Ne faisons pas du climat l’ennemi du pouvoir d’achat

 

« Il existe déjà des aides à la décarbonisation que la création d’une telle prime pourrait unifier, tout en apportant la garantie que la hausse de la fiscalité verte vise des objectifs climatiques plutôt que des objectifs financiers. La définition précise des critères de cette prime pourrait faire l’objet d’une conférence annuelle définissant le meilleur compromis entre faisabilité pratique, simplicité du dispositif et protection des catégories les plus vulnérables. »

Pour « concilier protection du pouvoir d’achat et protection du climat », Frédéric Benqué, Joyce Bessis et Vincent Champain soulignent d’abord que la conjoncture n’aide pas puisque la richesse n’augmente plus que faiblement et que « pour les plus modestes, elle stagne depuis 2002 ». Or « en France, un ménage génère environ 26 tonnes de CO2 par an (en incluant le CO2 des produits importés). Passer de 26 tonnes à zéro coûte 2 à 3 000 euros par an, soit la moitié du budget d’alimentation d’un ménage ou la totalité de l’impôt sur le revenu des personnes physiques ». La situation n’est pas plus brillante aux États-Unis où les progrès contre la hausse des émissions ont été « encore plus lents ». Résultat, « des deux côtés de l’Atlantique les ménages à revenu moyen et faible sont pris en tenaille entre un pouvoir d’achat stable et des coûts en hausse : selon l’OFCE, la trajectoire carbone coûtera d’ici 2022 l’équivalent de 50 % de l’épargne des 20 % des Français les plus modestes, contre 25 fois moins (moins de 2 %) pour les 20 % les plus riches. » Pour les auteurs, « s’il est vrai que le plus efficace pour décarboner l’économie est de nous confronter au vrai prix du CO2, on doit en traiter les effets sur le pouvoir d’achat de façon systématique – sauf à susciter le rejet de la population ». Dans cette optique, « une prime pour la transition climatique (PTC) forfaitaire, calculée notamment en fonction du besoin initial de mobilité et de chauffage des ménages » permettrait de limiter « les trappes à pauvreté climatique qui risquent d’être créées par l’ampleur de l’effort de décarbonisation ».

29 mars 2019

Transition écologique : choisissons le réalisme

 

« La vérité est malheureusement très différente. La transition vers une économie neutre en carbone exigera de nous des sacrifices avant de nous apporter des bénéfices, et les segments les plus vulnérables de la société risquent d’être particulièrement touchés. Faute de reconnaître cette réalité et de s’y attaquer, le soutien à la transition écologique demeurera superficiel et fragile. »

L’initiative Green New Deal récemment proposée par des démocrates américains (dont Alexandria Ocasio-Cortez) a le mérite, selon Jean Pisani-Ferry« d’englober les multiples dimensions de ce qui sera nécessairement une transformation en profondeur de nos économies et de nos sociétés » et de ne pas se contenter de « fixer un juste prix du carbone ». Mais « elle évite soigneusement de mettre le doigt sur tout ce qui pourrait faire mal » alors que la transition écologique sera d’abord douloureuse et d’abord pour les « plus vulnérables ». Avec la « mise en place d’un prix du carbone », on provoquera « ce que les économistes appellent un choc d’offre négatif » : « certains équipements deviendront inutilisables et certaines technologies ne seront plus rentables » tandis qu’on assistera à « une baisse de la richesse, à mesure que diminueront la valeur des maisons mal isolées, celle des voitures trop gourmandes et celle des actions des sociétés pétrolières ». Un choc qui affectera nettement plus « les pauvres et la classe moyenne des périphéries urbaines » que « les riches et les habitants des centre-villes ». Des effets qui peuvent certes être « adoucis » (restitutions, dette, innovation technologique) mais seulement si l’action est « précoce » … et si l’on ne peint pas trop « le scénario en rose ».

13 mars 2019

Comment parler pour sauver les arbres ?

 

«  Face à des agriculteurs conventionnels qui, pour la plupart, ne cachent pas leur mépris pour les mesures environnementales, qu’ils perçoivent comme une contrainte administrative imposée par des « fonctionnaires déconnectés de la réalité », il ne dispose que de sa parole pour convaincre. Comment parler pour sauver les arbres ? C’est la question que je me pose en observateur, pendant huit demi-journées à arpenter les champs de La Siouve en suivant Stéphane, et en l’écoutant plaider la cause des arbres sans qu’il ne dispense jamais de leçon d’écologie bocagère. Plus étonnant, les mots de paysage, de biodiversité, d’écologie ou d’environnement sont bannis de son vocabulaire. S’il parvient à se rendre audible auprès de ses interlocuteurs, c’est parce qu’il traduit les enjeux environnementaux dans le registre social et linguistique villageois et agricole. »

Dans un village où le remembrement a provoqué une « ambiance délétère, liée à des problèmes politiques locaux », Léo Magnin raconte comment Stéphane Hékimian de la Mission Haies Haute Auvergne organise une tardive bourse d’échanges d’arbres destinée à limiter les nombreux abattages qui accompagnent généralement cette opération délicate. La technique consiste à estimer la valeur des arbres présents sur les parcelles échangées afin que les propriétaires ne se sentent pas lésés et ne retournent pas leur vindicte contre les arbres, l’ancien propriétaire parce qu’il estime avoir trop donné, le nouveau parce qu’il estime n’avoir pas assez reçu (« Une fois que la procédure touche à sa fin, grosse des rancœurs accumulées tout au long des mois et des années passés, un curieux transfert s’opère : les contrariétés sociales se déchaînent sur les chênes et les frênes et, bien souvent, la jalousie des voisins ne trouve pas meilleur exutoire que l’abattage systématique des arbres. On « tombe les bois » pour ne pas perdre la face. »). Stéphane Hékimian a 3 « stratégies argumentatives ». D’abord, l’approche compréhensive : faire comprendre aux propriétaires que couper les arbres sans réfléchir va contre leurs intérêts et même leurs sentiments. Ensuite, la transmission d’un savoir technique :  leur apprendre les trucs du métier d’estimateur d’arbres et de bois que bien peu connaissent. Enfin, le bluff réglementaire : la peur du gendarme et de l’administration, utilisée seulement en dernier ressort … Car « parler pour l’environnement revient, contre toute attente, à ne pas parler d’un point de vue environnementaliste, mais à faire saillir les prises sociales, professionnelles et techniques dont un type de public peut se saisir pour transformer l’environnement lointain de l’action publique en une réalité palpable et immédiate. Parler d’environnement n’est donc pas seulement parler de quelque chose, c’est aussi et surtout parler à quelqu’un ».

11 mars 2019

Les normes écrasent les agriculteurs

 

« Un sentiment d’irréalité face à des demandes administratives inadaptées au concret du terrain saisit aussi certains agriculteurs. « J’ai eu un contrôle assez étrange sur les surfaces pâturées par mes bêtes, raconte Christophe Morantin, éleveur de brebis et maraîcher dans la Drôme. Eux ont un GPS et un écran avec des images satellite, et il faut faire correspondre avec les broussailles, les amas de pierres, les forêts. Heureusement, je ne m’étais pas trop mal débrouillé dans ma déclaration. Sinon, le risque est d’avoir à rembourser des sommes importantes alors que dans la très grande majorité des cas, l’erreur n’est pas volontaire. On trime et un contrôle peut tout mettre à terre. On ressent de l’impuissance et de l’injustice, surtout quand on voit que Lactalis ou la ferme “des 1.000 vaches” font des erreurs infiniment plus grandes et échappent aux sanctions. » »

La mort en 2017 d’un éleveur tué par les gendarmes à la suite d’un contrôle a attiré l’attention sur le stress vécu par les agriculteurs avec l’accumulation des normes et la multiplication des contrôles. Le sentiment d’inégalité (certains secteurs sont plus contrôlés que d’autres, les normes sont plus faciles à respecter pour les grosses exploitations) et de loterie (« L’interprétation des normes n’est pas la même qu’on soit à Dunkerque ou Biarritz. Dans le cas des produits fabriqués à la ferme, le paysan peut tomber sur une direction départementale zélée qui va regarder tous les produits, mais ailleurs, elle sera plus constructive. ») ajoutent au malaise qui a poussé la Confédération Paysanne à publier un Guide des droits et devoirs en situation de contrôle pour apaiser les relations entre paysans et contrôleurs (eux aussi étant demandeurs) et à pousser à ce que ces contrôles soient d’abord « une évaluation permettant à l’agriculteur d’améliorer ses pratiques ».

17 juillet 2018