L’effondrement comme avertissement

Rejeter «le courant des catastrophistes et autres collapsologues» car ils ne seraient que des «pessimistes contrariant une vision optimiste de l’avenir», c’est oublier qu’ils ne font que mettre à jour la «théorie scientifique de l’effondrement» modélisée depuis déjà longtemps. Un effondrement qui n’est pas annoncé pour décourager mais dans «l’objectif d’un changement de modèle industriel et socio-économique».  Pour Roger-Michel Bory et Vincent Wahl, «il serait dommage» que les chrétiens passent à côté de cette «exigence de lucidité».

Lire l’article ‘Catastrophistes et collapsologues, vrais ou faux prophètes ? La lucidité ouvre un chemin d’espérance’ de Roger-Michel Bory et Vincent Wahl dans le dossier ‘Face à la crise écologique’ du numéro 2020/3 de Foi&Vie.

 

 

 

Dans son interview parue dans Foi&Vie (puis sur Forum protestant) sur Mort et vie de l’écologie au sein du protestantisme français, Jean-Sébastien Ingrand conclut à juste titre que les chrétiens sont placés de manière aigüe devant les questions de la peur et des priorités dans la crise écologique que nous traversons.

Pour beaucoup d’auteurs, la peur serait entretenue par le courant des catastrophistes et autres collapsologues qui en feraient leur fond de commerce. Les stigmatiser en les taxant de pessimistes contrariant une vision optimiste de l’avenir fondée sur la capacité de résilience de la société humaine est tentant mais certainement caricatural.

Considérer la collapsologie comme un concept conjoncturel lié à la crise écologique, c’est oublier qu’elle n’est que la traduction actuelle de la théorie scientifique de l’effondrement qui date de plus d’un siècle et qui mérite que l’on y porte attention. L’effondrement annoncé d’une civilisation occidentale expansionniste, mondialisée, fondée sur une croissance exponentielle était annoncé avec l’objectif d’un changement de modèle industriel et socio-économique. Mais lorsqu’il était encore possible d’infléchir la fuite en avant de la croissance, ceux qui mettaient en garde contre un risque d’effondrement ont été considérés comme des utopistes mettant en danger le progrès.

C’est toute la différence entre la divination et la prospective, cette dernière bâtissant des scénarios plausibles de l’avenir, pour attirer l’attention sur le présent.

On peut à ce propos revoir comment le rapport Meadows (1) en faveur de la décroissance a été reçu il y a un peu plus d’un demi-siècle. Aujourd’hui, la prise de conscience du péril écologique et climatique se généralise, le laps de temps qui resterait pour en particulier réduire l’émission de gaz à effet de serre avant un seuil d’irréversibilité de catastrophe climatique paraît de plus en plus court, et les chances d’y aboutir paraissent de plus en plus utopiques. La civilisation moderne reposant sur la croissance industrielle et son indispensable corollaire de la consommation et de la course effrénée à l’exploitation des ressources de la planète est à bout de souffle.

Alors y aura-t-il effondrement? Comment cela se passera-t-il? Quel sera le prix de la résilience de l’écosystème planétaire? Peu importe. C’est toute la différence entre la divination et la prospective, cette dernière bâtissant des scénarios plausibles de l’avenir, pour attirer l’attention sur le présent.

Certes le monde des collapsologues n’est pas à l’abri de dérives, au premier rang desquelles le survivalisme qui, effectivement, est un aveu d’impuissance doublé d’un fol espoir de pouvoir s’en tirer seul! Mais la plupart d’entre eux sont avant tout des réalistes . Même s’ils ne partagent pas l’espérance chrétienne, même s’ils lui préfèrent le plus souvent d’autres manières d’espérer, ils refusent de se laisser berner par les faux espoirs de la fuite en avant technologique. Ils acceptent de faire le deuil d’une société de consommation qui résiste à tout changement en profondeur et d’affronter une dégradation des conditions environnementales, en particulier climatiques, pour participer à la construction d’un monde nouveau et solidaire.

Il serait contre-productif que la stigmatisation des collapsologues n’aboutisse qu’à un optimisme trompeur fondé sur des espoirs illusoires de réformes qui ne sont le plus souvent pas à la hauteur des enjeux ou qui s’avèrent irréalisables.

Il serait dommage que nos Églises sous-estiment ce qu’elles ont à dire sur l’Espérance qu’elles portent, même et surtout dans les crises les plus profondes.

Il serait dommage de se priver des possibilités de dialogue constructif avec des personnes engagées pas si éloignées de notre vision des priorités du moment.

Il serait dommage de passer à côté de l’exigence de lucidité qui exige de tisser de nouvelles solidarités humaines et avec toute la création dans une perspective de résilience, ce qui est sans doute une des traductions de l’amour du prochain pour aujourd’hui.

 

Roger-Michel Bory, médecin

Vincent Wahl, agronome et écrivain

 

Illustration : graphique résumant le World model standard run (Modèle mondial de progression moyenne) p.124 du rapport Meadows.

(1) Rapport commandé en 1970 par le Club de Rome à des chercheurs du MIT (dont Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgen Randers, and William W. Behrens III) pour étudier par modélisation informatique l’évolution prévisible des interactions entre les humains et leur planète. Publié en 1972 sous le titre The Limits to Growth (Les Limites à la croissance), il concluait entre autres qu’un «soudain et incontrôlable déclin à la fois de la population et des capacités industrielles» était prévisible en l’état autour de 2072.

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