«L’unification de sa personne est un exemple» - Forum protestant

Avant la publication de trois inédits (la conférence Le mystère de la souffrance et le débat «La vérité est laborieuse» en avril 1994, le texte de Sœur Myriam ci-dessous), transmis par la communauté des Diaconesses de Reuilly et sortis de leurs archives, sœur Bénédicte et sœur Nathanaëlle ont accepté de les introduire en témoignant de la proximité spirituelle de la communauté avec France Quéré. Des propos recueillis par Caroline Bauer.

Entretien avec sœur Bénédicte et sœur Nathanaëlle, texte de Sœur Myriam publiés dans le numéro de Foi& Vie 2025/2-3 sur France Quéré, une foi vive, une pensée libre.

 

 

 

Sœur Bénédicte, quand je vous ai rencontrée récemment, vous disiez que France Quéré était une amie de la communauté. Pouvez-vous nous décrire cette amitié ? Quels contacts a-t-elle eus avec la communauté ?

Sœur Bénédicte. Je ne saurais pas très bien dire comment elle a rencontré la communauté. Je suis plutôt pleine des souvenirs de la qualité de la relation qui se nouait avec elle. Elle était étonnante par sa présence. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de la rencontrer quand elle venait pour le groupe de liturgie chargé de rédiger le recueil de cantiques Nos cœurs te chantent, à la demande de l’Église réformée. Le projet prenait forme et suscitait beaucoup de réactions au sein de nos Églises. Dans ce groupe, ils étaient peut-être sept ou huit à se réunir à «La petite arche». Dans les années 1975 ?… Le travail n’était pas simple, et elle avait cette corde à son arc de savoir participer au choix du type de cantique qu’on pouvait proposer pour nos Églises du terreau réformé. Ce groupe, au fond, voulait maintenir une qualité musicale forte et France défendait aussi une qualité théologique, afin qu’on ne chante pas des textes un peu simplistes, comme l’époque le permettait, au nom d’une certaine créativité. C’était un groupe en interrogation sur cette question: qu’on ne se laisse pas prendre par un contenu léger qui ne dirait que la joie. Il était essentiel pour elle que notre foi ne soit pas bradée…

 

France Quéré au piano

Elle était elle-même très musicienne, jouait du piano, et a plusieurs fois pris des références musicales pour illustrer sa pensée.

Sœur Bénédicte. Cette rencontre m’a marquée… parce qu’elle était elle-même. C’est à dire à la fois tellement simple, sans se prendre au sérieux, et en même temps sa parole t’entraînait vers quelque chose de pas simple. Enfin, je ne sais pas comment dire… Cela restait simple, mais elle nous prenait à témoin, nous les sœurs…

Sœur Nathanaëlle. Ces qualités, y compris musicales, pouvaient la rapprocher de Sœur Myriam, parce que Sœur Myriam a composé. Et ses chants ont une forte teneur théologique. Par exemple, rares sont les chants où Sœur Myriam ne parle pas de l’au-delà, où elle ne parle pas du sens de la vie. Il y a une profondeur et la musique y contribue. France Quéré pouvait bien s’entendre avec Sœur Myriam parce qu’elles avaient la même exigence.

Pour ma part, j’ai entendu parler de France Quéré, quand je suis arrivée à Versailles en 1980, pas du tout comme une éthicienne ou une théologienne. J’avais d’elle cette image d’une femme enfermée dans une chambre avec des dictionnaires, et les Pères de l’Église qu’elle traduisait ! Sœur Myriam nous parlait d’elle puisque ses premiers livres étaient des traductions des Pères. Je voyais cette petite bonne femme, parce qu’elle n’était quand même pas très grande, et je me souviens de mon admiration en pensant qu’elle avait passé tout ce temps uniquement à traduire les Pères de l’Église.

Sœur Bénédicte. En effet, ce fut une découverte très forte !

Sœur Nathanaëlle. Et pour la communauté, cela comptait beaucoup ! Elle a été proche de Sœur Élisabeth, de Sœur Myriam, de Sœur Évangéline à travers ce travail.

Sœur Bénédicte. Les années 80 ont correspondu pour la communauté à une mutation, un approfondissement d’une vie de communauté religieuse. France Quéré était protestante, son mari est catholique. Mais en fait, elle ne savait pas trop que nous existions en tant que communauté religieuse ! Nous, nous restions peut-être caritatives, au service du pauvre, mais en même temps, nous signifiions davantage notre vie profonde, nous découvrions la lectio divina, nous découvrions un rythme dans nos journées quand la cloche nous appelait. Tandis qu’avant, c’était le pauvre qui nous appelait ! Ce n’est en fait pas contradictoire !

Sœur Nathanaëlle. Et c’est là que j’ai entendu la communauté parler de France Quéré ! Or ma culture de vie à partir du moment où j’étais en communauté, c’était d’absorber toutes les conversations entendues des unes et des autres et de se désapproprier aussi de sa propre histoire.

Sœur Bénédicte. Et la communauté était très vivante – un kairos ! Je faisais dans ces années mon premier cycle à la Faculté de théologie à Paris: les Pères y étaient ignorés ! France était donc un peu à contre-courant ! Et nous, grâce à sœur Anne-Étienne, nous avions dans notre bibliothèque beaucoup d’écrits des Pères. Elle pouvait donc trouver chez nous des ressources pour en parler. Nous souhaitions chaque semaine, dans notre nouveau lectionnaire, apporter un commentaire de l’évangile du jour, notamment par des Pères de l’Église. Je pense qu’elle a dû beaucoup dialoguer avec Sœur Myriam. Car elle-même aimait les Pères… Et quand je suis retournée ces derniers temps à la fac, j’ai été très heureuse de voir à quel point les Pères sont maintenant intégrés: une très bonne évolution s’est faite là.

Sœur Nathanaëlle. J’ajouterais que dans l’office de Taizé, il y a des psaumes mais il y a aussi beaucoup de textes des Pères. Nous découvrions alors l’office de Taizé, les introductions, les prières liturgiques, soit des prières des Pères de l’Église.

Sœur Bénédicte. C’est vrai, Reuilly a cheminé tout ce temps avec Taizé, Reuilly, Pomeyrol, qui se développait aussi…

Sœur Nathanaëlle. Pour ma part, je ne peux pas dire que j’ai fréquenté longuement France Quéré. Je l’ai rencontrée deux fois vraiment, une fois lors d’un colloque sur le sida (1) et une autre fois pour une intervention à Fréquence protestante, à la radio. Le thème était sans doute les soins palliatifs. Je ne sais plus exactement. Je me souviens juste qu’elle m’avait ramenée en voiture à la gare Montparnasse depuis la rue Denis Poisson et que j’avais été dans cette même situation dont tu parlais: c’est à dire d’être avec une personnalité qui est là-haut du point de vue de la connaissance intellectuelle, de la pensée, de sa richesse… et moi de me sentir quand même un peu intelligente…

Sœur Bénédicte. C’était tout à fait ça ! Elle avait l’art de mettre l’autre en valeur !

Sœur Nathanaëlle. Et puis je n’ai pas beaucoup rencontré de femmes comme elle, des femmes unifiées dans leur vie ! Je veux dire qu’elle était capable de nous parler dans ce colloque de la plaie que représentaient les narcotrafiquants, de la corruption par l’argent et tout ce que ça signifiait de compromission et de collusion avec le pouvoir, surtout aux États-Unis. Et elle était aussi cette personnalité spirituelle qui témoignait d’une présence de Dieu… C’était la même personne… On n’était pas devant quelqu’un qui mettait tout d’abord un déguisement, puis qui en mettait un autre. Cette unification de la personne est pour moi un exemple: je me dis que j’espère y arriver peut-être, quand j’arriverai là-haut… Parce que je trouve que c’est plus qu’un idéal, c’est ce vers quoi l’on tend quand on est un peu chrétienne: l’unité entre ce qu’on désire et ce qu’on fait, ou ce qu’on doit faire.

Elle était capable d’écrire dans Réforme sur un sujet de fond, ou un livre sur un thème théologique… comme aussi un article parce que tout d’un coup, un événement avait eu lieu au sujet duquel La Croix lui demandait de réagir. Elle était d’une ouverture !… «Je vous envoie dans le monde» a vraiment voulu dire quelque chose pour elle. Enfin, c’est cette perception que j’ai gardée d’elle, ce modèle d’une femme unifiée.

 

Parlons maintenant de ce que France Quéré a pu vous apporter dans le cadre de votre activité d’infirmière et de soignante: vous étiez appelées alors à mettre en place à Claire Demeure (2) une des premières unités de soins palliatifs.

Sœur Nathanaëlle. À l’époque, la communauté et la maternité de l’hôpital s’interrogeaient beaucoup sur l’avortement. Ce qui me frappait, dans ce que je lisais de France Quéré alors, c’était qu’elle ne jugeait absolument pas. Elle n’était absolument pas dans le jugement des personnes. Elle avait une pensée qui était droite, qui sonnait juste, mais qui n’était pas jugeante.

Sœur Bénédicte. Oui, pas divisante, mais apaisante.

Sœur Nathanaëlle. Elle n’était pas clivante et cette approche nous a inspirées. À Claire Demeure, en 1987 ou 88, je peux vous raconter l’histoire du premier malade atteint du sida qu’on a accepté. Le directeur de l’hôpital de Versailles nous a téléphoné en nous disant: «Écoutez, j’ai un patient de 20 ans qui ressemble à un petit vieux; et moi, je ne sais pas où le transférer: personne n’en veut». Le virus s’était développé dans son système cérébral. À l’époque, on ne parlait pas officiellement du sida; on n’employait pas encore le terme. Le directeur continue: «Est-ce que vous ne le prendriez pas à Claire Demeure puisque vous, vous accompagnez les personnes âgées jusqu’à la fin ?». Et nous avons dit oui. C’est là qu’il était important d’avoir la pensée de France qui ne jugeait pas. On a pu accueillir ce garçon malgré toutes les raisons de le juger. Il l’était dans sa famille… Homosexuel, drogué, il était parti vivre aux États-Unis. Sa mère en était morte de chagrin. Le père a retrouvé son fils alors qu’il était mourant à Claire Demeure.

Parmi les infirmières et les aides-soignantes, la confrontation avec cette réalité de la vie sociale était rude. Pour eux, tout à coup, la tentation d’un jugement sur l’homosexualité, sur la drogue surgissait. Cela nous a donné à réfléchir… Comment fait-on pour ne pas juger ? Comment accepte-t-on ces malades ? Cela nous a fait faire tout un chemin et, en tout cas pour moi, avoir rencontré une personne, France Quéré, qui, en tant que chrétienne aurait pu juger, ou au moins dire: «Ça c’est mal, et ça c’est bien»… mais qui ne le fait pas, cela m’a donné des mots pour les soignants, en rejoignant le sens de notre vocation et le sens du soin: quand on est soignant, on doit soigner tout le monde et accompagner chacune et chacun de la même façon ! Sur ce point, je pense que l’éthique de France Quéré nous a aidés vraiment – Patrick Verspieren aussi nous a beaucoup aidés. France n’est jamais venue à Claire Demeure, mais elle était présente à travers ce qu’on lisait dans Réforme et dans La Croix.

 

Revenons encore à ce colloque intitulé Sida, les religions s’interrogent, de 1994. Vous avez dit tout à l’heure, Sœur Nathanaëlle, que vous aviez été frappée de la position très politique de France Quéré, prenant le sujet très en amont et proposant de lutter contre le narcotrafic, alors même qu’on y discutait plutôt de comment accompagner les malades. Comment interprétez-vous sa proposition, un dépassement de la compassion ?

Sœur Nathanaëlle. Ce qui m’avait frappée, c’est que la communauté soignante était confrontée à des rapports très affectifs avec les soignés et leurs proches. Les médecins étaient de leur côté focalisés sur la nécessité de trouver un traitement, refusant de rester dans l’échec: on ne pouvait pas supporter d’avoir autant de jeunes qui meurent… La société se retrouvait confrontée à un jugement moral qui la paralysait: l’homosexualité, la drogue, on n’en parlait pas dans certaines sociétés. Je me souviens d’avoir dit dans une paroisse: «Écoutez, vous qui êtes assis là, vous vous êtes déjà posé la question de savoir si vos voisins n’ont pas dans leur famille quelqu’un qui se drogue ?». Nous, soignantes et
soignants, la maladie nous tombait dessus tout d’un coup.

La fondation Diaconesses de Reuilly et la communauté n’ont pas décidé de s’occuper des malades du sida. Claire Demeure a simplement accueilli les malades qui venaient. Elle s’est trouvée confrontée à la rencontre de deux populations: la jeunesse de Trappes gangrenée par cette maladie à cause de la drogue, des garçons privés de tout, croisaient dans les couloirs de Claire Demeure la jeunesse étudiante de Versailles. Comment donc est-ce qu’on arrivait à se parler les uns les autres ?

 

La force de la position de France Quéré aurait-elle été de déplacer le problème, de le prendre plus en amont ?

Sœur Nathanaëlle. Oui, elle avait cette capacité à prendre de la hauteur, de sorte qu’on arrêtait de trouver des pansements. Elle proposait une vraie solution. Elle apportait aussi la solidité d’une position appuyée sur la recherche. C’était nécessaire. Dans sa conférence, elle montrait à la fois qu’elle nous comprenait dans la complexité de ce qu’on vivait, et en même temps elle nous permettait d’élargir notre réflexion. Sa position était très novatrice à l’époque.

Sœur Bénédicte. Elle ouvrait des chemins… et en même temps gardait des propositions très concrètes.

Sœur Nathanaëlle. Pour moi, elle m’a montrée qu’on pouvait être à la fois passionnée par ce que le monde vivait au point d’y donner son énergie de façon très forte, et en même temps d’avoir ce recul de la vie intérieure.

Sœur Bénédicte. Et de ne pas se laisser engluer… Je me souviens combien c’était
exigeant, les premières fois qu’on arrivait à parler d’homosexualité dans la communauté.

Sœur Nathanaëlle. Au début, le mot même ne pouvait pas être prononcé dans la communauté. Je me souviens que dans les lectures (3), lorsqu’il y avait un article portant sur l’homosexualité, on ne le lisait pas, on le passait.

Les deux sœurs. Elle faisait preuve d’une vraie liberté protestante enracinée dans Calvin, dans Luther…

 

Creusons cette liberté protestante, parce que c’est peut-être sur ce socle qu’une parole protestante peut être pensée et ressaisie aujourd’hui. Qu’est-ce que cette liberté protestante enracinée dans Calvin, dans Luther… ?

Sœur Nathanaëlle. Ou dans les Pères de l’Église, donc dans l’Évangile ! Dans le salut par la grâce et pas par les œuvres, donc personne n’est exclu de la grâce de Dieu…

 

Un refus d’exclure qui que ce soit, de juger qui que ce soit ?

Sœur Nathanaëlle. Laissez-moi vous donner un exemple. Récemment, la responsable d’un pôle éthique d’un hôpital m’a téléphoné en me disant: «Ma Sœur, avec votre expérience, comment feriez-vous pour parvenir à ce que les médecins en arrivent (je caricature un peu) à un consensus, et donc à ne pas utiliser l’euthanasie et le suicide assisté ? Comment faut-il faire pour leur demander cela ?». Je lui ai répondu que je ne voyais pas comment obliger quelqu’un à penser. L’objection de conscience est un pilier de notre société. Chacun peut avoir son avis. Après, bien sûr, il y a la loi, la charte de l’hôpital, le code de déontologie du médecin, le code éthique de la communauté hospitalière, et il faut naviguer entre tout ça. Mais leur dire ce qu’ils doivent penser… au sujet du suicide assisté ou de la sédation profonde et continue ! Cette loi oblige la communauté hospitalière des soins palliatifs ou bien des Ehpad à se mettre autour de la table et de poser la question: qu’est-ce qui est JUSTE pour cet homme, cette femme et qu’est-ce qu’elle peut exprimer de son désir de vivre ? Puis voyez si un consensus émerge. Elle ne m’a pas rappelée ! C’est cela la liberté protestante, il me semble… Comment aider à penser ?

Sœur Bénédicte. Mais là, je trouve que du point de vue œcuménique, on est vite en difficulté…

Sœur Nathanaëlle. Oui, toi, tu as une autre expérience…

Sœur Bénédicte. Nous avons eu la grâce de connaître la période post-Vatican II, des amitiés catholiques tellement extraordinaires, et une liberté. Je trouve qu’actuellement, cette liberté… Je ne dirais pas qu’elle n’existe plus, mais je suis tellement souvent démunie ! Il manque du souffle à nos Églises. Et nos différences, au stade où nous en sommes de l’œcuménisme, pourraient tellement être en interférence l’une avec l’autre, se fécondant l’une l’autre… Je ne sens pas encore ce kairos. Je trouve que le protestantisme a peut-être encore à mieux discerner ce souffle, parce que quand il ne l’a plus, à quoi bon être protestant ?

Dans les situations difficiles que nous avons traversées, en particulier du point de vue éthique, je n’ai peut-être pas vraiment pensé que c’est grâce à France Quéré que j’agissais de telle ou telle façon. Mais je ne me sentais pas seule. Il y avait quand même, malgré ce monde tellement médiocre, une parole pure qui pouvait encore être dite. Et quand elle a parlé sur le mal [lors du conseil d’avril 1994], elle me donnait une parole qui me ré-envoyait dans ce monde de la santé qui a encore beaucoup à évoluer…

Sœur Nathanaëlle. Et quand je vous dis qu’elle nous manque maintenant, je peux prendre l’exemple du bénévolat, qui a été associé dès le début aux soins palliatifs. Il faut qu’il y ait des bénévoles, il faut que la société entre dans les services où il y a des mourants, pour que les mourants redeviennent une personne vivante en relation, jusqu’au bout. Les bénévoles qui sont formés sont ces accompagnants. Or la réflexion qu’ont certains bénévoles maintenant, c’est de dire: «Non, non, nous n’allons pas accompagner ceux qui se suicident». Et cette réaction est le contraire de ce qui est juste. Il faut approfondir son engagement d’accompagnant… Il y a un très bon article d’un aumônier protestant dans le journal Réforme d’il y a trois semaines (4). C’est un des meilleurs articles que j’ai trouvé sur cette question. Il est suisse et il explique comment il a accompagné des situations semblables. Pour moi, cet article est intéressant parce que… c’est dans ce sens-là que je pense à la liberté protestante. Il accompagne ceux qui le lui demandent en respectant leurs choix. Et on a besoin de cela maintenant. C’est pour cela que je vous dis que France manque aujourd’hui, parce qu’elle aurait une parole non clivante, non jugeante. Elle aiderait sans doute à avoir des comportements justes – c’est le terme que j’ai en pensant à elle. Son maître était Jésus.

 

Nous parvenons au dernier volet de notre entretien, sur l’intervention de France Quéré au sein de la communauté des Diaconesses en 1994 (5). Pouvez-vous, pour commencer, nous dire ce qu’est un conseil de communauté ?

Sœur Bénédicte. Sœur Myriam l’avait invitée à ce qu’on appelle le conseil d’avril qui a lieu tous les ans. C’est un temps que la communauté se donne pour réfléchir sur ses engagements, sur ses priorités. Les thèmes qu’on traite sont préparés par ce qu’on appelle le collège, qui correspond un peu au conseil presbytéral, des sœurs qui sont élues ou choisies pour aider la prieure. Et cette année-là, le thème qui s’est imposé est celui du mal. Le conseil dure une petite semaine. France est intervenue pendant une journée. C’est toujours une richesse pour la communauté d’avoir un apport de quelqu’un de qualité qui apporte son positionnement sur un thème.

 

Elle a parlé du mal dans un sens précis, le mal comme souffrance.

Sœur Nathanaëlle. La communauté avait été très perturbée par le décès de deux sœurs: l’une d’une rupture d’anévrisme à l’âge de 50 ans, et l’autre d’un cancer qui a été particulièrement douloureux, une fin de vie difficile. Cela a dû orienter Sœur Myriam dans son choix de demander à France Quéré de nous parler de la souffrance.

Sœur Bénédicte. Donc elle commence par dire que la souffrance, c’est le mystère des mystères. Que la question du mal est une question du croyant, et elle enchaîne avec un tour d’horizon philosophique.

Sœur Nathanaëlle. Oui, parce que notre réflexion n’était pas alors celle de soignantes mais une interpellation de personnes confrontées à cette réalité de la souffrance.

 

A suivi un temps de questions-réponses sur l’activité de France Quéré au Comité consultatif national d’éthique…

Sœur Nathanaëlle. C’est important pour nous: ces échanges nous donnent des éléments pour répondre à nos propres questions. Chacune entend la question de l’autre. C’est là où c’est enrichissant. Nous répondons à nos propres questions et nous découvrons les autres sœurs. Sont appelées à vivre en communauté des personnes qui n’ont pas de passé commun. Nous nous découvrons à travers le partage de questions. Et ça, c’est très enrichissant. C’est comme ça que je vis ces moments.

Sœur Bénédicte. Oui, mais on peut aussi être invitée à partir en silence et avoir du temps de méditation personnelle.

 

Il peut aussi y avoir des personnes extérieures lors de ces entretiens, parce qu’un docteur Jacques B. y prend la parole…

Sœur Bénédicte. Pour les conférences, non. Mais les entretiens, c’est possible d’y inviter quelqu’un.

Sœur Nathanaëlle. Ah ! le docteur Jacques B. !… Je revois sa visite à Claire Demeure: «Ma sœur, me dit-il, j’étais médecin, anesthésiste et réanimateur. Je me suis toujours occupé de gens endormis. Mais maintenant, comme je suis à la retraite, je voudrais m’occuper de gens réveillés. Alors je voudrais être infirmier bénévole». J’étais tellement estomaquée ! J’ai dû dire: «Écoutez, on va voir». J’ai été trouver mes autorités. Elles m’ont invitées à me débrouiller ! Pour les soignants, imaginer que quelqu’un de bénévole vienne prendre leur place, ce n’est pas possible. Mais lui, très intelligemment, au bout d’une journée, m’a dit: «Non, je ne peux pas être infirmier, car c’est un métier. Mais peut-être pourrais-je être aide-soignant». Il a fait un essai d’un mois en tant qu’aide-soignant. Il a tout fait: le jour, la nuit, le matin, les week-ends, tout… Et sa conclusion a été que c’était aussi un métier. À cette époque-là, en long séjour, nous avions sectorisé un espace pour les personnes atteintes de troubles cognitifs. Il a proposé de rencontrer ces patients. L’évolution qu’il a provoquée était extraordinaire: il a créé le bénévolat d’accompagnement de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Il a commencé par leur lire le journal. Il est arrivé avec le journal Le Monde. Il n’y a pas beaucoup d’images dans Le Monde ! Donc Le Monde, c’était compliqué. Le lendemain, il arrivait avec Le Figaro. Ce n’était pas mieux… Finalement, Jacques a acheté le journal Le Parisien tous les matins ! Il décryptait Le Parisien pour les malades. Ceux-ci l’ont adopté: ils l’attendaient avec patience et impatience, devant l’ascenseur ! Il était vraiment très aimé ! Il a aussi organisé pour eux l’élection présidentielle: il leur a permis de voter ! Les familles étaient ravies ! Et donc il a été invité au conseil de communauté. Sa présence avait du sens.

 

Est-ce qu’il y a d’autres moments que vous voudriez évoquer, d’autres aspects de cette amitié de France Quéré avec la communauté qu’il peut être intéressant de relater ?

Sœur Nathanaëlle. Dès l’annonce de son accident, puis pendant son séjour en réanimation nous avons prié, prié, prié pour elle. Nous espérions tellement qu’elle vive ! Nous étions tellement tristes. C’était tellement absurde !

Sœur Bénédicte. Et elle était tellement jeune !…

Sœur Nathanaëlle. Je me souviens de ce sentiment d’absurdité ! Nous avons prié, prié… C’était la seule chose que nous pouvions faire. Elle était présente dans la communauté, dans cette situation dramatique.

Sœur Bénédicte. J’avais beaucoup apprécié qu’elle ait été choisie pour le Comité d’éthique. Et dans ce départ justement, je ne comprenais pas qu’elle nous quitte déjà parce qu’elle était tellement multicartes, on va dire. Elle était universelle. Personne ne pouvait la remplacer. C’est une voix qui partait…

Je me souviens, à l’époque où j’étais directrice à l’école d’infirmières, que le comité d’éthique devenait souvent un lieu où chacun défendait sa pensée. C’est toujours un labeur d’arriver, au-delà de la différence, à avancer. Et elle avait des clés. Je ne sais pas bien comment elle faisait, mais… Cette diversité qui était en elle, les Pères de l’Église, sa foi, et tout ce qui l’habitait, c’était tellement divers. Elle avait une voix différente au Comité d’éthique, non pas comme une professionnelle habituelle, mais avec son éclectisme, et son chemin avec Jésus. Et là, avec son départ, cela s’arrêtait.

Sœur Nathanaëlle. Je pense que dans sa fréquentation des Pères de l’Église, elle a fréquenté le monde universel. Parce que d’un côté, depuis les Pères de l’Église, l’humanité n’a pas changé. D’un autre côté, la société n’est pas la même, des choses ont changé dans les modes de vie. Mais l’être humain est le même, avec ses mêmes questions. Tel moine qui était dans le désert se posait telle question: «Père, je viens te voir parce que j’ai cette question»… C’est une question universelle ! Et elle avait tellement travaillé les Pères !…

Sœur Bénédicte. Elle était habitée de cette forme d’interrogation…

Sœur Nathanaëlle. D’une forme de sagesse qui venait des âges, de sa fréquentation d’autres choses que le monde tout proche. Elle n’était pas d’une école particulière.

Peut-être que l’amitié qu’elle a eue alors avec Sœur Myriam et Sœur Évangéline vient de ce que ce sont deux femmes qui, d’une certaine manière, se sont posé des questions essentielles dans leur vie, dans leur foi. Comme France… Chez elle, la foi questionne. Elle acceptait, il me semble, que la foi la questionne dans tous les sens. Oui, sans limite.

Sœur Bénédicte. Elle se mettait sûrement elle- même dans cette situation et du coup, elle donnait cette impression de liberté de parole. Alors que souvent, quelqu’un de très intelligent… est un sachant. Tandis qu’elle a évité de se placer en surplomb.

Dans cette journée de 1994 à Versailles, je la sentais… comme quelqu’un qui connaît elle-même tellement le mal et la souffrance qu’elle peut les mettre en mots. D’ailleurs, elle n’avait pas beaucoup de souffle physiquement. Ça faisait qu’elle ne charmait pas, qu’elle n’était pas du tout dans la séduction. Pour moi, c’était positif. Mais je sentais chez elle un combat avec le mal.

Sœur Nathanaëlle. C’est vrai, elle était asthmatique. Quand on est asthmatique, on sait qu’on a une épée de Damoclès sur la tête. Le manque d’air est une expérience terrible, l’angoisse est pure. On peut imaginer ce double sentiment qui devait être assez paradoxal et sans doute difficile à vivre, de se savoir en forme, et en même temps d’être menacée.

Mais sa personne et son message nous renvoient toujours vers la vie ! L’extraordinaire de France, c’est qu’elle a su vivre, en même temps que son travail d’écriture, une vie de femme, une vie d’épouse et une vie de mère. En même temps.

C’est une vraie question à l’heure actuelle pour beaucoup de femmes. Elles sont libérées d’un tas de choses, mais l’équilibre de la vie de la femme à travers son travail, sa maternité et sa vie de couple reste un combat, même si l’attitude des compagnons change. On ne sentait pas France Quéré déchirée par cela. Jamais elle ne se plaint, jamais elle n’adresse de reproche. Dans sa vie publique, elle n’a pas fait porter ces soucis-là sur les autres.

Quand je parlais de l’unité de sa personne, c’était aussi cette unité-là. Elle ne nous donnait à connaitre d’elle qu’une unité profonde dont la source était sans doute sa recherche de la présence d’un Dieu dans le monde d’aujourd’hui… Cet aujourd’hui est toujours actuel.

 

En elle coulait la source que chante l’Évangile

Hommage inédit par Sœur Myriam (mai 1995)

Il y a un an France Quéré était avec nous lors de notre conseil de communauté. Nous avons longuement parlé de la souffrance. Au milieu de nous, en ces jours, demeurent et demeureront toujours son visage, sa parole, je dirais même le timbre de sa voix et la cadence de sa parole.

En elle, aucune fatuité. Aucun accommodement facile. Aucune recette. En elle, la fierté d’être femme et d’exister au monde. En elle, une conviction, qui s’est élaborée au cœur même de l’être, une affirmation faite de force et de respect total, de vie ardente et de douceur.

Il me semble avoir rencontré un être rare, en lequel les contrastes et la largeur des connaissances s’étaient ordonnés, fécondés les uns les autres, servis par une intelligence lumineuse, mais plus encore peut-être, par une soif insatiable de Dieu et du devenir humain, du soin qu’il faut en prendre ici et maintenant.

La source que chante l’Évangile coulait en elle comme naturellement et France en était généreuse. L’habitait aussi la gravité, le sérieux, l’attention d’un cœur qui a pressenti les profondeurs du tort, de la douleur, de l’inachevé, voire du gâchis, de la perte, de l’offense faite aux prochains, et ce pressentiment l’avait mise dans une sorte d’état d’urgence.

Dans son merveilleux sourire passait l’éclat modeste et chaleureux d’un être qui vous regarde vraiment et va au devant de vous.

Aujourd’hui, nous étreint la pensée de l’irréparable, du manque, du mystère qui nous dépasse. Nous non plus ne chercherons pas de réponse facile à cette béance ouverte. En mille occasions nous aurons envie de dire «On va demander à France ce qu’elle en pense», et ce deuil durera longtemps.

Mais

Sans doute

certainement

absolument

le seul chemin qui vaille et soit à la hauteur de la souffrance éprouvée, est le chemin du vivant, ses audaces et ses fragilités mises à la disposition du Royaume ici et maintenant, un chemin sur lequel il ne faut pas traîner: nous venons d’apprendre encore une fois que le temps presse.

Mai 1995

 

Illustration: France Quéré au piano (photo famille Quéré).

(1) Colloque organisé par la Section française de la Conférence mondiale des religions pour la paix. Les actes sont édités: (Collectif), Sida: les religions s’interrogent, L’Harmattan, 1994.

(2) La maison de santé Claire Demeure était jusqu’en 2021 un établissement
d‘hébergement pour personnes âgées dépendantes et disposait d’un service de soins longue durée. Il était situé à Versailles.

(3) Les lectures de journaux et revues proposées pendant le repas.

(4) Témoignage de Jérémy Dunon: Accompagner, même dans le choix du suicide assisté, Réforme 4093, 5 juin 2025.

(5) Les deux textes sont publiés dans le dossier du numéro 2025/2-3 de Foi&Vie: Le mystère de la souffrance«La vérité est laborieuse».

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