Retraites: virage et niveau de jeu - Forum protestant

Retraites: virage et niveau de jeu

Du l’utilisation du 49.3 pour faire passer la réforme des retraites jeudi 16 mars à l’échec de très peu de la motion de censure lundi 20 mars et à l’entretien télévisé avec Emmanuel Macron mercredi 22 mars, l’exécutif a connu quelques chaudes journées que ces trois chroniques de Frédérick Casadesus font revivre en interrogeant 3 observateurs de la vie politique française: Bernard Reber, Nicolas Roussellier et Loris Chavanette.

Chroniques publiées sur Le blog de Frédérick Casadesus les 20 mars (1 et 2) et 22 mars.

 

Article 49.3: le sens d’un pari (20 mars)

Tout paraît différent. La réforme des retraites sera-t-elle adoptée? Rejetée? Nous le saurons cet après-midi. Mais le quinquennat semble avoir amorcé son tout premier virage. Ainsi, les responsables politiques (et les commentateurs) peuvent-ils être surpris par les conséquences d’un acte. Ils ont beau prévoir, imaginer, calculer au plus juste, surgit souvent devant eux l’imprévu. Ce n’est pas, de leur part, un manque de jugeote, ou même d’expérience. Non. C’est que tout événement possède sa logique propre, une force entraînante qui peut modifier le cours des choses. Un dévoilement, une révélation. Comme une apocalypse?

«Il faut raison garder, prévient Bernard Reber, philosophe politique et directeur de recherches au CNRS. Élisabeth Borne a simplement fait jouer l’un des rouages de la constitution. Bien sûr, elle l’a fait dans un contexte passionnel, mais cela n’a rien de scandaleux. L’article 49.3 a été conçu par les hauts fonctionnaires qui entouraient Michel Debré en 1958, par des hommes de gauche et de droite comme un remède à l’instabilité chronique de la Quatrième République. Il permet au gouvernement d’engager sa responsabilité pour éviter des blocages parlementaires et de prendre des décisions difficiles, voire impopulaires. Par ailleurs, le nombre de manifestants, pour élevé qu’il soit, ne peut être mis en balance avec les 18 millions d’électeurs qui ont voté pour Emmanuel Macron au second tour de l’élection présidentielle.»

Un point de vue partagé par Nicolas Roussellier, professeur à Sciences Po et à l’École Polytechnique, pour qui nous ne devons pas perdre le sens de la mesure:

«Les manifestants radicaux sont pour l’instant en nombre limité. Si les syndicats sont revenus sur le devant de la scène, ils sont aussi piégés par le système des grandes journées de grève suivies de périodes calmes, un procédé qui préserve leur popularité mais qui ne réussit pas à embrayer sur une vraie et forte reconductibilité; dans les conditions présentes, tant que le rapport de force n’évolue pas, le Président peut rester sur ses positions».

Ceci dit, l’utilisation de l’article 49.3 signe une forme d’échec, alors que le gouvernement promettait de faire approuver sa loi à l’issue d’un vrai débat démocratique et – pourquoi pas? – grâce à un consensus.

«Bien sûr, il eût mieux valu obtenir un accord général, admet Bernard Reber. Mais j’observe qu’aujourd’hui toutes les légitimités sont remises en question. Pour délibérer de manière efficace, il convient de se respecter mutuellement, d’admettre la légitimité des partis en présence. Or, le débat parlementaire a été piteux, voire outrancier. Si le niveau des échanges avait été à la hauteur des enjeux, peut-être un accord aurait-il pu voir le jour. Mais le très bas niveau des interventions, notamment de la part des députés de La France Insoumise, a empêché que des discussions de fond s’engagent et conduisent à un compromis.»

Derrière ces affrontements de chiffonniers, c’est tout le système de notre représentation qui traverse une crise.

«La déliquescence des partis politiques, amorcée en 2017, a connu ces derniers mois une accélération spectaculaire, observe Nicolas Roussellier. Le fait que le président du parti qui se réclame du général de Gaulle soit incapable de se faire obéir de ses troupes est lourd de sens. Dans le domaine politique, la discipline collective est aujourd’hui bafouée, ce qui pose un problème de ‘gouvernabilité’ pour tout le monde.»

On peut s’interroger sur la façon dont les protestants se situent par rapport à cette crise.

Evidemment, les sondages ne prenant pas en compte l’appartenance religieuse des personnes interrogées, nous devons rester prudents. Tout juste pouvons-nous rappeler que, depuis Germaine de Staël jusqu’à Michel Rocard en passant par François Guizot, les enfants de la Réforme n’ont pas fréquenté souvent les barricades.

Pour le dire autrement, l’ancrage parlementaire et la recherche d’un accord l’emportent chez eux sur la passion du chamboule-tout. Mais n’allons pas trop vite en les imaginant tous favorables au projet présenté. D’abord parce que leur souci du bien-être collectif et du progrès partagé les porte à une inventivité dont la réforme actuelle est dépourvue. Pour ne prendre qu’un exemple, Michel Rocard ne se mentait pas sur les contraintes et les réalités économiques, mais il envisageait toujours des solutions non conformistes. Ensuite parce que la culture synodale protestante s’accommode mal d’une pratique autoritaire et verticale de la politique. Or, le président de la République paraît y céder plus souvent qu’à son tour.

«À l’origine, Emmanuel Macron se présentait comme influencé par la pensée de Paul Ricœur, et promettait de faire advenir des majorités transpartisanes, rappelle Nicolas Roussellier. En donnant la priorité à ce qu’il considère comme une urgence non négociable, il se comporte plutôt en disciple de Machiavel, pour qui le Prince doit savoir articuler sa volonté à la nécessité.»

Peut-être le président pense-t-il que, plus tard, on lui saura gré d’avoir eu le courage d’être impopulaire. Mais parier sur sa propre postérité, voilà qui non plus n’est pas très protestant.

Dans quelques heures, la réforme des retraites et le gouvernement vont connaître une nouvelle épreuve. «On s’engage et puis on voit», résumait Napoléon…

 

La réforme des retraites, à quelques voix près (20 mars)

Cette fois-ci, le gouvernement peut s’estimer satisfait: la réforme des retraites est adoptée. Certes, le Conseil constitutionnel va bientôt se prononcer sur la conformité de la loi mais, si les avis des experts à ce sujet varient, nul n’envisage que le cœur du texte présenté, la fameuse «mesure d’âge», puisse être sanctionnée. La tempête soulevée par l’utilisation de l’article 49.3 de la Constitution va-t-elle se calmer?

«La Première ministre et le gouvernement peuvent pousser un grand ‘ouf’ de soulagement, reconnaît dans un sourire Nicolas Roussellier. La phase parlementaire est terminée, la guérilla politique aussi. La balle est désormais dans le camp du ministre de l’Intérieur, qui va devoir gérer la colère des manifestants, mais je pense que cela va s’éteindre au fil des jours.»

Un point de vue partagé par Bernard Reber, pour qui même une radicalisation du mouvement social, d’éventuelles dérives semblables à celles des Gilets jaunes seraient surmontées sans trop de difficultés:

«D’une manière ou d’une autre, la démocratie française a, grâce à une constitution très efficace, fait montre d’une grande solidité, à l’heure où toutes les démocraties sont traversées de mouvements populistes.»

Bien sûr, après avoir affronté pareille hostilité, le pouvoir exécutif pourrait avoir à cœur de temporiser. Mais rien n’est moins sûr.

D’abord parce que ce n’est pas le tempérament du chef de l’État de freiner des quatre fers, ensuite parce que le pouvoir exécutif a tout intérêt à profiter de cette victoire – fût-ce-t-elle coûteuse – pour se projeter dans l’avenir. Comme le dit Bernard Reber:

«Il est dommage que le gouvernement ait été obligé d’en passer par le 49.3 pour faire approuver cette loi, mais ce résultat positif pour lui va permettre de passer à autre chose.»

On peut de surcroît considérer que la capacité d’action d’Emmanuel Macron demeure.

«Le Président, parce qu’il ne sera pas candidat en 2027, n’a pas besoin d’être populaire ou pas, rappelle Nicolas Roussellier. Alors, certes, pour faire approuver les prochaines réformes (je pense notamment au projet consacré à l’immigration), le pouvoir exécutif devra faire preuve de doigté; mais cela devrait passer, non sans mal, mais passer tout de même.»

Restent justement l’amertume et la colère.

On a coutume de dépeindre les électeurs en citoyens sans mémoire. Il faut l’admettre, un nombre élevé d’exemples issus de notre vie politique l’atteste: depuis la grève des mineurs en 1963 jusqu’aux grandes grèves de 1995 en passant par les manifestations de sidérurgistes lorrains en 1984, on ne compte pas les présidents détestés qui recouvrèrent l’appui des citoyens quelques années plus tard. Méfiance tout de même. À toute règle il existe une exception…

 

Emmanuel Macron, à la recherche d’un équilibre (22 mars)

Sa jeunesse est une chance. Habile, rapide et fluide, Emmanuel Macron s’est montré tel qu’en lui-même, dénué de toute lassitude. Aura-t-il convaincu de la justesse de sa réforme ?

Plusieurs paramètres seront pris en compte par les instituts de sondage à propos du projet de retraites. Mais d’ores et déjà se perçoit, plus qu’une déception, plus que de la colère ou de l’enthousiasme, une certaine forme d’incrédulité, comme si le Président laissait nos concitoyens dubitatifs. L’historien Loris Chavanette en explique les raisons.

«Bien souvent, les commentateurs associent les qualificatifs ‘jupitérien’ et ‘monarchique’ de manière interchangeable, observe cet expert du discours politique. Or, ce sont deux positions totalement différentes. Les rois n’avaient pas besoin de parler pour s’imposer parce qu’ils incarnaient un pouvoir transmis depuis des siècles, tandis que les présidents ont le devoir de s’exprimer pour justifier qu’ils disposent bel et bien d’une autorité. Mais le surgissement de leur parole jupitérienne est aujourd’hui mal considéré. La situation des chefs d’État se trouve donc intenable: on exige qu’ils parlent et dès qu’ils ouvrent la bouche, on leur reproche d’abuser de leur pouvoir.»

Le général de Gaulle usait d’une culture des plus classiques, on pourrait même dire antique.

«Il a le souci d’être compris de tous, mais aussi d’élever ses interlocuteurs et ceux qui l’écoutent, à la compréhension des situations et à la hauteur des enjeux, soulignait le philosophe Alain Larcan dans son ouvrage De Gaulle Inventaire (1). Sa parfaite maîtrise de langue lui donne l’aisance naturelle (firma facilitas) même si elle nécessite beaucoup de travail.»

On ressasse que cette tradition s’est perdue. Pas si sûr. Oh, bien entendu, Nicolas Sarkozy et François Hollande ont, chacun suivant son style, démontré le peu de cas qu’ils faisaient de la rhétorique et de la littérature pour s’adresser aux Français. Mais l’actuel chef de l’État possède une profondeur intellectuelle que nul ne peut lui contester. Très littéraire, il parle un très bon français. D’où vient, dès lors, l’impression qu’il n’en use qu’avec modération, voire avec maladresse?

«Comme je l’ai dit, l’incarnation verticale du pouvoir est aujourd’hui perçue comme un manque d’humilité, note Loris Chavanette. Le président, conscient de ce danger, se met en scène par des gestes ostensiblement démocratiques, des poses triviales. On l’a vu, mercredi, se taper la tête avec les mains pour signifier que les gens sont fous. Cette recherche d’un équilibre est chez lui permanente. Elle reflète son tempérament.»

Depuis longtemps nos concitoyens sentent qu’Emmanuel Macron, charmeur plus encore que séducteur, aime avant tout être aimé. On dira qu’il n’y a là rien d’anormal ou d’inhumain. Sauf qu’en période de crise aiguë, cela peut jouer des tours pendables.

«Depuis le mois de janvier, notre pays traverse une crise sociale, qui s’ajoute à la crise internationale, aux turbulences économiques, et l’intervention télévisée de ce mardi n’aura sans doute pas rassuré nos concitoyens, estime encore Loris Chavanette. Alors que Machiavel dit que l’homme d’État doit être en même temps un renard et un lion, le premier pour endormir ses adversaires, le second pour les tuer, notre président de la République passe de l’un à l’autre sans articulation. C’est ce qui lui fait perdre sa clarté, donne le sentiment qu’il n’est jamais nulle part.»

L’historien voit dans la réforme actuellement proposée l’exemple de ce dysfonctionnement. Le président Macron a nettement fait comprendre que ce projet relevait de sa propre initiative, mais il a laissé sa Première ministre en première ligne, dans une tactique de ruse qui ne pouvait pas être comprise.

«Durant son intervention télévisée, il a cherché à reprendre l’initiative, déployant des trésors de pédagogie, multipliant les arguments favorables à la réforme, observe Loris Chavanette. Mais au lieu de clarifier la situation, cela n’a servi qu’à rendre encore plus confuse sa démarche.»

Dans son livre Le désastre de Pavie (2), Jean Giono remarque:

«Il y a deux moteurs de la foule: le premier c’est la faim et le deuxième c’est la représentation théâtrale». Dans quelques jours, nous saurons si l’alliance de la colère populaire et de l’angoisse face à l’inflation s’estompera. Si tel n’est pas le cas, le Président devra hausser son niveau de jeu.

 

A lire: Loris Chavanette, Danton et Robespierre: le choc de la Révolution, Passés Composés, 2021.

 

(1) Bartillat, 980 pages, 28€.

(2) Jean Giono, 24 février 1525, Le désastre de Pavie, Gallimard/NRF (Trente journées qui ont fait la France), 1963.

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