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Le surplus de subsistance

 

« Comme il n’y a rien de plus compliqué à percevoir que l’intérêt général, il faut un ajustement constant entre l’exploration par la société civile des affaires qui la préoccupent et les applications par l’administration des compétences que la société lui a déléguées. À tout moment, aussi bien la société que l’administration peuvent arrêter de poursuivre le bien commun et se corrompre. Soit que la société civile ait renoncé à prendre sur elle de décrire sa propre situation et qu’elle s’en soit remise trop longtemps à l’État du soin de la mener dans le bon sens – il y a dépolitisation générale par le bas – ; soit que l’administration, se croyant dépositaire à vie de l’intérêt général, imagine de résoudre par elle-même les questions qui lui avaient été confiées sans s’assurer du relais de la société civile – il y a dépolitisation par le haut. »

« La crise sanitaire actuelle est d’une telle dimension qu’elle commence à donner une petite idée des crises à venir imposées par la mutation climatique. » Intéressé par les « rapports entre ce qu’exigent les gouvernements et ce que les sociétés considèrent comme acceptable », Bruno Latour voit un « contraste entre l’autorité dont dispose l’État pour imposer des mesures concernant la santé, au sens traditionnel du terme, et celle dont il disposerait s’il en venait à nous imposer des mesures drastiques pour notre santé, au sens élargi qu’impose l’écologie ». Cette différence tient selon lui à ce que, « quand il s’agit de santé et de protection de la vie, on bénéficie de plusieurs siècles derrière nous au cours desquels la société civile a pris l’habitude de s’en remettre à l’État et, en gros, malgré d’innombrables critiques, à lui faire confiance ». Or « la situation est entièrement différente avec les questions dites écologiques » sur lesquelles il n’y a pas « de volonté générale partagée entre l’administration et le public, puisque ni le public ni l’État ne partagent des conceptions communes sur ce qu’il convient de faire ». D’une part parce que « chaque décision de l’État se trouve en conflit radical ou partiel avec les nécessités de la transition » écologique, d’autre part parce que, « si la société civile accepte de déléguer à l’État le rôle protecteur contre les épidémies, elle ne s’est pas encore décidée, si l’on peut dire, à lui offrir cette même autorité pour l’aider à traverser l’expérience encore plus traumatique d’une mutation complète des sociétés industrielles. L’État, dans ce cas-là, ne représente pas la volonté générale, parce que, tout simplement, la société civile n’a pas non plus d’idées précises et « générales » sur sa dite « volonté ». Elle est donc dans l’impossibilité de déléguer à l’administration la tâche de mettre en œuvre ce qu’elle « veut », faute de le savoir elle-même. »

(21 mai 2020)

La vengeance du pangolin ?

 

« Le cas du pangolin est très parlant. Au début du XXe siècle, on comptait à peu près 430 millions de Chinois, dont les conditions de vie n’avaient évidemment rien à voir avec celles d’aujourd’hui. À l’époque, le pangolin était un mets de choix réservé à une petite minorité. Son ingestion n’avait pas d’impact sanitaire. Un siècle de croissance démographique et de développement économique plus tard, ces habitudes traditionnelles peuvent emporter des conséquences sanitaires dramatiques. Pour le dire autrement, manger du pangolin dans des conditions sanitaires déplorables à une époque où des milliards d’êtres humains voyagent en avion chaque année fait courir un bien plus grand risque à l’humanité qu’il y a un siècle. »

Tenter « de comprendre les causes de la pandémie » et « analyser ses effets sur notre rapport aux autres êtres vivants », c’est l’objet de cette riche conversation de Baptiste Roger-Lacan avec le vétérinaire et épidémiologiste François Moutou et l’anthropologue Frédéric Keck qui débute avec les espèces suspectées d’avoir permis au virus de franchir la barrière d’espèce dont le pangolin. Pour Moutou, sur les marchés chinois où cela a eu lieu, «  d’autres scénarios sont possibles. On y trouve des piles de caisses, qui contiennent chacune un groupe d’animaux d’espèces différentes ; or, si l’on voulait tester les possibilités de transmission de virus d’une espèce animale à une autre ou d’une espèce animale à l’espèce humaine, on ne s’y prendrait pas autrement ! Pour autant, malgré ces conditions virales dramatiques, nous n’avons connu depuis le début du XXIe siècle que deux échappements de virus : le SRAS en 2002 et le SRAS-2 en 2019. En d’autres termes, la barrière des espèces est rarement franchie, si l’on considère les tonnes d’animaux qui transitent et sont manipulés sur ces marchés. » Pour Keck, l’écologie des maladies infectieuses a beaucoup évolué ces dernières années : « deux conceptions holistes — le terroir riche et l’écosystème fermé — sont remises en question » par l’idée aujourd’hui dominante qu’il y a « dans l’histoire de l’humanité une alternance de phases de révolution et de stabilité. Dans ce cadre, la première grande phase révolutionnaire est la Révolution néolithique, qui a produit la domestication et la coévolution entre hommes, animaux domestiques et un certain nombre de microbes. La peste bovine, par exemple, est passée chez l’homme, chez qui elle est devenue la rougeole. En contrepartie, ce processus de sédentarisation et de domestication de la nature nous a apporté de nombreux bienfaits. Nous traversons le même type de révolution depuis les années 1970, avec le développement des élevages industriels, qui se traduit par l’augmentation massive de la « production » d’animaux à des fins de consommation humaine. Cette révolution de l’élevage industriel (livestock revolution) a rendu caduque les mesures mises en place depuis la révolution néolithique pour contrôler ces maladies qui nous viennent des animaux. »

(1er avril 2020)

Changer le territoire, devenir terrestres

 

« Mais que faire ? « D’abord décrire. Comment pourrions-nous agir politiquement sans avoir inventorié, arpenté, mesuré, centimètre par centimètre, animé par animé, tête de pipe après tête de pipe, de quoi se compose le Terrestre pour nous ? ». Il ne s’agit pas seulement de comprendre notre dépendance à tout ce qui fait l’environnement non humain, il faut défaire les conséquences pratiques de nos erreurs de jugement, de nos idéologies erronées. »

C’est « une lecture de la situation mondiale contemporaine qui place la question écologique en son cœur » et a comme « pivot » l’élection de Donald Trump. Pour Carole Gayet-Viaud, le livre de Bruno Latour Où atterrir ? propose « quatre leçons politiques ». La première leçon, c’est que « l’insuffisante politisation de l’urgence climatique n’est pas seulement le résultat d’une négligence collective coupable : c’est aussi le produit de stratégies d’opacification et de mise en doute des faits relatifs au changement climatique » menées par des « élites obscurcissantes ». Comme lors du naufrage du Titanic, « à défaut de pouvoir sauver tout le monde, les passagers de première classe consentent à laisser périr les autres. Retarder l’ébruitement de la nouvelle du naufrage, voire la démentir vigoureusement, n’est que l’autre versant du même procédé ». L’élection de Trump prouve « que ceux qui dénient le changement climatique sont ceux-là mêmes qui ont décidé de faire sécession. Ils ne sont ni des imbéciles à éduquer ni des insouciants à (r)éveiller, mais des adversaires politiques à combattre ». La deuxième leçon, c’est la bifurcation récente, causée par l’emballement des dynamiques économiques, entre « la mondialisation plus » (ouverture et émancipation) et la « mondialisation moins » (ses effets délétères actuels) qui provoque un « essor des réactions défensives, réactionnaires, visant le repli vers les protections anciennes, « le Local », l’appartenance, l’identité, les frontières et les formes de stabilité qu’on les croit à tort capables de garantir ». Le défi est donc de « retisser des bords, des enveloppes, des protections » pour faire tenir ensemble ces « deux mouvements complémentaires que l’épreuve de la modernisation [a] rendus contradictoires : s’attacher à un sol d’une part ; se mondialiser de l’autre «. La troisième leçon, c’est que nous sommes désormais « habitués à considérer que « connaître, c’est connaître de l’extérieur » » et que cette rationalité scientifique a déconnecté « deux dimensions du réel qui sont organiquement solidaires » : l’humanité et le monde biologique. L’enjeu est donc de « se déprendre de cette conception de la « nature », vue à tort comme extérieure pour s’orienter vers le « Terrestre » ressaisi comme ce dont dépend notre survie ». La quatrième et dernière leçon, c’est de comprendre l’administration Trump comme « le premier gouvernement totalement orienté vers la question écologique – mais à l’envers, en négatif, par rejet » … et donc de faire le contraire pour devenir « terrestres ». Plutôt que des lignes de conduite concrètes dispersées, Latour préfère avancer deux pistes : « la diplomatie et l’enquête ». La diplomatie pour « déplacer les intérêts de ceux qui continuent à fuir vers le Global et de ceux qui continuent à se réfugier dans le Local ». L’enquête, car « retrouver une maîtrise de ce dont dépend notre survie suppose de redécrire ces dépendances et connexions ».

(26 mars 2020)

La double peine de ceux qui habitent loin

 

« Ce qui pose en effet problème avec cette prime, si justifiée soit elle, c’est qu’elle se situe dans une démarche qui ne répond plus aux enjeux auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés : faute de réguler le marché du logement, on a privilégié le développement d’infrastructures de transport rapides à la périphérie des agglomérations et fortement subventionné le transport public pour compenser en temps et en argent, de manière plus ou moins satisfaisante, les conséquences du rejet loin de leurs lieux de travail des ménages dont les revenus étaient insuffisants pour leur permettre d’habiter à proximité des centres d’emploi. » 

Citant l’exemple de la prime « promise à certains personnels des hôpitaux parisiens » pour compenser le prix qu’ils payent en transport pour aller travailler, l’urbaniste Jean Laterrasse constate la « double impasse » dans laquelle nous a conduits « cette politique consistant à s’en remettre aux transports pour pallier les insuffisances de la planification et les déséquilibres socio-spatiaux qui en résultent ». Une impasse côté transports avec des investissements qui « ont principalement profité aux habitants des centres urbains, et donc aux couches les plus aisées ». Une impasse côté logement puisque « l’étalement urbain n’a pas permis, loin s’en faut, de juguler l’augmentation des prix immobiliers » et de limiter la part croissante de ce poste dans le budget des ménages. Pour Laterrasse, « face au défi du changement climatique, il est urgent de ne plus se contenter d’agir sur les effets et de s’en prendre aux causes. Le débat sur la régulation du marché foncier s’impose de plus en plus comme incontournable ». Ce qui passe par « la mise en place de dispositifs qui permettent aux communes de récupérer une part significative de la rente foncière, avec des obligations de résultats quant aux possibilités offertes aux couches modestes et aux classes moyennes d’habiter dans les villes centres ou en proche banlieue ».

(9 décembre 2019)

Pourquoi la « gestion de crise » à la française est dépassée

 

« Ce qui frappe dans cette communication, c’est d’abord son caractère vertical et descendant : l’État, par la voix du préfet et des autres administrations déconcentrées, informe une population passive. Il tient un discours rassurant, s’appuie sur des mesures et la parole des experts pour écarter tout risque aigu puis tout risque tout court, pour ne retenir qu’un problème olfactif, puis psychologique. Ce discours, ensuite, n’exprime aucune inquiétude et ne prend pas au sérieux celle qui s’exprime dans la population. On ne relève aucune forme d’empathie dans les communiqués, aucune formule suggérant que l’État entend les questions qui remontent et s’engage à y répondre. À aucun moment l’État ne se place-t-il aux côtés de la population : au contraire, il la surplombe pour mieux la protéger. »

Notant que ni l’ « architecture centrale– organisée autour du préfet à l’échelon départemental – ni les principes sur lesquels elle s’appuie » n’ont « fondamentalement évolué » en matière de gestion de crise ces 20 dernières années en France malgré « d’importantes réformes et réorganisations », Olivier Borraz (sociologue des organisations au CNRS) se penche d’abord sur le discours des autorités après l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen. La première posture est celle « de l’État protecteur, qui se veut rassurant tout en prodiguant des conseils, mais qui n’exprime ni inquiétude ni souci de vigilance accrue ». Cette communication verticale et à sens unique peut laisser penser que « ce qui inquiète vraiment les autorités », ce n’est pas les conséquences sanitaires ou environnementales de l’accident mais « la saturation du service d’appel du SAMU, la mobilisation des agriculteurs inquiets pour leurs revenus ou encore d’éventuels comportements de panique au sein de la population ». Rien d’étonnant donc si se développe alors « dans la population une inquiétude mélangée à une colère croissante » puisqu’« à aucun moment la communication officielle » ne prend « au sérieux les questions que posent les habitants ». L’effet produit est « exactement inverse » à celui voulu par les autorités pour lesquelles « une crise est d’abord un moment de perturbation, une menace à l’ordre public, une source d’instabilité. Il est donc du devoir des représentants de l’État de maintenir l’ordre, en mobilisant des effectifs, en produisant des connaissances et en tenant un discours rassurant ». Pour éviter ces « erreurs récurrentes », Borraz propose « quatre prémisses » : prendre au sérieux l’inquiétude de la population (qui n’est pas le problème), « associer cette population et ses associations à la collecte et l’analyse de données, notamment par le biais des réseaux sociaux », utiliser ces réseaux sociaux pour communiquer « en adoptant une posture empathique » et enfin « dépasser une vision archaïque de l’État comme seul responsable de la sécurité des populations ».

(3 octobre 2019)

La climatisation : un dilemme entre confort et survie

 

« Ces deux visions, foi dans l’innovation à venir ou repli sur des pratiques low tech déjà disponibles, peuvent s’avérer antagonistes, comme nous l’expliquait en mai dernier Philippe Bihouix, (…). « On a tendance à enrichir la complexité du monde aujourd’hui, alors que plus on va vers le simple, plus c’est résilient et efficace », assure-t-il, avant de déplorer que nous glorifiions en permanence les innovations technologiques, tout en délaissant les innovations économiques, politiques, sociales ou culturelles. Revenir à la bouteille consignée est peut-être moins prestigieux que d’inventer de nouveaux plastiques recyclables ou des technologies pour le transformer en énergie, mais sans doute plus efficace et rapidement applicable … »

Les trois effets pervers des climatiseurs sont, selon Vincent Lucchese, qu’ils « consomment énormément d’énergie » (10 % de la consommation mondiale d’électricité d’après un rapport AIE), qu’ils émettent en plus « directement des gaz à effet de serre » (les fluides réfrigérants qui fuient régulièrement) qui « ont un potentiel réchauffant 1 000 à 9 000 fois supérieur au CO2 », enfin que « mécaniquement, refroidir l’air quelque part, c’est le réchauffer ailleurs » (+2° à Tokyo où ils sont très nombreux). Et le réchauffement planétaire en cours ne semble pas devoir améliorer les choses : le parc « pourrait d’ici 2050 passer de 1,6 milliard à 5,6 milliards de climatiseurs installés dans le monde ». Face à cette « fuite en avant », il y a deux types de réponse qui suivent le clivage « entre le maintien d’un confort qui serait non négociable et le plaidoyer pour un nécessaire effort d’adaptation ». D’un côté, il s’agirait d’améliorer les climatiseurs pour limiter « leur impact sur le climat sans brider les désirs d’intérieur maintenus à 23°C en pleine canicule ». De l’autre, on met en avant « des solutions simples et connues » qui « permettent déjà de faire face à la canicule ». La France, où l’équipement reste faible (moins de 5 % des particuliers contre plus de 90 % aux États-Unis et au Japon), pourrait peut-être montrer l’exemple en choisissant cette deuxième réponse tout en réservant les climatiseurs aux endroits où « leur utilité est indiscutable » (hôpitaux, maisons de retraite …).

23 juillet 2019

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