L’Autre, la violence et le conflit

Les manifestations contre le racisme se multiplient et poussent à s’interroger sur ce qui nous fait peur chez l’Autre et plus encore, lorsque cette peur « laisse place à la violence ». Équipière-directrice de la Maison Verte à Paris, Laetitia Bastien examine d’abord les formes de violence exercées envers l’Autre (indifférence, culpabilisation, humiliation, maltraitance) avant de se demander si le conflit ne peut être une des voies pour « établir le dialogue ». Un conflit qui « met chacun sur un pied d’égalité et permet l’échange de points de vue » en évitant la violence avec laquelle pourtant « la frontière est mince ».

Texte publié sur Blog pop.

 

 

L’Autre, autrement dit celui qui est différent de soi, provoque bien des réactions négatives chez les individus. Rares sont ceux qui n’ont pas d’idée préconçue sur quelqu’un qui est différent de lui de par sa culture, sa langue, son apparence, ses habitudes, son comportement, une maladie, un handicap … De l’enthousiasme de découvrir de nouvelles cultures lorsque nous sommes en déplacement dans le pays de l’Autre (vacances, voyage humanitaire …), notre réaction se transforme le plus souvent en méfiance quand c’est au tour de l’Autre de nous rejoindre sur notre territoire.

La peur de l’inconnu est une réaction tout à fait physiologique chez l’homme, réaction qui lui permet de se protéger du danger et de développer l’instinct de survie. En soi la peur n’est pas un problème, bien au contraire elle est un sentiment utile. Elle devient problématique lorsqu’elle laisse place à la violence, bien moins utile, beaucoup plus dérangeante et qui divise les hommes.

Le psycho-sociologue et philosophe Charles Rojzman (1) décrit 4 expressions de ces violences envers l’Autre :

• Lorsque nous passons devant une personne qui mendie, par exemple, sans lui offrir quoi que ce soit ou à défaut, sans la saluer avec compassion, sans lui sourire et souvent, sans même un regard. Comme si elle n’existait pas. Cette violence est l’indifférence, l’ignorance ou l’abandon. Cette même violence s’exprime lorsque nous n’avons aucune réaction à la vue de populations dans des pays en proie à la famine. Nous préférons faire un tri et laisser ce genre de situation de côté.

• La violence se traduit aussi par le fait de reprocher à l’Autre les maux de notre société actuelle, la culpabilisation :

Les Français ne connaîtraient pas le chômage si les étrangers ne volaient pas leurs emplois (N.B : je ne suis pas certaine qu’un emploi puisse se voler);

Je ne peux pas me promener dans la rue sans avoir peur que l’un de ces hommes me vole mon sac ou m’agresse, ces gens-là sont connus pour être des voleurs ;

Je ne suis pas en paix lorsqu’une personne de telle ethnie ou confession religieuse est dans le coin, elle est susceptible de porter une bombe et de tous nous tuer…

Et autres.

Ces réflexions sont faites sans considérer qu’il existe du chômage, des voleurs, des terroristes, des malades mentaux, des fous furieux … de toutes les ethnies du monde et de toutes les couleurs. Car la nature de l’homme, quel qu’il soit, est pécheresse.

• L’une de ces formes de violence qui devient plus visible est l’humiliation : faire comprendre à l’Autre qu’il est inférieur quoi qu’il fasse, quoi qu’il devienne ou qu’il possède. Durant ma vie professionnelle, j’ai malheureusement assisté et aussi été parfois victime de cette forme de violence. Des personnes vont décider que l’Autre est inférieur. S’il est irréprochable, il sera quand même considéré comme en dessous. S’il commet une erreur, il sera rabaissé et moqué, simplement à cause de sa différence. En revanche, nous pouvons observer que des personnes peuvent considérer l’Autre comme inférieur à elles sans pour autant lui faire subir des humiliations. Cependant, leur conviction de supériorité sera ressentie à travers des comportements ou paroles qui peuvent pourtant sembler anodines (exemple : « Toi, tu n’es pas comme les autres Noirs, tu es … », complétez avec la phrase de votre choix).

• La dernière forme de violence est celle qui a permis l’expression de l’un des plus grands crimes contre l’humanité : la maltraitance. Les personnes qui parviennent à maltraiter d’autres êtres humains sont en fait des personnes qui ont complètement déshumanisé l’Autre, le traitant comme un objet. Ainsi, ils se persuadent que l’Autre est dénué de sentiments, de sensibilité et/ou de conscience. C’est cette déshumanisation d’une catégorie entière de personnes qui a un temps légitimé l’esclavage, traitant ainsi les Noirs tantôt comme des objets, tantôt comme des animaux.

Dans chacune de ces violences, l’Autre est considéré comme un adversaire. Même déshumanisé, l’Autre est donc sous le contrôle d’un maître qui refusera de le laisser évoluer naturellement, comme n’importe quel être humain.

 

Le conflit, solution à la violence ?

Le conflit permet au moins une chose : établir le dialogue. Le conflit, même s’il est intense, met chacun sur un pied d’égalité et permet l’échange de points de vue.  Lorsqu’il y a conflit, chacun prend ses propres armes, les armes qu’il choisit pour confronter son opinion, défendre ses idées face à une personne qui a les mêmes chances de prendre ses propres armes pour à son tour s’exprimer. À condition d’écouter suffisamment les idées de chacun, le conflit permet d’avoir une vue d’ensemble de la situation, d’en mettre en exergue les points complexes et, peut-être, de trouver un consensus pour assurer le bien-être minimum de chacun.

La limite du conflit est qu’il est souvent associé à la violence. Lorsque les deux parties refusent de s’écouter, l’une ou l’Autre saisit souvent l’arme que l’on cherche à tout prix à éviter : la violence, qu’elle soit physique ou verbale. Nous avons tous déjà assisté à une dispute où soudain, les coups se sont mis à pleuvoir. Ou à une discussion qui se termine en noms d’oiseaux qui fusent. Souvent parce que nous voulons avoir le dernier mot, nous voulons avoir raison ou que Notre vérité soit reconnue comme La vérité.

Alors, peut-on éviter la violence ?

Même en discutant, nous savons que les paroles peuvent dégénérer en insultes ou en coups. Même une marche pacifique s’est vue entachée par des casseurs en marge de cette manifestation, ayant cassé et pillé des boutiques de luxe aux États-Unis d’Amérique. Même en partant de la meilleure des intentions, on observe des débordements car l’une des deux parties a usé de violence à un moment donné. À partir du moment où la violence est utilisée, le pacte tacite de rester pacifique durant le conflit est alors rompu et tous les coups sont permis.

Je suis loin d’être certaine que le conflit fera reculer la violence car a contrario, elle y est aussi associée et il est vrai que la frontière est mince entre violence et conflit. En revanche, j’ai la ferme conviction que le conflit peut au moins faire avancer certaines causes, car il est toujours préférable de se faire entendre en criant plutôt que de rester silencieux. L’Histoire a prouvé que, malheureusement, la violence a été nécessaire pour rétablir des situations d’inégalité : la Révolution française de 1789 a permis d’abolir les privilèges féodaux ; peu après, la Révolution haïtienne débutée en 1791 a permis à Haïti de devenir la première île à enfin s’arracher de l’esclavage et d’obtenir son indépendance en 1804, mais non sans faire couler le sang. La violence sera-t-elle encore nécessaire pour faire accepter nos différences et pour gagner nos combats ? Nous le saurons certainement ces prochaines années.

Face aux manifestations qui ont secoué le monde entier, je pense aux autres causes qui méritent d’être dénoncées : la famine des pays pauvres, le sans-abrisme, les inégalités femmes-hommes et tant d’autres injustices. Nous devons nous préparer à nous faire entendre sur ces sujets, à nouveau en criant notre mal-être, en provoquant le conflit si nécessaire, afin que personne ne puisse dire qu’il ignorait ce que l’Autre a à exprimer.

 

Illustration : slogan inscrit sur un mur des Batignolles lors de la manifestation pour Adama Traoré à Paris le 2 juin 2020 (photo CC-Langladure).

(1) Charles Rojzman (1942) a théorisé dans les années 1980 et 1990 et pratique ce qu’il appelle la thérapie sociale et qui « a pour but de soigner la coopération entre les êtres humains afin de recréer de l’intelligence collective, retisser des liens entre des groupes et des milieux divisés ou isolés et renforcer la cohésion sociale et une vie collective démocratique ».

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