le troisième type que l’on voit se dessiner est enfin celui de l’exclusion, pour reprendre les mots du politologue Olivier Roy, ou de l’exculturation des religions et des cultes pour parler comme la sociologue Danièle Hervieu-Léger. La relation avec le pouvoir pourrait ne plus être qu’un vague lien, une référence presque effacée dans la mémoire oublieuse d’une République entrée de plain pied dans l’ultra-modernité où l’Église et le référent chrétien ne sont plus que facultatifs, consultatifs ou même parfois déconsidérés.

Le protestantisme plaide pour une «laïcité de reconnaissance et de débat», selon la belle expression du sociologue des religions Jean-Paul Willaime, une «laïcité non pas d’incompétence (au sens juridique) mais d’intelligence», pour reprendre l’expression de Régis Debray. Une laïcité qui refuse de déserter le terrain de la rencontre et du dialogue, qui refuse surtout d’humilier les cultes ou de nier leur valeur symbolique, humaniste, civilisationnelle et sociétale, sous peine – il est grand temps de s’en rendre compte – de préparer et voir revenir lentement, sournoisement, le temps des conflits ou des guerres que l’on appelait civiles au 16e siècle mais qui sont en réalité des dissensus violents à forte charge confessionnelle. Le conflit peut se trouver lié à un irrépressible impératif de réaction, à une outrance revendicative des religions se sentant ignorées ou critiquées, se voyant peu à peu surveillées et le cas échéant punies, se plaçant sans même en avoir toujours conscience dans une posture victimaire inexpugnable et légitime puisque vécue comme défense pour leur survie ou pour faire valoir quelques fondamentaux qu’elles croiraient mis en cause : le port du voile ou de la kippa, la circoncision, l’abattage rituel, la construction de mosquées…

 

En conclusion…

… L’évolution de la loi,

… l’état d’esprit du pays qui a dû prendre en compte en quelques années non pas la menace mais bien la réalité tragique des attentats meurtriers commis sur notre sol (en plein cœur de la capitale notamment),

… l’entrée à la fois intime et collective dans une société de la vigilance pour reprendre la récente expression présidentielle dans la cour d’honneur de la Préfecture de Paris devant les cercueils et en présence des familles endeuillées et des orphelins, un mot qui va à rebours de ce que bien des citoyens espéraient être plutôt une société de confiance,

… la diffusion désormais habituelle par les médias et les réseaux sociaux de propos de haine en particulier contre les juifs et les musulmans, sans que le discours politique s’en émeuve trop ou en organise sérieusement la critique,

… les provocations de tel élu régional ou de tel responsable par l’instrumentalisation de la thématique de la laïcité définie par eux comme un antidote à l’extrémisme ou invoquée comme une sorte d’expression liturgique républicaine en faisant le sacrement qui sauverait la cité des dangers islamistes …

Tout cela laisse penser que  le consensus a été remplacé par une controverse sans cesse recommencée. Au principe de laïcité que défendent les républicains et que l’Observatoire de la laïcité n’a de cesse de rappeler et de défendre avec constance et justesse, se substitue peu à peu le désir mortel de neutralisation religieuse de la société. D’autres s’y sont pourtant essayé avant nous, et jamais dans une perspective libérale, démocratique et républicaine, faut-il le rappeler : Mao, Staline, Hitler, Pol Pot, Hodja… et nous ne nous en souvenons pas.

Éradiquer la religion, éradiquer le culte qui est pourtant au cœur de toute culture, de toute société, c’est tuer la culture.

Alors que de nombreux intellectuels nous avertissent depuis longtemps sur ce risque et sur le déficit civilisationnel que nous creusons en refoulant le religieux au lieu de le considérer comme il doit l’être,

… alors que l’IESR, l’EPHE, et quelques facultés travaillent à cette intelligence critique,

… alors que le programme Science Politique Emouna ou l’IHEMR avec lesquels la FPF est directement engagée forment des cadres et des leaders d’opinion dans tous les secteurs de la vie sociale,

… alors que la Faculté de théologie protestante de Strasbourg fait valider par le Ministère de l’intérieur le 7 août dernier un travail unique et original de 5 ans, un DU Aumôniers formation civique et civile théologique et pratique, adressé aux trois corps d’aumôniers de la FPF qui veulent être agréés par elle, et envisage de l’ouvrir aux aumôniers des autres confessions,

… alors que tant d’acteurs œuvrent dans les associations interreligieuses de tout format pour que l’ultra- modernité ne soit pas un monde sans religion mais un monde où la religion puisse être vécue autrement…

… Le protestantisme fait entendre sa voix elle aussi critique et bienveillante. Le principe de la laïcité dont il est un coproducteur ne peut être traité par la controverse en permanence. L’une des pistes, en plus de l’éducation, de la prédication et de la catéchèse, pourrait être celle de la rencontre et du dialogue, toujours, avec les élus, les maires, conseillers départementaux, élus régionaux, députés, sénateurs, préfets, proviseurs et chefs d’établissements scolaires, etc. Une présence chrétienne, protestante qui fasse lien, qui relie et qui permette de relire ensemble le récit qui nous tient : celui de la République laïque au service d’une société qui ne l’est pas, une société faite d’hommes et de femmes de chair et de transcendance.

Un nouveau discours sur la laïcité de la part du Président de la République, le premier ayant été prononcé devant les protestants invités par la Fédération protestante de France et la maire de Paris, Anne Hidalgo à l’Hôtel de Ville le 22 septembre 2017 (5), mettrait-il un terme à ce dissensus ? Rien n’est moins sûr. L’organisation d’un grand débat national serait-elle une autre piste ? Rien ne dit que le pays soit prêt à vivre ce sujet désormais autrement que par la controverse et malmené par les faits divers ou les discours de haine. La laïcité reste donc en question. Et sans dire explicitement que nous marchons vers la fin d’un consensus, il faut sans doute admettre que nous sommes en présence d’une promesse encore inaccomplie.

 

Illustration : le président Emmanuel Macron à la fin de son allocution pour la cérémonie d’ouverture du colloque ‘500 ans de protestantisme’ le 22 septembre 2017 à l’Hôtel de ville de Paris (vidéo FPF).

(1) S’il ne s’était agi que de pratique personnelle et de culte privé, point n’eût été besoin d’une loi.

(2) Le Bureau central des cultes dépend du Ministère de l’intérieur. Ajoutons que si la République ne « reconnaît aucun culte » (au sens juridique et concordataire du terme), elle les connaît tous.

(3) État des lieux de la laïcité en France, janvier 2019. Une version actualisée a été publiée en février 2020 : État des lieux de la laïcité en France 2020.

(4) André Encrevé, ‘La petite musique huguenote’, La France de l’Affaire Dreyfus, Gallimard, 1994, p.598.

(5) Patrick Cabanel (dir.), Protestantismes, convictions & engagements, actes du colloque tenu à l’Hôtel de Ville de Paris les 22 et 23 septembre 2017, à l’occasion des 500 ans de la Réforme protestante, Olivétan, 2019.

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