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« Le jugement éthique est une affaire d’humains, pas de robots »

 

« Je pense qu’il faut avant tout rendre les concepteurs conscients des questions éthiques, qu’il s’agisse des programmeurs ou des compagnies qui vendent les produits. Même si je ne pense pas qu’il faille leur donner des réponses universelles, car il y a une grande diversité de situations. Quand on étudie la biologie, on entend parler des enjeux éthiques dès le premier cours de master, mais ce n’est pas le cas du tout quand on est informaticien. »

Physicien et philosophe, Alexei Grinbaum vient de publier Les Robots et le Mal. Interrogé par Lucile Meunier et Justyne Stengel, il suggère de recourir au hasard et à l’aléatoire dans la programmation des machines, particulièrement « lorsqu’un conflit éthique est détecté, et que la machine est susceptible de prendre part à ce conflit ». Cela permettrait selon lui de soustraire « la machine à ses responsabilités », responsabilités qu’elle ne peut assumer puisqu’elle ni un « agent humain » ni même une « personne juridique » comme le proposent aujourd’hui certains juristes : « Une des caractéristiques des êtres humains, c’est leur personnalité (personhood en anglais), soit la capacité à être libre et se constituer en personne. Ce n’est pas le cas des machines, qui sont fonctionnelles : elles agissent mais ne savent pas pourquoi elles agissent. » Un statut fonctionnel qui lui (comme « les questions éthiques posées par l’intelligence artificielle »), n’a rien de nouveau et qui rappelle les anges et démons des « mythes bibliques, talmudiques ou grecs », des individus qui « sont autonomes mais ne sont pas libres comme les humains ».

18 mai 2019

Les deux tendances déplorables de la critique aujourd’hui

 

« Quand on regarde quelque chose, cette chose vous regarde en retour. Quand on lit vraiment un texte, ce texte vous lit également. Il voit en vous quelque chose qui était déjà là et que vous n’aviez pas encore remarqué. La relation qu’on peut avoir avec une œuvre d’art ou un poème est une relation d’amour. Comme dans l’amour, il faut être deux. Et la façon dont une œuvre nous aime est aussi importante que la façon dont on l’aime. Une grande lecture est une lecture à travers laquelle le livre nous lit au moment même où on le lit. »

« Il y a deux tendances tout à fait déplorables qui, à elles seules, font 99 % de la critique esthétique d’hier et d’aujourd’hui. La première, c’est la comparaison entre les œuvres. La deuxième, c’est la manie de la hiérarchie et du jugement », résume l’essayiste Pacôme Thiellement dans sa participation à l’ouvrage collectif Postcritique (sous la direction de Laurent de Sutter). La première tendance rendrait les critiques incapables d’apprécier ce qui est nouveau puisque « ce qui définit proprement le critique rapprocheur c’est la détestation profonde de ce qu’il ne connaît pas. C’est comme si ce qu’il ne connaissait pas ne devait pas exister ». La deuxième tendance fait croire faussement que tout peut être noté « selon les mêmes critères » et qu’il y a « une unité d’intention et une cohérence de réception entre différents usages d’une même matière d’expression ». Aux arguments défendant l’utilité du critique, Thiellement répond que « les deux seules manières de découvrir une œuvre sont : 1) le conseil d’ami ; 2) le hasard ». Le premier car il « s’épargne toute question d’objectivité ou d’universalité », le second car « la meilleure façon de lire un livre reste encore de ne rien en savoir et de l’ouvrir et de commencer … ».

25 avril 2019

« Moins une démocratie faible qu’une société faiblement démocratique »

 

« D’une manière générale, l’année 1938 est marquée par une série impressionnante de décrets lois de plus en plus hostiles à l’accueil des étrangers, pénalisant l’entraide et facilitant les conditions de la déchéance de nationalité. Arendt voit dans cette politique des démocraties une forme de « contamination totalitaire ». J’en ai pris la mesure dans la presse de l’époque où, à quelques exceptions près, une xénophobie généralisée vient se greffer sur l’antisémitisme traditionnel de l’extrême droite. »

Interrogé par Eugénie Bourlet sur son livre Récidive. 1938 où il observe comment la presse rend compte de ce qui se passe cette année-là, le philosophe Michaël Foessel explique qu’il a choisi cette date car elle marque en France « une radicalisation du discours ». Si « rien ne se répète dans l’histoire à l’identique, ou même sous une forme similaire », il voit un parallèle avec notre période en ce qu’il s’agit alors comme aujourd’hui des « effets au long cours d’une crise générale du capitalisme sur la démocratie (1929 alors, 2007 pour nous) ». Comme les mesures « de plus en plus autoritaires » prises par une « République en danger » pour « faire face aux dangers venus de pays totalitaires et à la récession », « les mesures adoptées depuis une dizaine d’années en France en matière économique comme sur le plan sécuritaire ne constituent pas le meilleur obstacle à la montée des extrémismes nationalistes. Au contraire, elles rendent imaginables leur percée en accoutumant la société à ces solutions autoritaires ». « Mystique du travail », « présidentialisation du pouvoir », « demande d’autorité », « répression très forte », « refus d’accueillir de nouveaux réfugiés », « xénophobie généralisée », scepticisme face « aux faits », les parallèles ne manquent pas.

15 avril 2019

Fake news : on ne sait pas bien mesurer leurs effets

 

« Avec le numérique, il est évident qu’il y a de nouveaux effets qui arrivent : on peut très bien partager quelque chose sans y croire, et que ça, c’est de la conversation, pour rire, pour provoquer, pour amuser, car nous avons des biais d’un type particulier. Donc ce qui intéresse, ce n’est pas la qualité de l’information, c’est l’effet qu’elle produit sur le réseau conversationnel. »

S’il ne conteste pas l’existence et le danger de « toute une série de productions industrielles (ou idéologiques) et organisées » en matière de fausses informations, le spécialiste des médias Dominique Cardon (interrogé par Xavier Eutrope) se dit sceptique quant aux « effets sur les gens qui votent ». Pour lui, les usages ont changé et il faut distinguer là où il y a clairement désinformation et propagande (et donc « une intention idéologique forte derrière ») de la production commerciale « pour faire du clic », symptomatique de « toute l’économie du numérique » et d’une « économie qui s’est faite notamment autour des faux contenus santé, du conseil personnel, des choses qui font rire, qui choquent et qui provoquent en même temps et qui circulent ». Soucieux d’éviter le « discours dominant » qui a pour effet de stigmatiser « une partie de la population » coupable de « voter contre le système » et donc d’être plus manipulable (« les provinciaux, les milieux populaires, les plus vieux, les personnes peu ou pas éduquées, etc. »), Cardon préfère analyser la « responsabilité collective de tous les acteurs du système et notamment des dominants » avec des pratiques diverses quelle que soit la tendance et assez différentes de chaque côté de l’Atlantique.

12 avril 2019

Enfants et écrans, et si on changeait de focus ?

 

« L’appel des trois académies insiste fortement sur l’inégalité entre enfants face à des usages qui nécessitent une explicitation, un apprentissage des précautions, que tous les parents ne sont pas en mesure de transmettre. La pratique numérique est déployée à tous les niveaux, dans les services, à l’école. Et l’école est encore un lieu où la fracture peut s’accentuer : le numérique permet à chaque parent d’être informé en temps réel de la scolarité, des absences, à condition de maitriser l’outil, d’y avoir un accès à la maison. L’appel insiste sur l’exclusion sociale qui est en train de se mettre en place du fait des technologies numériques, sans que des mesures ne soient prises. »

L’« appel à la vigilance raisonnée sur les technologies numériques » lancé par trois académies (ici analysé par Roseline Prieur) innove en ce qu’il privilégie « l’angle des préconisations à celui d’une simple recommandation, et l’angle des politiques publiques plutôt que celui des choix individuels ». Mais aussi en se refusant à qualifier d’« addiction aux écrans » tout « usage inconsidéré » et en rappelant que « seule la pratique des jeux vidéo a pu donner naissance à des addictions comportementales ». Ce qui inquiète les académies, « c’est la facilité qu’ont les éditeurs de logiciels de jeux vidéo à employer des neuroscientifiques ou des psychologues pour introduire dans leurs productions des techniques inspirées des jeux de hasard et d’argent », la vulnérabilité des enfants « face aux dérives possibles en matière de sommeil, de communication, d’hyperactivité », des adolescents face à des réseaux qui leur « renvoient des signaux aussi bien positifs que négatifs, « je t’aime » ou « je te hais », messages qui peuvent être destructeurs ». L’enseignement se retrouve donc en première ligne pour à la fois ne pas accentuer les inégalités de fait et aider les jeunes à devenir des « usagers éclairés ».

9 avril 2019

Vers l’État plateforme. La dématérialisation de la relation administrative

 

« On ne dispose pas aujourd’hui de chiffrages permettant d’objectiver l’impact de la dématérialisation sur le non-recours. Les retours de terrain sont en revanche tous convergents pour attester de l’ampleur du phénomène : agents de première ligne d’accueil, travailleurs sociaux ou bénévoles décrivent tous l’afflux de publics qui s’adressent à eux parce qu’ils ne savent pas faire avec le numérique. Les difficultés sont graduelles, et portent sur l’accès, mais aussi sur le renouvellement des droits, les ruptures dues à des échanges numériques non maîtrisés, le suivi de son dossier ou la demande de pièces justificatives uniquement accessibles en ligne. »

Récemment dénoncée par le Défenseur des droits, la dématérialisation « à marche forcée » des démarches administratives est menée, selon Pierre Mazet, « sans anticipation ni réel pilotage, la coordination de la multiplicité de ses acteurs étant rendue compliquée par l’absence de toute instance ou cadre structurant de dimension nationale ». On ne sait pas, en particulier, « quels services ne sont aujourd’hui accessibles qu’en ligne » et n’offrent donc « aucune autre alternative aux administrés ». On ne sait pas non plus quelle part des relations administratives a basculé en ligne. Cette ignorance rend plus difficile la lutte contre les inégalités nées de cette dématérialisation : « les publics non autonomes numériquement se voient mis à distance par le traitement à distance de la relation et empêchés matériellement dans l’accès à leurs droits ». La proportion de ce public empêché varie grandement selon les études, d’un minimum de 12 % des Français n’utilisant pas Internet à 40 % d’entre eux se disant inquiets d’avoir à effectuer des démarches en ligne. Quel que soit leur nombre, ces publics en difficultés numériques sont en tout cas « plus âgés, moins diplômés et ont moins de ressources financières que les connectés ». Au-delà de la difficulté financière à disposer d’un terminal, « l’utilisation de sites administratifs suppose d’autres compétences que la seule habilité à savoir se connecter à internet », ceci d’autant plus que les interfaces « sont aujourd’hui pensées quasi exclusivement pour des navigations à partir d’ordinateurs » alors que « les usages, et en particulier ceux des publics n’ayant pas appris l’informatique par le milieu professionnel, sont principalement centrés sur le smartphone ». Pour Mazet, « l’on assiste ainsi à une double peine : les individus les plus précaires, aussi bien économiquement que sur le plan de l’isolement social sont moins connectés alors que, dépendants davantage de droits et prestations sociales, ils ont davantage l’obligation de le faire. »

2 avril 2019