Rire attentif et comédie théologique - Forum protestant

Rire attentif et comédie théologique

«Finalement, seul importait le sens profond des strophes projetées sur la voute du temple.» À l’occasion de la première de la «comédie théologique» Allo Bybol, Jacqueline Assaël a pu constater qu’il y avait rire et rire. Et que pour ne «rien laisser perdre du sens», le rire attentif valait ici finalement mieux que le «rire à gorge déployée».

 

Réflexion sur la culture luthéro-réformée

La comédie théologique Allo Bybol, dont l’enjeu avait été présenté sur le Forum protestant dans l’article du 11 juillet 2020 intitulé ‘Justification d’une comédie théologique’, a été jouée pour la première fois, ce 27 juin, au sortir du dernier confinement, lors de la journée festive qui a rassemblé à Lunéville toutes les paroisses du Plateau lorrain.

Elle se présente comme un divertissement, mais elle aborde des sujets de réflexion portant notamment sur les particularismes de la culture luthéro-réformée. À partir de l’analyse d’Olivier Millet préconisant le choix de cantiques qui comportent, comme les psaumes, un dynamisme interne apte à conduire efficacement les fidèles vers la joie de la foi, elle plaide aussi pour la qualité des textes et des musiques appelés à exalter l’âme des membres d’une assemblée. Luthérine, le docte personnage de la pièce, relève en particulier quelques propos critiques et stimulants qui l’amènent à réécrire les paroles de Aube nouvelle:

«Les chants modernes d’origine catholique que l’on trouve également en nombre assez significatif dans nos recueils par souci d’œcuménisme, souffrent le plus souvent d’une évidente pauvreté théologique (…).
Dans le recueil ‘Alléluia’, les numéros d’origine catholique les plus souvent chantés sont aussi, il faut le reconnaître, les plus médiocres musicalement.» (1)

L’entreprise n’a pas une visée purement esthétique, mais elle cherche à retrouver l’esprit d’un culte dont les officiants sont conscients de devoir créer un processus et se donner des moyens capables d’insuffler peu à peu une force spirituelle ou de lui servir de vecteurs, plutôt que de la supposer immuablement acquise ou automatiquement déclenchée par l’entrain d’une mélodie relativement sommaire.

La pièce représente aussi l’intérêt d’un approfondissement de la méditation biblique à une époque où quelques minutes théologiques paraissent souvent suffisantes sans qu’on cherche à les multiplier davantage.

Pour faire passer de tels propos, on imagine bien qu’il semble préférable d’utiliser les procédés d’un comique à haute dose, avec jeu de mots et de scène, quiproquos, etc.

 

La finesse et l’intensité des réactions du public

Pour mes débuts sur les planches, j’avais à cœur de me concentrer sur mon rôle, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’essayer d’entendre si, dans la salle, les plaisanteries d’Angélique et de Luthérine produisaient leur effet. À un certain moment, j’y ai renoncé, un peu déçue. Je ne percevais pas de grands éclats de rire, alors je me suis dis qu’il fallait au moins que, pour ma part, je joue au plein sens du terme.

Cependant la structure de la pièce n’établit pas de séparation constante entre l’espace des personnages et celui du public. À un moment, Luthérine fait une parabase, c’est-à-dire qu’elle descend vers les spectateurs et s’adresse directement à eux pour que, en chantant une Aube nouvelle revisitée, ils l’aident à soutenir son interlocutrice Angélique, noyée dans un abîme de silence. C’est alors que j’ai pu presque indiscrètement prendre le pouls de l’assistance. Il y avait des enfants dont les yeux brillaient d’amusement et des personnes plus âgées qui étaient complètement parties prenantes dans le dialogue que je leur proposais… J’ai ressenti une vraie complicité et une participation au jeu.

Puis j’ai éprouvé une émotion émerveillée devant l’engagement recueilli du public lancé à voix basse et avec beaucoup de douceur – pour ne pas troubler la recherche muette d’Angélique – dans l’interprétation d’un cantique fervent, mais volontairement émaillé de quelques formules marquées d’une poésie un peu tarabiscotée.

Finalement, seul importait le sens profond des strophes projetées sur la voute du temple.

 

Pouffer, plutôt que se marrer

En tant qu’actrice novice, j’étais cependant un peu inquiète de ne pas avoir provoqué les rires épanouis qu’on attend lors d’un spectacle de comédie, fût-elle théologique. À la fin de la pièce, je me suis donc ouverte de cette déconvenue à la metteuse en scène, Annie Coudène, professionnelle quant à elle. Elle m’a assuré: «Non, non ! Ils se sont amusés. Mais simplement, ils pouffaient doucement.»

Ce sont des spectateurs qui, ultérieurement, m’ont complètement expliqué le phénomène: «Bien sûr, c’était drôle, et il y en a qui riaient pas mal, au fond de la salle, mais en même temps on était attentifs à décortiquer la portée des jeux de mots. Mickey au lieu de Michée, c’est pour un public averti, vous comprenez… Même si vous l’expliquez après, nous on avait déjà saisi! On ne voulait rien laisser perdre du sens, alors on ne s’attardait pas à rire à gorge déployée.»

Eh bien! Cette première a porté pour moi tous ses fruits. Sacrée leçon! Même aujourd’hui, certains publics savent donc ne pas fuir devant les difficultés de la pensée, assigner au rire sa juste place et pouffer, plutôt que se marrer! Quelle joie!

 

Illustration: photo prise lors de la représentation au temple de Lunéville.

(1) Cf. Olivier Millet, ‘Poésie, spiritualité, musique : expériences huguenotes’, dans Il était une foi… le festival Poïéma, Marseille, Éditions Jas sauvages, 2020, p.69.

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