Ellul, le problématique pris en sandwich par la pertinence - Forum protestant

Ellul, le problématique pris en sandwich par la pertinence

La parution de L’Éthique de la sainteté (1) de Jacques Ellul est un événement éditorial. Comment prend place cet ouvrage dans l’actualité de l’édition et de la réflexion de et sur Jacques Ellul ? Cette édition est foisonnante et impressionnante par son éclectisme. L’ouvrage rappelle certains aspects problématiques de la pensée de l’auteur mais donne aussi de nouvelles couleurs à des thèmes elluliens – la limite, le pas de côté … – particulièrement pertinents par rapport aux évolutions actuelles du monde.

Article publié dans Foi&Vie 2024/2.

 

Comment étudier de manière large l’actualité d’Ellul ? L’auteur de ces lignes est entré dans la question en utilisant Google Scholar, un outil qui recense les citations d’un auteur dans les publications universitaires à travers le monde. Y-a-t-il de l’ironie ou de la trahison à s’intéresser à Jacques Ellul en utilisant ce qui est sans doute une des pires incarnations du mal technique ? Cet acte de profanation (mais on pourrait craindre que ce ne soit l’inverse) permet en tout cas de dénombrer 4680 citations de Jacques Ellul dans des textes ou livres parus entre 2021 et 2024, soit 100 pages à consulter. Ce chiffre est à comparer aux 28700 citations de Karl Marx, 27000 de Michel Foucault, 16800 de Paul Ricœur (même chiffre que pour Jésus…), 15400 d’Ivan Illich et seulement 3680 d’Emmanuel Mounier. Ellul bat donc Mounier, ce qui l’aurait sans doute ravi. On peut aussi sans doute être ravi que les 4680 citations d’Ellul soient bien au-dessus des 1920 de Michel Onfray et des 1290 de Bernard-Henri Lévy.

Que trouve-t-on dans ces 4680 recherches, que nous avons complétées avec d’autres sources ? On ne peut qu’être saisi par la richesse et l’éclectisme de l’édition en seulement trois ans.

 

Dynamisme de l’édition aux États-Unis

On peut d’abord souligner la dynamique de l’édition des œuvres d’Ellul aux États-Unis, en partie grâce au travail d’un de ses traducteurs, Jacob Marques Rollison, chercheur indépendant en éthique théologique vivant en Suisse et l’une des chevilles ouvrières de l’International Jacques Ellul society, sœur américaine de l’Association internationale Jacques Ellul.

En 2021 y sont ainsi publiées une 5e édition de The Technological Society (la 1ère traduction de La technique ou l’enjeu du siècle datait de 1964), une 2e édition de The Humiliation of the Word (La parole humiliée), une 3e édition de Propaganda (la première traduction de Propagandes datait de 1962). Ce dernier ouvrage semble beaucoup plus intéresser à l’étranger qu’en France et on serait avisé de le relire: il analyse avec précision et actualité (bien qu’écrit initialement en 1965) le rôle du propagandiste dans le tourbillon informationnel, qui n’est plus de créer des bobards comme pendant la guerre de 1914-1918 mais de colorer ce tourbillon, se présenter ainsi comme celui qui aide les personnes à se repérer et leur donne leur vision du monde par les choix des informations mises en avant, de ce qui est important et ne l’est pas. N’est-ce pas exactement ce que fait la presse Bolloré et la fachosphère sur les réseaux sociaux ? En 2020, le prix Jacques Ellul, décerné par l’Association internationale Jacques Ellul, distinguait sur ce thème le livre de David Colon Propagande. La manipulation de masse dans le monde contemporain (2).

Toujours en langue anglaise, en 2022 était réédités Reason for Being: A Meditation on Ecclesiastes, (La raison d’être: méditation sur l’Ecclésiaste, 1ère édition en 1990), en 2023 To Will and to Do (Le vouloir et le faire, 1ère édition en 1969) tandis que sortait en 2024 la traduction de Theology and Technique: Toward an Ethic of Non-Power. Paraissent aussi aux États-Unis des inédits qui donnent lieu à des ouvrages collectifs où est étudié un texte d’Ellul, par exemple en 2022 sur le vocabulaire du désert dans la Bible. Là où, en France, ce texte participait en 2019 à une collection d’articles sur Vivre et penser la liberté (3), il figure aux États-Unis dans un ouvrage collectif sur la nature sauvage, la wilderness, la sauvageté (4).

 

Dynamisme de l’édition en français

L’édition est particulièrement vivante en français également, avec les rééditions entre 2021 et 2024 de L’Empire du non-sens: l’art et la société technicienne (5), Le livre de Jonas (6), Politique de Dieu, politiques de l’homme (7), l’entretien de Jacques Ellul avec Patrick Chastenet À contre courant (8), L’espérance oubliée (9), Sans feu ni lieu (10), La philosophie du droit (11), L’homme et l’argent (12), les articles parus dans la revue Combat nature (13).

Sur Ellul sont aussi parus en français dans le même temps de nombreux articles et 5 livres ou collectifs dirigés par Frédéric Rognon (14), de nombreux articles et 2 livres de Patrick Chastenet: une très pédagogique Introduction à Jacques Ellul (15) et un éclairant Les racines libertaires de l’écologie politique (16) dans lequel Jacques Ellul est une des figures centrales.

À côté de Labor et Fides et Olivetan, on remarquera que sur les 11 rééditions de ces trois dernières années, 9 l’ont été – pour beaucoup en livre de poche – par La Table ronde et deux par L’échappée. Le premier est un éditeur souvent classé à droite mais aujourd’hui surtout spécialisé en littérature et sans doute séduit au départ par le côté anti-bourgeois et anti-conformiste (à la Bernanos) de Jacques Ellul (17). Le second est un éditeur se revendiquant de l’anarchisme et sans doute la maison d’édition la plus influencée par Jacques Ellul aujourd’hui, se trouvant au croisement de plusieurs des thèmes elluliens: pensée libertaire, critique de la technique et du progrès en général et, par ce biais, critique de la réflexion intersectionnelle et un certain goût de la provocation au débat qui lui attire comme Ellul les mêmes procès en pensée réactionnaire bien qu’anarchiste. Ellul est d’ailleurs un des auteurs qui illustre classiquement – avec Tolstoï – l’anarchisme chrétien, dans l’ouvrage cité de Patrick Chastenet mais aussi par exemple chez Jérôme Alexandre avec Le Christianisme est un anarchisme (18).

L’ouvrage le plus récent est la thèse d’Elisabetta Ribet La provocation de l’Espérance (19), une actualisation de la pensée d’Ellul sur l’espérance, thème bien sûr central dans la période de catastrophe – politique et écologique – dans laquelle nous sommes rentrés (20).

Dans toute cette production, Ellul est bien sûr convoqué pour penser les évolutions de la technique: dans L’Homme diminué par l’IA (21) de Marius Bertolucci (prix Ellul 2024), Contre l’alternumérisme (22) de Julia Laïnae et Nicolas Alep (prix Jacques Ellul 2023), pour comprendre Elon Musk dans un article d’Esprit (23), dans des ouvrages sur l’écologie comme le livre d’Hélène Tordjman La Croissance verte contre la nature (24) (prix Ellul 2022).

 

Éclectisme ellulien

Signe de l’intérêt côté catholique, on peut citer une maîtrise en théologie à l’Université de Laval au Canada sur Techniques de procréation médicalement assistée: les critères de licéité de l’Église catholique revisités avec Jacques Ellul (25), l’article de Benoit Bisbille (une des figures de la nouvelle génération de catholiques de gauche) sur la théologie d’Ellul dans la revue Écologie et Politique (26) et sa tribune dans La Croix en soutien aux Soulèvements de la terre (27), l’article de François Euvé sur le maire de Bordeaux Pierre Hurmic dans la revue Études (28), ou les textes de Jean-Philippe Pierron.

Parmi les choses étonnantes: la thèse de doctorat de Jean-Philippe Qadri en langue et littérature françaises sur Jacques Ellul avec J.R.R. Tolkien: la puissance ou la liberté, un chapitre sur Ellul dans un ouvrage sur Les grands auteurs aux frontières du management (29), dans un ouvrage sur les relations publiques (30) pour son livre sur la propagande (où il est présenté comme un auteur américain) ou, ce que vous ne verrez pas sur Google scholar, le fait qu’une marque française de briquets et de stylos à bille a demandé une étude pour savoir en quoi la pensée d’Ellul pourrait changer sa façon de produire et de se gérer. Ou encore cet article dans une revue coréenne de cinéma (31).

Le Ellul juriste est sans doute le moins repris, malgré la réédition de sa Philosophie du droit et des citations dans un ouvrage sur le droit et la justice dans l’épopée médiévale (32).

Ellul est cité par des auteurs espagnols libertaires, des pédagogues d’Amérique latine, un professeur de théologie anglicane en Malaisie, un sociologue qui se demande «Comment hériter d’Ellul en sociologue ?» (33), dans la revue de l’association œcuménique des scientifiques américains (34), à l’Institut indonésien Ledalero pour la philosophie créative et la technologie où il est l’objet d’une thèse. Il y a des articles dans des revues turques, dans une revue italienne sur la technique (35), dans une revue de philosophie grecque (36), pour un rapport appelant à lancer le mouvement low tech au Liban (37), un article sur une éthique de l’Intelligence Artificielle basée sur les vertus islamiques (38). Déviances et déviants dans notre société intolérante (39), réédité en 2013 par une maison d’édition en psychanalyse, donne lieu à une longue note de lecture sur un site de chercheurs praticiens en travail social.

On compare la pensée d’Ellul à celles de Léon Bloy à propos des Nouveaux lieux communs (40) dans une revue d’histoire du 19e siècle, de Cornélius Castoriadis (41), de Paul Virilio, de René Girard, de Simone Weil, de Gilbert Simondon sur un site de hackers allemands, de Martin Heidegger (42), du théoricien français de la décroissance Serge Latouche (43), du pionnier américain de l’agriculture biologique et chantre de la ruralité Wendell Berry dans une thèse à l’Université de Manchester sur l’implication théologique de leurs œuvres pour le culte dans un contexte évangélique occidental (44)… Et quand on est hongrois, on compare Ellul à un auteur hongrois sur l’autonomie de la technique. Enfin, à l’IPT Paris le 6 décembre 2022, nous avons organisé une première journée d’étude sur les relations et croisements des pensées d’Ellul et Ricœur tandis que se prépare une seconde journée centrée sur un inédit d’Ellul analysant et critiquant le premier grand livre de Ricœur, Finitude et culpabilité.

On peut s’interroger sur une saturation des maisons d’édition en France par les productions d’Ellul et sur Ellul, qui peut avoir l’avantage de disséminer l’influence d’Ellul au-delà du quatuor La Table ronde/Olivétan/Labor et Fides/L’échappée, dissémination positive quand elle incite l’excellent éditeur libéral Van Dieren à publier les actes de nos journées Ellul-Ricœur, discutée quand c’est Rouge et Noir Éditions, qui édite aussi les figures toujours emblématiques aujourd’hui du fasciste américain Ezra Pound ou de Drieu La Rochelle, certes pour des ouvrages non-problématiques.

 

Actualité de l’Éthique de la sainteté: les pages problématiques

Couverture du livre "Éthique de la sainteté" de Jacques EllulEn quoi l’Éthique de la sainteté nous intéresse-t-elle du point de vue de l’actualité d’Ellul, en lien avec ce que nous venons de voir de la production éditoriale ?

C’est que les pages consacrées par Cy Lecerf Maulpoix dans son livre de 2021 sur les écologies queer (45) aux dérives homophobes de la critique de la technique nous intéressent particulièrement. Si Cy Lecerf Maulpoix rend globalement hommage à Jacques Ellul, il souligne aussi les «aspects réactionnaires» de la pensée d’Ellul et reprend souvent ce point dans ses interviews, ce qui lui a donné un écho au-delà du livre. Cela rejoint le constat de Frédéric Rognon sur le fait que l’Éthique de la sainteté est un ouvrage «grevé de quelques redondances, de préjugés mal informés sur certaines questions sensibles (telles que l’islam ou l’homosexualité), et d’affirmations péremptoires déclamées en position de surplomb» (46). Dans 5 pages sur l’islam et 11 pages sur l’homosexualité (sur 911, mais c’est déjà trop), on trouve des passages qui aujourd’hui seront qualifiés – et à raison selon nos exigences actuelles – d’islamophobes et homophobes. Les alertes il y a presque 20 ans sur ce sujet par exemple de Jean Jacob (47) n’ont sans doute pas été assez prises au sérieux. Soit que le problème soit nié, soit qu’il soit pris avec légèreté: «Il avait des côtés vieux con qui l’ont desservi» était ce que j’entendais couramment pour expliquer le purgatoire qu’avait connu Ellul de sa mort en 1994 à 2004, année où j’ai édité le hors-série de Réforme sur ses articles parus dans l’hebdomadaire et où le livre de Jean-Luc Porquet (48), Vincent Cheynet avec le journal La Décroissance remettaient les idées d’Ellul en circulation. Or la juste exigence des jeunes générations oblige à un véritable travail d’analyse de ces «préjugés mal informés» pour dire honnêtement ce que cela pointe d’impasses et de limites dans les raisonnements d’Ellul et en quoi cela obère tout ou partie de l’œuvre. Mais hormis par exemple mon article dans Foi&Vie en 2012 (Quand trop d’Ellul piège Ellul ? (49)), le chantier est en panne et j’en suis un peu le seul ouvrier. Or si le génie d’Ellul est grand, la moisson de ses préjugés l’est aussi et appelle des moissonneurs…

 

Questions de la théologie naturelle et de la limite

Cela est d’autant plus important que si l’on peut se réjouir – comme nous l’avons vu – qu’Ellul connaisse certains échos d’une grande qualité intellectuelle dans des milieux catholiques, il est aussi appelé à la rescousse par les franges catholiques les plus conservatrices, voire d’extrême droite – mais aussi par certains milieux technocritiques et libertaires – pour appuyer des positions racistes et homophobes et lui faire endosser des thèses qui ne sont pas les siennes. Il faut donc, comme je l’ai fait (50), clarifier la position d’Ellul sur la nature. Barthien, Ellul ne peut évidemment pas endosser une théologie naturelle qui défendrait l’alignement d’un ordre naturel, d’un ordre social et d’un ordre divin – et les passages de l’Éthique de la sainteté sur la notion de limite sont en cela (outre leur intérêt propre) précieux.

La thématique reprend une notion classique en écologie au moins depuis le rapport du Club de Rome en 1972 sur Les limites de la croissance et les réflexions d’Ivan Illich – disciple revendiqué d’Ellul – sur les seuils à partir desquels un développement devient contre-productif, ce qu’il démontre sur le développement des transports, de l’éducation, de l’énergie et de la santé. Or des articles du journal La Décroissance depuis 2004 à la revue Limite (2015-2022), en passant par le calamiteux colloque de l’association Chrétiens et pic de pétrole à Lyon en 2011 (où j’avais apporté la contradiction sur ce sujet), s’est développée une idée de la limite mélangeant allégrement différence des sexes (limite entre les sexes ), défense des frontières (limites nationales), dénonciation de l’avancée de l’égalité des droits des personnes LGBTQIA+ et des femmes comme désir sans limite… La critique de la technique et l’écologie servent alors de cheval de Troie aux conceptions les plus conservatrices du catholicisme et de l’évangélisme – pas de tous les catholiques ni de tous les évangéliques donc – sur les questions morales. Le fond étant ce qui a été évoqué précédemment: l’alignement brutal d’un ordre naturel, d’un ordre social et d’un ordre divin. Or, dans l’Éthique de la sainteté, comme le résume très bien Frédéric Rognon et comme je l’avais souligné au moment d’une première publication de cet extrait dans Réforme (51), à la différence du seuil qui relève de la nécessité, la limite ne nous est pas imposée par notre finitude, ni par celles de la planète – et encore moins par un ordre naturel – mais elle relève d’une démarche volontaire, elle est posée par un acte libre de l’être humain qui choisit consciemment l’autolimitation. Elle relève pour Jacques Ellul d’un ressaisissement éthique de sa propre vie. Ce qui est nettement plus intéressant.

 

La sainteté comme un pas de côté

Le plus important dans l’ouvrage est bien sûr le thème de la sainteté, non seulement parce qu’il revisite une notion importante du calvinisme, de Calvin au méthodisme, mais aussi parce qu’il permet de développer une théologie de l’engagement et des modes de vie qui ne nous fasse pas retomber dans une théologie des œuvres. Ce thème de la sainteté est une nouveauté par rapport à ce qui est paru jusque-là et des études elluliennes qui sont menacées de tourner en rond entre critique de la technique sur le pôle sociologique et espérance sur le pôle théologique. Or ce seul face à face ne nous laisse-t-il pas dans une position d’impuissance ? Il y aurait en effet d’un côté la technique comme fermeture implacable du monde et de l’autre l’espérance comme réponse certes radicale à cette fermeture mais qui ne laisse le choix (je cite L’Espérance oubliée) qu’entre l’impuissance et les «actions folles qui sont seules raisonnables» (52) et font advenir «un facteur radicalement différent dans la situation» (53) ? Ne peut-on être qu’un spectateur impuissant ou un héros ?

La sainteté apparaît comme un troisième terme entre impuissance et folie héroïque qui permet une action à hauteur d’humain. Comprenant la sainteté «selon une perspective biblique comme une mise à part en vue d’une mission spécifique, comme une séparation à l’égard des tendances mondaines, qui seule permet une relation authentique» (54), Ellul renoue avec ce magnifique écrit qu’est Présence au monde moderne – que La Table ronde vient justement de rééditer en poche – proposant au sortir de la Seconde Guerre mondiale d’agir «insérés dans le monde, (…) solidaires des autres» (55) non pas en se mettant à part mais dans un pas de côté pour trouver une action spécifique: une action spirituelle face au mal, un mode de vie alternatif qui dégage des structures, une action guidée par l’amour… Le saint est comme un «ambassadeur d’espérance» selon la belle expression de Fréderic Rognon: il rend présent à hauteur d’humain ce qui pourrait paraître inaccessible, il dit aux humains «Dieu est avec vous», «les choses peuvent changer» et il est auteur d’actes subversifs qui rendent cela visible.

Cette approche répond à deux soucis de nos contemporains. D’abord articuler le changement personnel avec le changement collectif: la sainteté est le premier temps sans cesse recommencé par la personne d’un chemin pour se dégager de ses tendances spontanées comme sociologiques – au bénéfice d’une libération offerte par Dieu – pour pouvoir s’engager de manière dégagée dans le monde, thème où l’on retrouve un Ellul plus personnaliste que Mounier lui-même. Ensuite apporter des réponses à une autre grande question de nos contemporains et des jeunes générations en particulier: que faire face à la catastrophe climatique dans laquelle nous sommes déjà rentrés et face au fascisme qui a commencé à s’installer et prend le pouvoir pays après pays ? «Le Saint est celui qui se sait tenu et porté par un plus grand que lui, qui le maintient debout lorsque tous ses contemporains autour de lui, vont s’effondrer les uns après les autres» (56). Je rajouterai: il est à leurs côtés pour qu’ils tiennent.

 

Conclusion

En 1962, André Dumas publie un article sur Dietrich Bonhoeffer dans le journal de la Fédé des étudiants protestants. L’article fait partie d’un dossier La théologie protestante aujourd’hui où tous les théologiens présentés sont des théologiens alors vivants (Barth, Bultmann, Cullmann, Hromadka, Tillich), à l’exception de Bonhœffer mort en 1945. Présenté ainsi, Bonhœffer est un théologien certes des années 1930-1940 mais aussi des années 1960, bien que mort 15 ans auparavant… Avec la publication de l’Éthique de la sainteté, n’avons-nous pas ce même miracle : avoir entre les mains non pas tant un inédit d’Ellul que son dernier livre, comme s’il n’était pas mort il y a 30 ans mais encore vivant parmi nous ? Pour être un disciple indiscipliné comme nous y a invité Jacques Ellul, on pourrait terminer comme a dû le faire de nombreuses fois son grand ennemi théologique et ecclésial Georges Casalis (57) lors d’enterrements de révolutionnaires latino-américains, en disant: «Compañero Ellul, presente !».

 

Stéphane Lavignotte, membre du comité de rédaction de Foi&Vie pour le Mouvement du christianisme social, est pasteur de l’Église protestante unie de France et enseigne l’éthique à la Faculté universitaire de théologie protestante (FUTP) de Bruxelles. Dernier ouvrage paru: ‘L’écologie, champs de Bataille théologique’, Textuel, 2022.

 

Illustration: détail de la couverture du livre Éthique de la sainteté (Labor et Fides/Olivétan).

(1) Jacques Ellul, Éthique de la sainteté, Labor et Fides/Olivétan, 2024.

(2) David Colon, Propagande, La manipulation de masse dans le monde contemporain, Belin, 2019 (puis Champs Histoire, 2021).

(3) Jacques Ellul, Vivre et penser la liberté, Labor et Fides, 2019.

(4) Michael Morelli (éd.), Desert, Wilderness, Wasteland, and Word, A New Essay by Jacques Ellul and Five Critical Engagements, Wipf and Stock Publishers, 2023 (traduction par Kelsey Haskett).

(5) Jacques Ellul, L’Empire du non-sens: l’art et la société technicienne, L’Échappée, 2021.

(6) Jacques Ellul, Le livre de Jonas, La Table ronde (La petite vermillon), 2024.

(7) Jacques Ellul, Politique de Dieu, politiques de l’homme, La Table ronde (La petite vermillon), 2024.

(8) Jacques Ellul et Patrick Chastenet, À contre-courant, Entretiens, La Table ronde (La petite vermillon), 2023.

(9) Jacques Ellul, L’espérance oubliée, La Table ronde (La petite vermillon), 2023.

(10) Jacques Ellul, Sans feu ni lieu, Signification biblique de la Grande Ville, La Table ronde (La petite vermillon), 2023.

(11) Jacques Ellul, Philosophie du droit, La Table ronde (La petite vermillon), 2022.

(12) Jacques Ellul, L’homme et l’argent, La Table ronde (La petite vermillon), 2021.

(13) Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, La nature du combat, Pour une révolution écologique, L’Échappée, 2021.

(14) Frédéric Rognon, Prier 15 jours … Avec Jacques Ellul, Théologien de l’espérance, Nouvelle Cité, 2023; Pour comprendre la pensée de Jacques Ellul, Olivétan (Figures protestantes), 2022; Jacques Ellul aujourd’hui, Générations Ellul, volume 2, Labor et Fides, 2022; Jacques Ellul, Exister c’est résister, Ampelos (Résister), 2022; Frédéric Rognon et Jacob Marques Rollison (dir.), Face aux défis écologiques et technologiques, L’éthique de Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, R&N, 2024.

(15) Patrick Chastenet, Introduction à Jacques Ellul, La Découverte (Repères Sociologie), 2019.

(16) Patrick Chastenet, Les racines libertaires de l’écologie politique, L’échappée, 2023.

(17) En 1994, le premier ouvrage qu’ils rééditent est Exégèse des nouveaux lieux communs puis, en 1998, Métamorphose du bourgeois et Anarchie et christianisme.

(18) Jérôme Alexandre, Le christianisme est un anarchisme, Textuel (Petite encyclopédie critique), 2024.

(19) Elisabetta Ribet, La provocation de l’Espérance, Perspectives théologiques actuelles dans l’œuvre de Jacques Ellul, LIT Verlag (Études de théologie et d’éthique 22), 2024.

(20) Aussi: Jean-Louis Schlegel, Utopie, théologie, espérance, in Sébastien Roman, Penser l’utopie aujourd’hui avec Paul Ricœur, Presses universitaires de Vincennes (La philosophie hors de soi), 2021, pp.169-187.

(21) Marius Bertolucci, L’Homme diminué par l’IA, Hermann, 2023.

(22) Julia Laïnae et Nicolas Alep, Contre l’alternumérisme, La Lenteur, 2023.

(23) Adrien Tallent, Que veut (encore) Elon Musk ?, Esprit, octobre 2023.

(24) Hélène Tordjman, La Croissance verte contre la nature, Critique de l’écologie marchande, La Découverte, 2021.

(25) Maxime Scrive, Techniques de procréation médicalement assistée: les critères de licéité de l’Église catholique revisités avec Jacques Ellul, Université de Laval, 2022. 

(26) Benoît Sibille, Que faire de la théologie de Jacques Ellul ? Pertinence politique de l’eschatologie comme réponse à la fatalité de l’effondrement, Écologie & Politique 64, 2022/1, pp.113-126.

(27) Benoît Sibille, Soulèvements de la terre: «Le Dieu chrétien est le profanateur suprême de la propriété privée», La Croix, 17 août 2023.

(28) Écologie et christianisme en politique (Pierre Hurmic interrogé par François Euvé), Études 4284 (juillet 2021).

(29) Yves-Frédéric Livian et Marc Bidan (dir.), Les grands auteurs aux frontières du management, EMS Éditions (Grands auteurs), 2022.

(30) Andrea Catellani, Caroline Sauvajol-Rialland, François Allard-Huver, Les relations publiques, Dunod (Les topos), 2022.

(31) Kim Soyoung, Déconstruire le «film ouvrier» des frères Dardenne et du réalisateur Ken Loach à travers la pensée dialectique de Jacques Ellul, Études cinématographiques contemporaines 20/2 (2024), pp.9-30.

(32) Bernard Ribémont, «Car me jugez le dreit», Droit et justice dans l’épopée médiévale, Classiques Garnier (Esprit des Lois, Esprit des Lettres), 2023.

(33) Charly Dumont, Comment hériter d’Ellul en sociologue ?, Transversales 21 (2022). 

(34) Isaiah Ritzmann, recension de Jacob E. Van Vleet and Jacob Marques Rollison, Jacques Ellul: A Companion to His Major Works, Perspectives on Science and Christian Faith 73/3 (septembre 2021), pp.181-184.

(35) Cristina Coccimiglio, Realtà e verità in Jacques Ellul. Il dualismo parola-immagine, Mechane 3 (2022), pp.215-226. 

(36) Ηλίας Δαγκλής (Ilias Daglis), Η τεχνοεπιστήμη ως σύστημα ή μεγαδομή: ένα σχόλιο στο βιβλίο Το Τεχνικό Σύστημα του Jacques Ellul (La technoscience comme système ou mégastructure: un commentaire sur Le Système technique de Jacques Ellul), Ηθική (Moralité) 18, 2024, pp.45-51. 

(37) ShareQ ONG, Lancer le mouvement low-tech au Liban, 15 octobre 2022.

(38) Amana Raquib, Bilal Channa, Talat Zubair et Junaid Qadir, Islamic virtue-based ethics for artificial intelligence, Discover Artificial Intelligence 2 (2022). 

(39) Jacques Ellul, Déviances et déviants dans notre société intolérante, Érès, 2013 (1992).

(40) Thomas Pavel, Le rejet des lieux communs, Léon Bloy et Jacques Ellul, in Jean-Baptiste Amadieu et Pierre Glaudes, Léon Bloy cent ans après (1917-2017), Classiques Garnier (Études dix-neuviémistes 63), 2023, pp.373-381.

(41) Nikos Nikoletos, Cornelius Castoriadis and Jacques Ellul on the dilemmas of technical autonomy, Thesis Eleven 182/1 (juin 2024).

(42) Khee-Vun Lin, Countering the Technological Era with Worship: A Theological Response to the Insights of Martin Heidegger and Jacques Ellul, in Proceedings of the International Conference on Theology, Humanities and Christian Education 2022, Atlantis Press, 2023, pp.285-294. 

(43) Sandro Gorgone, Dal sistema tecnico alla decrescita. Jacques Ellul e Serge Latouche, Peloro 7/1 (2022), pp.77-98.

(44) Jason E Hudson, Toward an Ethic of Worship in a Technological Age: A Comparative Study of the Works of Jacques Ellul and Wendell Berry and Their Theological Implications for Worship in a Western Evangelical Context, thèse de doctorat à l’Université de Manchester, 2023. 

(45) Cy Lecerf Maulpoix, Écologies déviantes, Voyage en terres queers, Cambourakis, 2021, pp.47-61.

(46) Frédéric Rognon, Un inédit de Jacques Ellul : Éthique de la sainteté, Revue d’éthique et de théologie morale 327 (2025/2), pp.85-99.

(47) Jean Jacob, Les sources de l’écologie politique, Aléa Corlet (Panoramiques), 1995, pp.10-102; et Histoire de l’écologie politique, Albin Michel, 1999.

(48) Jean-Luc Porquet, Jacques Ellul, l’homme qui avait presque tout prévu, Le Cherche Midi, 2003.

(49) Stéphane Lavignotte, Quand trop d’Ellul piège Ellul ?, Foi&Vie 2012/2 (Jacques Ellul, la maturité, la force des engagements), pp.23-37. 

(50) Stéphane Lavignotte, De quoi nous menace la technique ? Pour ne pas nous tromper de lien entre écologie et bioéthique, penser avec Ellul et Dumas, Revue d’éthique et de théologie morale 313 (2022/1), pp.49-60; La nature de leurs limites, Terrestres, 5 mars 2019; L’idée de la nature, force réactionnaire ? Conséquences éthiques du sens du terme nature chez Ellul et Charbonneau pour ne pas se tromper d’écologie, colloque Ellul et Charbonneau sur l’éthique dans un temps de défis écologiques et technologiques organisé par l’International Jacques Ellul Society en coopération avec l’Association Internationale Jacques Ellul, 28 janvier 2022 (non publié).

(51) Stéphane Lavignotte, Jacques Ellul ou comment ne pas se tromper de limite aujourd’hui comme hier, Réforme, 10 juin 2020.

(52) Jacques Ellul, L’Espérance oubliée, La Table ronde, 2004 (1972), p.197.

(53) Ibid., p.193.

(54) Frédéric Rognon, art.cit.

(55) Jacques Ellul, Présence au monde moderne, PBU/Éditions Ouverture, 1988 (1948), p.19.

(56) Frédéric Rognon, art.cit.

(57) Georges Casalis commence comme cela le texte qu’il avait écrit et qui fut lu à ses funérailles, repris dans Georges Casalis, Un semeur est sorti pour semer, Cerf, 1988, p.19.

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