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La double peine de ceux qui habitent loin

 

« Ce qui pose en effet problème avec cette prime, si justifiée soit elle, c’est qu’elle se situe dans une démarche qui ne répond plus aux enjeux auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés : faute de réguler le marché du logement, on a privilégié le développement d’infrastructures de transport rapides à la périphérie des agglomérations et fortement subventionné le transport public pour compenser en temps et en argent, de manière plus ou moins satisfaisante, les conséquences du rejet loin de leurs lieux de travail des ménages dont les revenus étaient insuffisants pour leur permettre d’habiter à proximité des centres d’emploi. » 

Citant l’exemple de la prime « promise à certains personnels des hôpitaux parisiens » pour compenser le prix qu’ils payent en transport pour aller travailler, l’urbaniste Jean Laterrasse constate la « double impasse » dans laquelle nous a conduits « cette politique consistant à s’en remettre aux transports pour pallier les insuffisances de la planification et les déséquilibres socio-spatiaux qui en résultent ». Une impasse côté transports avec des investissements qui « ont principalement profité aux habitants des centres urbains, et donc aux couches les plus aisées ». Une impasse côté logement puisque « l’étalement urbain n’a pas permis, loin s’en faut, de juguler l’augmentation des prix immobiliers » et de limiter la part croissante de ce poste dans le budget des ménages. Pour Laterrasse, « face au défi du changement climatique, il est urgent de ne plus se contenter d’agir sur les effets et de s’en prendre aux causes. Le débat sur la régulation du marché foncier s’impose de plus en plus comme incontournable ». Ce qui passe par « la mise en place de dispositifs qui permettent aux communes de récupérer une part significative de la rente foncière, avec des obligations de résultats quant aux possibilités offertes aux couches modestes et aux classes moyennes d’habiter dans les villes centres ou en proche banlieue ».

(9 décembre 2019)

Pourquoi la « gestion de crise » à la française est dépassée

 

« Ce qui frappe dans cette communication, c’est d’abord son caractère vertical et descendant : l’État, par la voix du préfet et des autres administrations déconcentrées, informe une population passive. Il tient un discours rassurant, s’appuie sur des mesures et la parole des experts pour écarter tout risque aigu puis tout risque tout court, pour ne retenir qu’un problème olfactif, puis psychologique. Ce discours, ensuite, n’exprime aucune inquiétude et ne prend pas au sérieux celle qui s’exprime dans la population. On ne relève aucune forme d’empathie dans les communiqués, aucune formule suggérant que l’État entend les questions qui remontent et s’engage à y répondre. À aucun moment l’État ne se place-t-il aux côtés de la population : au contraire, il la surplombe pour mieux la protéger. »

Notant que ni l’ « architecture centrale– organisée autour du préfet à l’échelon départemental – ni les principes sur lesquels elle s’appuie » n’ont « fondamentalement évolué » en matière de gestion de crise ces 20 dernières années en France malgré « d’importantes réformes et réorganisations », Olivier Borraz (sociologue des organisations au CNRS) se penche d’abord sur le discours des autorités après l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen. La première posture est celle « de l’État protecteur, qui se veut rassurant tout en prodiguant des conseils, mais qui n’exprime ni inquiétude ni souci de vigilance accrue ». Cette communication verticale et à sens unique peut laisser penser que « ce qui inquiète vraiment les autorités », ce n’est pas les conséquences sanitaires ou environnementales de l’accident mais « la saturation du service d’appel du SAMU, la mobilisation des agriculteurs inquiets pour leurs revenus ou encore d’éventuels comportements de panique au sein de la population ». Rien d’étonnant donc si se développe alors « dans la population une inquiétude mélangée à une colère croissante » puisqu’« à aucun moment la communication officielle » ne prend « au sérieux les questions que posent les habitants ». L’effet produit est « exactement inverse » à celui voulu par les autorités pour lesquelles « une crise est d’abord un moment de perturbation, une menace à l’ordre public, une source d’instabilité. Il est donc du devoir des représentants de l’État de maintenir l’ordre, en mobilisant des effectifs, en produisant des connaissances et en tenant un discours rassurant ». Pour éviter ces « erreurs récurrentes », Borraz propose « quatre prémisses » : prendre au sérieux l’inquiétude de la population (qui n’est pas le problème), « associer cette population et ses associations à la collecte et l’analyse de données, notamment par le biais des réseaux sociaux », utiliser ces réseaux sociaux pour communiquer « en adoptant une posture empathique » et enfin « dépasser une vision archaïque de l’État comme seul responsable de la sécurité des populations ».

(3 octobre 2019)

La climatisation : un dilemme entre confort et survie

 

« Ces deux visions, foi dans l’innovation à venir ou repli sur des pratiques low tech déjà disponibles, peuvent s’avérer antagonistes, comme nous l’expliquait en mai dernier Philippe Bihouix, (…). « On a tendance à enrichir la complexité du monde aujourd’hui, alors que plus on va vers le simple, plus c’est résilient et efficace », assure-t-il, avant de déplorer que nous glorifiions en permanence les innovations technologiques, tout en délaissant les innovations économiques, politiques, sociales ou culturelles. Revenir à la bouteille consignée est peut-être moins prestigieux que d’inventer de nouveaux plastiques recyclables ou des technologies pour le transformer en énergie, mais sans doute plus efficace et rapidement applicable … »

Les trois effets pervers des climatiseurs sont, selon Vincent Lucchese, qu’ils « consomment énormément d’énergie » (10 % de la consommation mondiale d’électricité d’après un rapport AIE), qu’ils émettent en plus « directement des gaz à effet de serre » (les fluides réfrigérants qui fuient régulièrement) qui « ont un potentiel réchauffant 1 000 à 9 000 fois supérieur au CO2 », enfin que « mécaniquement, refroidir l’air quelque part, c’est le réchauffer ailleurs » (+2° à Tokyo où ils sont très nombreux). Et le réchauffement planétaire en cours ne semble pas devoir améliorer les choses : le parc « pourrait d’ici 2050 passer de 1,6 milliard à 5,6 milliards de climatiseurs installés dans le monde ». Face à cette « fuite en avant », il y a deux types de réponse qui suivent le clivage « entre le maintien d’un confort qui serait non négociable et le plaidoyer pour un nécessaire effort d’adaptation ». D’un côté, il s’agirait d’améliorer les climatiseurs pour limiter « leur impact sur le climat sans brider les désirs d’intérieur maintenus à 23°C en pleine canicule ». De l’autre, on met en avant « des solutions simples et connues » qui « permettent déjà de faire face à la canicule ». La France, où l’équipement reste faible (moins de 5 % des particuliers contre plus de 90 % aux États-Unis et au Japon), pourrait peut-être montrer l’exemple en choisissant cette deuxième réponse tout en réservant les climatiseurs aux endroits où « leur utilité est indiscutable » (hôpitaux, maisons de retraite …).

23 juillet 2019

Gérer les ressources urbaines « sobrement ». Une transition qui résiste

 

« Toutefois, dans ce cas comme dans d’autres étudiés dans l’ouvrage, les difficultés de gouvernance restent nombreuses, le passage d’une logique industrielle sectorielle à une logique territoriale peine à advenir. Finalement, la stratégie de sobriété mise en avant par les responsables politiques pâtit d’une faible cohérence interne et produit de maigres résultats en termes de réduction réelle des consommations. La sobriété recherchée, même dans un contexte institutionnel relativement stable, a du mal à s’imposer à l’agenda politique et technique local. »

Rendant compte de l’ouvrage collectif international Villes sobres. Nouveaux modèles de gestion des ressources, Daniel Florentin remarque que si son objectif initial était de recenser des expériences « pour concevoir, construire, gérer et maintenir autrement les espaces urbains » afin de réduire les consommations et l’empreinte matérielle, il aboutit finalement à « un questionnement plus profond sur la pertinence même de la notion de sobriété dans les différents territoires passés à la loupe, et à une critique par le fait de l’économie circulaire ». Les différentes expériences mentionnées montrent en effet « la faible intensité des changements observés » ou « leur difficile capacité à percoler, voire à fonctionner sur leur propre territoire de déploiement ». En cause, peut-être, le choix d’une « perspective uniquement institutionnelle » plutôt que « l’approche matérielle » annoncée et une vision de la sobriété qui « correspond davantage à de l’efficacité ou à de l’optimisation énergétique » en oubliant « la possibilité, voire à la nécessité de transformer radicalement les comportements de consommation et les modalités de la production urbaine ».

3 juin 2019

Ne faisons pas du climat l’ennemi du pouvoir d’achat

 

« Il existe déjà des aides à la décarbonisation que la création d’une telle prime pourrait unifier, tout en apportant la garantie que la hausse de la fiscalité verte vise des objectifs climatiques plutôt que des objectifs financiers. La définition précise des critères de cette prime pourrait faire l’objet d’une conférence annuelle définissant le meilleur compromis entre faisabilité pratique, simplicité du dispositif et protection des catégories les plus vulnérables. »

Pour « concilier protection du pouvoir d’achat et protection du climat », Frédéric Benqué, Joyce Bessis et Vincent Champain soulignent d’abord que la conjoncture n’aide pas puisque la richesse n’augmente plus que faiblement et que « pour les plus modestes, elle stagne depuis 2002 ». Or « en France, un ménage génère environ 26 tonnes de CO2 par an (en incluant le CO2 des produits importés). Passer de 26 tonnes à zéro coûte 2 à 3 000 euros par an, soit la moitié du budget d’alimentation d’un ménage ou la totalité de l’impôt sur le revenu des personnes physiques ». La situation n’est pas plus brillante aux États-Unis où les progrès contre la hausse des émissions ont été « encore plus lents ». Résultat, « des deux côtés de l’Atlantique les ménages à revenu moyen et faible sont pris en tenaille entre un pouvoir d’achat stable et des coûts en hausse : selon l’OFCE, la trajectoire carbone coûtera d’ici 2022 l’équivalent de 50 % de l’épargne des 20 % des Français les plus modestes, contre 25 fois moins (moins de 2 %) pour les 20 % les plus riches. » Pour les auteurs, « s’il est vrai que le plus efficace pour décarboner l’économie est de nous confronter au vrai prix du CO2, on doit en traiter les effets sur le pouvoir d’achat de façon systématique – sauf à susciter le rejet de la population ». Dans cette optique, « une prime pour la transition climatique (PTC) forfaitaire, calculée notamment en fonction du besoin initial de mobilité et de chauffage des ménages » permettrait de limiter « les trappes à pauvreté climatique qui risquent d’être créées par l’ampleur de l’effort de décarbonisation ».

29 mars 2019

Transition écologique : choisissons le réalisme

 

« La vérité est malheureusement très différente. La transition vers une économie neutre en carbone exigera de nous des sacrifices avant de nous apporter des bénéfices, et les segments les plus vulnérables de la société risquent d’être particulièrement touchés. Faute de reconnaître cette réalité et de s’y attaquer, le soutien à la transition écologique demeurera superficiel et fragile. »

L’initiative Green New Deal récemment proposée par des démocrates américains (dont Alexandria Ocasio-Cortez) a le mérite, selon Jean Pisani-Ferry« d’englober les multiples dimensions de ce qui sera nécessairement une transformation en profondeur de nos économies et de nos sociétés » et de ne pas se contenter de « fixer un juste prix du carbone ». Mais « elle évite soigneusement de mettre le doigt sur tout ce qui pourrait faire mal » alors que la transition écologique sera d’abord douloureuse et d’abord pour les « plus vulnérables ». Avec la « mise en place d’un prix du carbone », on provoquera « ce que les économistes appellent un choc d’offre négatif » : « certains équipements deviendront inutilisables et certaines technologies ne seront plus rentables » tandis qu’on assistera à « une baisse de la richesse, à mesure que diminueront la valeur des maisons mal isolées, celle des voitures trop gourmandes et celle des actions des sociétés pétrolières ». Un choc qui affectera nettement plus « les pauvres et la classe moyenne des périphéries urbaines » que « les riches et les habitants des centre-villes ». Des effets qui peuvent certes être « adoucis » (restitutions, dette, innovation technologique) mais seulement si l’action est « précoce » … et si l’on ne peint pas trop « le scénario en rose ».

13 mars 2019

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