vivre ensemble

La ville numérique en chantier : fantasmes et réalités

 

« Ce qui me frappe depuis que je travaille sur cette question, c’est de voir à quel point il existe une incertitude généralisée. On entend souvent dire que les acteurs publics sont dépassés : il est vrai que le numérique entraîne des changements beaucoup plus rapides qu’auparavant, et de l’incertitude pour les pouvoirs publics. Mais c’est la même chose en face, chez les acteurs privés ! Eux aussi ont énormément de mal à se projeter, et à savoir si leurs offres et services vont fonctionner ou pas. »

« Une notion un peu fourre-tout » : c’est ainsi qu’Antoine Courmont (interrogé par Claire Richard) juge le terme de smart city qui veut synthétiser les efforts d’optimisation numérique du fonctionnement urbain. Pour dépasser les discours systématiquement positifs ou négatifs sur les « effets que la technologie va produire dans l’espace urbain », l’ouvrage collectif Gouverner la ville numérique a voulu « aller voir ce qui se passe concrètement sur le terrain ». Et a constaté « que les réalisations sont souvent assez éloignées des discours, qui sont souvent des discours de communication — et surtout que les effets peuvent être très variés ». Plutôt que le « pilotage de la ville par un grand tableau de bord qui regroupe toutes les données », c’est surtout « la mise en place, dans différents secteurs de l’action publique, de capteurs qui permettent de rendre le réseau urbain un peu plus efficace ». Plutôt qu’une « privatisation des services », on semble aller vers une « co-construction de ces marchés du numérique urbain » car les acteurs privés eux-mêmes « ont besoin d’un cadre règlementaire clair et stable pour pouvoir développer leur offre ». Le nouveau mode de représentation de la ville (un ensemble de traces individualisées plutôt qu’un système) modifie les pratiques des gestionnaires de réseau et de leurs utilisateurs comme le montre Waze avec la régulation des transports mais ne supprime pas la tension « insoluble » entre les « lignes d’instruction très formelles » de l’informatique et l’« informalité, le caractère substantiel de ce qui fait la ville, le territoire, l’humain… »

(30 janvier 2020)

L’intégration des immigrés : débats et constats

 

« Ainsi, les chercheurs ne détiennent aucun monopole sur la thématique de l’intégration. Elle est abondamment traitée par les politiques, les journalistes, les essayistes, les polémistes – en général avec un bel aplomb. Les politiques usent parfois d’un terme condescendant pour désigner les chercheurs et les experts : les « sachants », sous-entendu ceux qui arborent leur savoir sans affronter les contraintes réelles de l’action. D’expérience, pourtant, et s’agissant de l’intégration, j’observe que les « sachants » – ceux qui savent déjà tout – évoluent davantage dans la mouvance politico-médiatique que dans le monde de la recherche. Les chercheurs qui s’intéressent de près au sort des immigrés dans la société sont plutôt des gens qui doutent et s’interrogent ; ils passent du temps à mettre au point des dispositifs d’observation et d’enquête, à rouvrir les archives pour questionner les catégories, à tester les outils de mesure. Ils ne profèrent pas d’oracles du haut d’une science souveraine. »

Dans ce cours prononcé au Collège de France, le démographe François Héran, après avoir rappelé la « constellation de notions connexes ou rivales » entourant le terme intégration et qui expliquent la diversité des positions à son égard, préfère s’en tenir aux « réalités concrètes », à la « suite de processus observables au fil du temps ». Les vastes enquêtes internationales menées par l’OCDE et la Commission européenne peuvent aider à se faire une idée sur « l’intégration des immigrants telle qu’elle se fait »«  les performances de la France en la matière sont loin d’être éblouissantes », que l’on compare les situations (travail, conditions de vie, engagement civique et social) des premières et deuxièmes générations d’immigrés vis à vis des natifs, les capacités des élèves ou le type d’emploi occupé par rapport au diplôme. Ceci alors que la France a été l’un des premiers pays « à avoir officialisé le concept d’intégration dès la fin des années 1980 ». Sans dire « que faire de tels résultats », Héran détaille ensuite les difficultés que l’on a dans ce pays pour parler d’intégration. D’abord parce que la recherche n’est absolument pas consensuelle sur ce sujet avec au moins trois conceptions : l’intégration conçue comme « idéal républicain » (basé sur le principe d’égalité), vue comme une « promesse creuse » ou au contraire un « instrument de domination » (ces deux conceptions opposées s’accordant sur l’inégalité, exigée d’un côté, contestée de l’autre, entre l’immigré et la société qui l’accueille). Ensuite parce que « l’intégration est une notion récurrente du débat public », elle « court les rues » et c’est là « un obstacle supplémentaire pour qui veut la traiter scientifiquement ». Enfin, parce que c’est « une notion largement rejetée par les immigrés et leurs descendants », peut-être parce que « les enquêtes officielles qui cherchent à évaluer leur degré d’intégration reposent sur un soupçon insupportable : elles mettent en doute la légitimité de leur présence au sein de la société ». Malgré ces difficultés, Héran pense qu’on peut « sauver » la notion d’intégration à condition d’être conscient qu’elle est à la fois un idéal et un processus concret et donc « qu’on ne sait jamais très bien, quand on entend parler d’intégration, sur quel registre on se situe. Descriptif ou normatif ».

 

(14 janvier 2020)

La démocratie au temps des Gilets jaunes

 

« La démocratie se constitue d’un écart, d’un écart avec elle-même. D’abord dans le temps. La démocratie – c’est la grande leçon de ce livre, il me semble – ne peut être conçue dans une pensée statique. Elle ne peut être pensée qu’en dynamique parce qu’elle est une production continue (…). La démocratie se produit continuellement comme gouvernement, par la délibération entre égaux, mais elle produit aussi ses citoyens, sans lesquels elle n’existe pas mais qui ne lui préexistent pas. »  

Dans une période où « la jalousie et donc le ressentiment » semblent être « un des puissants moteurs des populismes », quelle peut être notre définition de la démocratie ? Rendant compte du livre Démocratie ! Hic et nunc de Jean-François Bouthors et Jean-Luc Nancy, Marie-Thérèse Straggiotti souligne que ceux-ci « n’ont jamais vu la démocratie « appliquée » nulle part » et qu’elle « est toujours survenue pour « réparer » des conditions d’existence difficiles de nations en crise ». En plus de cet avènement difficile et d’être « fondamentalement délibérative », ce qui caractérise la démocratie selon Bouthors et Nancy est « l’autotranscendance » et le pouvoir qui « ne vient plus d’une autorité supérieure externe ». Elle n’est pas non plus une « autonomie absolue » (qu’ils critiquent « chez les Gilets jaunes qui se prennent pour le peuple et prétendent parler en son nom ») mais un système qui « produit aussi ses limites », « définit le champ où s’exerce la liberté, c’est ce qu’on appelle le droit ». « Lieu vide », « espace où l’on délibère » (« nombreux sont ceux qui tentent de l’investir et de la faire basculer »), la démocratie chemine sur une éternelle « ligne de crête » 

(21 décembre 2019)

La double peine de ceux qui habitent loin

 

« Ce qui pose en effet problème avec cette prime, si justifiée soit elle, c’est qu’elle se situe dans une démarche qui ne répond plus aux enjeux auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés : faute de réguler le marché du logement, on a privilégié le développement d’infrastructures de transport rapides à la périphérie des agglomérations et fortement subventionné le transport public pour compenser en temps et en argent, de manière plus ou moins satisfaisante, les conséquences du rejet loin de leurs lieux de travail des ménages dont les revenus étaient insuffisants pour leur permettre d’habiter à proximité des centres d’emploi. » 

Citant l’exemple de la prime « promise à certains personnels des hôpitaux parisiens » pour compenser le prix qu’ils payent en transport pour aller travailler, l’urbaniste Jean Laterrasse constate la « double impasse » dans laquelle nous a conduits « cette politique consistant à s’en remettre aux transports pour pallier les insuffisances de la planification et les déséquilibres socio-spatiaux qui en résultent ». Une impasse côté transports avec des investissements qui « ont principalement profité aux habitants des centres urbains, et donc aux couches les plus aisées ». Une impasse côté logement puisque « l’étalement urbain n’a pas permis, loin s’en faut, de juguler l’augmentation des prix immobiliers » et de limiter la part croissante de ce poste dans le budget des ménages. Pour Laterrasse, « face au défi du changement climatique, il est urgent de ne plus se contenter d’agir sur les effets et de s’en prendre aux causes. Le débat sur la régulation du marché foncier s’impose de plus en plus comme incontournable ». Ce qui passe par « la mise en place de dispositifs qui permettent aux communes de récupérer une part significative de la rente foncière, avec des obligations de résultats quant aux possibilités offertes aux couches modestes et aux classes moyennes d’habiter dans les villes centres ou en proche banlieue ».

(9 décembre 2019)

L’insondable pessimisme français

 

« En effet, les hommes politiques ont besoin de la confiance de leurs électeurs, gage de leurs succès électoraux, et il leur est très difficile d’aller contre les perceptions profondes du public, sous peine d’être cloué au pilori médiatique et battu aux élections. Quant aux leaders populistes, bien loin de s’opposer à ces croyances, ils en font évidemment au contraire leur miel électoral. Le débat public et politique fonctionne donc en grande partie sur un déni de la situation réelle du pays. Les médias audio-visuels ne sont pas en reste car eux-aussi veulent conserver ou gagner des auditeurs ou téléspectateurs. Les radios-trottoirs se multiplient bien souvent au détriment de l’analyse des faits. Sans parler évidemment du rôle des réseaux sociaux. »

Partant des dernières données du Portrait social de la France et des Français livrées par l’Insee, Olivier Galland est frappé par le décalage entre « indicateurs objectifs – sur la mobilité sociale, le niveau de vie, l’espérance de vie – et indicateurs subjectifs à propos des opinions des Français sur ces même sujets ». En terme de mobilité sociale et de niveau de vie, on constate ainsi une « forte amélioration de la situation des Français depuis la fin des années 1970 », avec toutefois la nuance que « cette progression de la mobilité sociale s’est stabilisée pour les hommes (mais pas pour les femmes), à un niveau qui reste cependant élevé. La métaphore de l’ascenseur social est donc à prendre dans le sens qu’il continue de monter mais que sa vitesse ne s’accélère plus (pour les hommes) ». Pour le niveau de vie, la progression (stoppée de 2008 à 2013), « ne s’est pas faite au détriment des plus pauvres et ne s’est pas accompagnée d’une augmentation des inégalités » (l’augmentation de celles-ci depuis 2005 n’a pas fait revenir aux niveaux élevés des années 1970). Malgré ces indicateurs honorables (tout comme ceux concernant la redistribution et la santé), « le pessimisme des Français lorsqu’on les interroge sur ces questions est profond et ne fait que s’accentuer ». D’où le décalage croissant entre l’évolution du niveau de vie médian constatée par l’administration fiscale et celle que perçoivent les Français eux-mêmes. Ne se prononçant pas sur ses causes, Galland esquisse quelques conséquences comme la détérioration du débat public et politique qui fonctionne « en grande partie sur un déni de la situation réelle du pays » et surtout le tort qu’il cause « aux Français qui sont réellement les plus démunis. En effet, l’idée que l’ensemble du pays va mal et avec lui une grande partie des Français eux-mêmes conduit souvent à mettre en œuvre des politiques globales, peu ciblées sur les catégories les plus en difficulté et qui se révèlent donc couteuses et peu efficaces ».

(5 décembre 2019)

« Devenir adulte, aujourd’hui, ça prend 10 ans »

 

« Il faut faire la différence entre le jeune en cours d’insertion et le salarié instabilisé, et arrêter de mettre le jeune en CDD dans la même catégorie que la maman de 40 ans avec deux enfants, elle aussi en CDD. Le jeune, lui, est en apprentissage. La discontinuité est le système normal de la jeunesse. »

« Comment tu montres que tu es un adulte ? Tu fais un enfant, et tu prends un emploi stable. » Pour Jean Viard (sociologue au Cevipof-CNRS interrogé par Annabelle Laurent à propos de son livre Un nouvel âge jeune), les deux critères de base du passage à l’âge adulte permettent d’observer un « allongement de la jeunesse » puisqu’aujourd’hui, « l’âge moyen du premier CDI est de 29 ans » et 30 ans « l’âge auquel arrive le premier bébé ». Pour Viard, ces 10 ans de jeunesse sont une période de « discontinuité » et d’insertion progressive qui sont différentes de l’instabilité non choisie et de la précarité des adultes. Ce « désir de vie discontinue » se retrouve dans les nouvelles mobilités géographique, professionnelle, familiale : « 60 % de bébés hors mariage, ça veut bien dire qu’on est sorti des cadres anthropologiques traditionnels, et notamment du mariage. La société de classes a explosé, nous sommes dans un monde d’individus, c’est la structure de la culture qui a changé. Et le fond du mouvement, c’est que la vie étant plus longue, on a tous envie d’avoir plusieurs vies. » Pour « repenser le cadre » de cette longue jeunesse et s’y adapter, Viard propose des « incitations » (à voyager, à devenir autonome, à travailler) mais aussi un « revenu pour tous » jusqu’à 28 ans et le droit de vote à 16 ans (pour obliger « les politiques à faire des propositions sur la jeunesse »). Et surtout faire confiance à une jeunesse qui « aspire à voir du sens dans ce qu’elle fait » puisqu’« on est passés d’une société de statut à une société où on est prêt à gagner moins si c’est pour faire quelque chose qui ait du sens pour soi-même et pour les autres ».

(8 octobre 2019)

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