Pour en finir avec le journalisme de la terre brûlée

 

« La sensation d’avoir été manipulé revient souvent, comme si le journaliste n’écoutait pas vraiment, mais avait une citation en tête et s’efforçait de la faire dire à leur interlocuteur . Une chercheuse explique ainsi que, lors de son interview, elle a passé plus de temps à éviter de dire ce qu’on l’incitait forcément à dire plutôt qu’à dire quelque chose d’intéressant. »

À partir du cas de la directrice d’école de Bobigny reprochant à l’enquête Inch Allah d’avoir instrumentalisé ses propos pour la caricaturer en enseignante-soldate face à l’expansion de l’islam (« Les carottes et les courgettes sont à moi, mais les auteurs en ont fait un couscous qui n’est pas de moi. »), Yann Guégan s’interroge d’abord sur l’indifférence affichée des journalistes face à ses critiques, signe pour lui d’une attitude où « seule compte l’info » et « peu importe si elle laisse un peu de terre brûlée sur son passage ». Puis s’appuie sur le travail de la chercheuse américaine Ruth Palmer qui a demandé à des gens ayant figuré dans les actualités « de raconter en détail ce qui s’est passé quand des journalistes ont débarqué dans leur vie ». Les reproches de ces témoins tiennent à « la sensation d’avoir été manipulé », aux conséquences sur la vie personnelle (particulièrement à l’époque internet) et au sentiment d’abandon ensuite. Et même quand «ça ne se passe pas forcément si mal que ça » (assez souvent finalement), les témoins le perçoivent comme une exception à la règle tant l’image des journalistes est celle de professionnels « insistants, intrusifs, égoïstes, prêts à inventer des choses » et qui « disparaissent quand ils ont eu ce qu’ils veulent en se moquant de ce qui peut arriver aux gens ordinaires ». Une image contraire à celle que les journalistes se font d’eux-mêmes et qui doit les amener selon l’auteur à privilégier un journalisme d’empathie qui « prend soin de ses témoins ».

26 octobre 2018

Inégalités d’accès à la culture : démocratiser les pratiques par l’éducation

 

« Ne plus céder aux facilités de la rhétorique de la démocratisation, selon laquelle il suffirait d’apporter la Culture au peuple, de confronter les catégories populaires aux trésors que constituent les œuvres, représente à nos yeux un préalable pour mener une politique plus efficace en matière d’accès à l’art et à la culture. Renoncer à ce terme qui a trop servi permettrait de déchirer l’épais écran de fumée qui, trop souvent, recouvre les objectifs réellement poursuivis et empêche une réelle évaluation des actions menées. »

À partir du constat partagé que, plus d’un demi-siècle après la création du ministère de la Culture, « le nombre d’équipements culturels et d’artistes a augmenté de manière spectaculaire et pourtant, les résultats d’enquêtes montrent que les pratiques culturelles des Français sont toujours fortement liées à leurs niveaux de vie ou de diplôme », le sociologue Olivier Donnat soutient qu’il faut cesser de mettre la priorité sur la démocratisation de la culture et « en finir aussi avec les représentations dominantes dans les milieux culturels qui tendent à survaloriser le pouvoir des œuvres et des artistes ». Pour lui, « le désir de culture, comme le plaisir éprouvé au contact des œuvres, loin d’être spontanés et universels, font souvent partie du legs hérité de son milieu familial : l’un comme l’autre renvoient, sauf exception, aux conditions de socialisation des personnes concernées et à leur environnement social immédiat ». Il faut donc selon lui à la fois « une politique ambitieuse en matière d’éducation artistique et culturelle » avec « des moyens financiers conséquents » ainsi qu’une généralisation et une accentuation des actions de sensibilisation et de médiation des établissements culturels « à l’égard de l’ensemble des populations qui ne sont pas leur cible naturelle », y compris grâce aux possibilités accrues de « services à distance » offertes par le numérique et Internet.

15 octobre 2018

« Une démarche globale de bienveillance et d’écoute des élèves »

 

« Les enseignants ne mettent plus de zéro. Lorsqu’un devoir n’est pas bon, le professeur donne une seconde chance et refait une évaluation. (…) Cette posture d’écoute et d’aide, les élèves la ressentent bien. Tout cela participe d’un climat plus serein, y compris l’accueil des élèves dans l’établissement, qui se fait désormais sans hurlement ; à titre anecdotique, mais fortement symbolique, nous avons aussi changé la tonalité de la sonnerie pour aller en cours, laquelle est moins agressive, plus douce. »

Du poids des cartables aux réunions de préparation de rentrée entre élèves de CM2 et de 4ème ou à la suppression des zéros, le collège Paul-Claudel de Lagnieu (Ain) expérimente depuis 5 ans le dispositif Aller bien pour mieux apprendre, une « boite à outils » régionale « pour améliorer le climat scolaire et favoriser la réussite de tous ». Résultats détaillés par la principale adjointe (interrogée par Nathalie Quéruel) : une forte baisse des punitions, des retards et des exclusions mais des résistances dans le personnel et à la cantine … L’entretien est l’un des nombreux sujets traités par un numéro consacré à La promotion de la santé à l’école : agir sur le climat scolaire.

1er septembre 2018

De quoi les pauvres ont-ils besoin  ?

 

« Par où commencer ? Par l’école. La majorité fait semblant d’apporter une réponse avec un dédoublement de classes de CP dans les quartiers prioritaires : cette mesure ne concerne qu’un dixième des classes, soit seulement un quart de la population pauvre ! La politique des quartiers prioritaires est souvent assimilée à la politique des pauvres, alors qu’elle ne touche qu’une minorité de la population démunie. La question de fond est de changer la façon de faire l’école en quittant l’élitisme social, défendu par la droite et la gauche, pour passer à un système qui s’attache à ne perdre personne en route. Tant pis si une poignée des enfants de l’élite s’ennuient : qu’ils sautent toutes les classes qu’ils veulent, cela fait tant plaisir à leurs parents. »

Revenant sur les politiques anti-pauvreté à l’occasion de la polémique sur la remise à l’automne du plan gouvernemental en la matière, le directeur de l’Observatoire des inégalités Louis Maurin souligne à la fois la relativité de ces plans, le peu de cas qu’ils font des travaux des experts et la tendance des acteurs de cette lutte à grossir le trait. Rappelant que « la France est l’un des pays au monde où le taux de pauvreté est le plus faible et la moins durable parce que son modèle social, fondé sur la solidarité, est parmi les plus performants », il appelle surtout à mieux mesurer la diversité des pauvretés qui « appellent des politiques différentes », à « en finir avec la bureaucratie sociale qui harcèle les plus pauvres », à créer « un revenu minimum à tous les jeunes de 18 à 25 ans » et « renforcer le soutien à ceux qui n’ont que très peu d’espoir de voir leur situation s’améliorer » (personnes âgées et handicapées). Pour le volet prévention, les priorités doivent être l’école trop élitiste, la formation professionnelle et l’emploi.

10 juillet 2018

« Le rapport de force entre éditeurs et annonceurs s’est inversé »

 

« Pendant très longtemps, la presse a été la seule bénéficiaire des revenus publicitaires, car il n’y avait pas de publicité à la télévision jusqu’en 1968. La presse a joué de tout son poids et de toute son influence pour empêcher les autres médias d’accaparer ce qu’elle considérait être ses revenus publicitaires. Lorsque ces contraintes ont disparu, les annonceurs ont eu envie de se libérer de ces contraintes. »

Dans ce long entretien, le spécialiste des médias Alan Ouakrat (professeur à Paris III) analyse en détail les évolutions à court terme (automatisation de la publicité en ligne, passage de l’internet sur mobile, RGPD) et à long terme (perte de pouvoir historique des éditeurs de presse face aux annonceurs) du marché et des rapports entre publicité, diffuseurs et grand public. Il pointe à la fois les difficultés et les hypocrisies des différents acteurs et souligne les enjeux du commerce des données personnelles. Face à des annonceurs désormais tout puissants et qui n’ont jamais aussi bien pu cibler leur public, les diffuseurs sont aujourd’hui divisés : d’un côté des plateformes numériques et des réseaux sociaux qui absorbent presque tout le temps de connexion mais ont toujours besoin de contenus qu’elles sont réticentes à produire ou à payer, de l’autre des éditeurs qui soit font le choix du tout payant pour conserver une autonomie face aux annonceurs mais se limitent alors aux catégories les plus aisées, soit restent dans le gratuit mais se voient alors forcés de baisser en qualité, ce qui finit par faire fuir les annonceurs …

9 juillet 2018

Noter à l’école : et si nous nous trompions de question  ?

 

« Des échelles descriptives précisent les niveaux attendus. L’élève est noté en référence à des repères pédagogiques et non en comparaison des scores de ses camarades ou d’autres facteurs aléatoires. Certes, un chiffre est toujours communiqué, mais la manière dont il est construit par l’enseignant est toute autre. À ces conditions, la note devient un outil pertinent parmi d’autres pour pronostiquer l’avenir scolaire de chacun·e. »

Dénonçant à la fois la condamnation absolue de la notation et son exaltation actuelles, Raphaël Pasquini (professeur à la Haute École Pédagogique du Canton de Vaud) souligne d’abord à quel point notre société est de plus en plus obsédée par la notation et à quel point également les enseignants l’ont intégrée dans leur fonctionnement. Plutôt donc qu’une illusoire suppression de la note, il suggère plutôt de changer les pratiques afin que « les élèves comprennent mieux les règles auxquelles ils sont soumis. Leur motivation est moins mise à mal, et ils acceptent de manière plus claire leurs résultats puisqu’ils ont les moyens de les comprendre, même en cas d’échec ». Problème : ce système « cohérent » de notation (où celle-ci n’est plus une sanction mais fait « partie intégrante du processus évaluatif ») est « une pratique d’une très grande complexité requérant des connaissances de haut niveau » à laquelle la majorité des enseignants n’est pas formée …

8 juillet 2018