prendre soin

La législation française sur le cannabis n’est pas près d’évoluer

 

« En s’appuyant sur l’analyse économique et l’étude des expériences étrangères récentes, ils défendent l’idée selon laquelle la légalisation du cannabis récréatif, strictement encadrée, permet à la fois de restreindre l’accès au produit pour les plus jeunes, de lutter contre la criminalité, et de développer un secteur économique créateur d’emplois et de recettes fiscales. »

C’est selon, Jean-Yves Nau, un autre « paradoxe français » : conjuguer « l’une des législations les plus sévères contre le trafic et l’usage de produits stupéfiants – et tout particulièrement de cannabis » et être « l’espace européen où la consommation de cannabis bat tous les records ». D’où des appels récurrents à une dépénalisation ou une légalisation de la consommation pour libérer les forces de l’ordre d’une répression chronophage et inefficace et augmenter les ressources de l’État grâce à une taxation de la commercialisation « au même titre que ces autres substances addictives que sont le tabac et les boissons alcooliques ». Mais autre paradoxe, ces appels ne rencontrent pas « le moindre écho positif au sein des pouvoirs législatif et exécutif », même « lorsque le pouvoir en place se pique de progressisme ». Ce printemps, les choses bougent toutefois sur trois fronts avec d’abord l’évaluation en cours d’un circuit expérimental de prescription de cannabis thérapeutique par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Une démarche que vient de vivement contester l’Académie nationale de pharmacie, dénonçant un « abus de confiance ». Deuxième front, un appel de députés le 18 juin appelant à la « constitution d’un monopole pour la production et la vente du cannabis par la création d’une société nationale, la SECA (Société d’exploitation du cannabis), permettra de réguler la production et la vente tout en contrôlant la consommation ». Troisième front, après le thérapeutique et le politique, l’économique : une note du Conseil d’analyse économique (CAE) intitulée « Cannabis: comment reprendre le contrôle ? » et proposant un modèle français de légalisation se traduisant par « un niveau de recettes fiscales de 2 milliards d’euros ». Mais, selon « les spécialistes d’addictologie proches du pouvoir », la difficile ouverture de la PMA aux femmes seules et couples de femmes exclut toute réforme sur le cannabis récréatif durant ce quinquennat.

26 juin 2019

La maladie de Lyme ou la rupture entre médecins et malades

 

« Sur 301 personnes avec une maladie de Lyme présumée, 91 % avaient été exposées à des morsures de tiques et 51 % faisaient état d’une telle morsure. La moitié des patient·es avaient déjà été traité·es par au moins une cure de médicaments anti-infectieux. Dans cette série, le diagnostic initialement porté n’a pu être confirmé que chez moins de 10 % des sujets. Le traitement présomptif administré avait échoué dans plus de 80 % des cas, et 80 % des malades ont été diagnostiqué·es comme souffrant d’une autre maladie (psychologique, rhumatologique, neurologique ou autre). »

« Il s’agit pour les médecins, face à leur patientèle, de percevoir les signes, de porter un diagnostic et enfin de prescrire un traitement » : pour Jean-Yves Nau, ce triptyque fondamental de la « médecine occidentale officielle » est mis à mal par un « cas emblématique » comme la maladie de Lyme, « à l’origine d’une affaire édifiante qui voit s’opposer plusieurs chapelles et se dessiner bien des impasses ». Première difficulté, « l’hétérogénéité des symptômes » et le « caractère imprévisible de son évolution, plus ou moins entrecoupée de poussées et de rémissions ». Deuxième difficulté, le « nombre des bactéries pathogènes impliquées » et les « incertitudes quant à la fiabilité des examens biologiques utilisés pour établir un diagnostic ». Troisième difficulté, la vive controverse lancée par « des associations de patients, rejoints par quelques médecins et chercheurs et des activistes » qui affirment « l’existence d’une maladie chronique, distincte de la forme disséminée tardive de la maladie : le syndrome persistant polymorphe après une possible morsure de tique (SPPT) ». Un « ambitieux plan national de lutte contre la maladie de Lyme et les maladies transmissibles par les tiques » en 2016 s’est heurté à la division des spécialistes démontrée par la sortie presque concomitante cette année d’une étude montrant un important « surdiagnostic et surtraitement antibiotique » en France et du livre J’ai surmonté la maladie de Lyme préfacé par l’un des chercheurs les plus favorables à une reconnaissance officielle du SPPT.

6 juin 2019

Enfants et écrans, et si on changeait de focus ?

 

« L’appel des trois académies insiste fortement sur l’inégalité entre enfants face à des usages qui nécessitent une explicitation, un apprentissage des précautions, que tous les parents ne sont pas en mesure de transmettre. La pratique numérique est déployée à tous les niveaux, dans les services, à l’école. Et l’école est encore un lieu où la fracture peut s’accentuer : le numérique permet à chaque parent d’être informé en temps réel de la scolarité, des absences, à condition de maitriser l’outil, d’y avoir un accès à la maison. L’appel insiste sur l’exclusion sociale qui est en train de se mettre en place du fait des technologies numériques, sans que des mesures ne soient prises. »

L’« appel à la vigilance raisonnée sur les technologies numériques » lancé par trois académies (ici analysé par Roseline Prieur) innove en ce qu’il privilégie « l’angle des préconisations à celui d’une simple recommandation, et l’angle des politiques publiques plutôt que celui des choix individuels ». Mais aussi en se refusant à qualifier d’« addiction aux écrans » tout « usage inconsidéré » et en rappelant que « seule la pratique des jeux vidéo a pu donner naissance à des addictions comportementales ». Ce qui inquiète les académies, « c’est la facilité qu’ont les éditeurs de logiciels de jeux vidéo à employer des neuroscientifiques ou des psychologues pour introduire dans leurs productions des techniques inspirées des jeux de hasard et d’argent », la vulnérabilité des enfants « face aux dérives possibles en matière de sommeil, de communication, d’hyperactivité », des adolescents face à des réseaux qui leur « renvoient des signaux aussi bien positifs que négatifs, « je t’aime » ou « je te hais », messages qui peuvent être destructeurs ». L’enseignement se retrouve donc en première ligne pour à la fois ne pas accentuer les inégalités de fait et aider les jeunes à devenir des « usagers éclairés ».

9 avril 2019

Comprendre le refus de l’hébergement d’urgence par les sans-abri

 

« Nous avons rencontré des personnes nouant des relations, certes fragiles mais bien réelles, avec des passants ou des commerçants, avec qui des rites de salutation voire de conversation sont rendus possibles par leur installation dans la durée sur un même espace public. Nous avons vu des personnes rendant des services ponctuels à des passants ou des habitants, ou encore recevant des membres de leur famille. Enfin, leur mise à distance des hébergements sociaux ne signifie pas refus de l’assistance en général, et encore moins de la société, ces personnes pouvant être allocataires de minima sociaux ou entretenir des relations régulières avec d’autres services d’aide aux sans-abri que les hébergements, comme les maraudes ou les accueils de jour. »

Face au lieu commun qui énonce que « si des personnes dorment dans la rue, c’est qu’elles l’ont choisi », Édouard Gardella (CNRS, ONPES) rappelle que « l’immense majorité des personnes sans abri le sont en raison du manque de places disponibles en hébergements sociaux ». Pour « la minorité de personnes sans abri qui, installées dans les espaces publics, refusent durablement d’aller dans des hébergements accessibles », c’est qu’elles critiquent « le manque d’intimité, d’hygiène ou de sécurité, l’inadaptation des modalités d’accès et de fonctionnement » de ces structures. Au cours de son enquête, Gardella constate que ces critiques sont également courantes chez ceux qui acceptent de recourir à ces hébergements et que donc, critiquer n’est pas forcément refuser. Revenant sur la notion de désocialisation, très utilisée pour expliquer ces refus d’hébergement, ce qui suggère que ces personnes seraient en « rupture vis-à-vis non seulement des institutions d’assistance mais aussi de la société en général », Gardella estime que cela ne prend pas en compte le fait « que les personnes sans abri, sédentarisées à distance des hébergements sociaux et dans un espace public, fréquentent d’autres personnes sans abri de façon régulière », qu’elles sont « engagées dans des échanges de dons et de contre-dons au sein de groupes aux frontières fluctuantes ». En privilégiant une explication et une réponse individualisées à ces refus d’hébergement, les institutions ne voient pas que les sans-abris appartiennent à des collectifs « qui s’échangent des biens ou des gestes d’attention. Ces groupes sont aussi structurés par des rappels à l’ordre, que ce soit sur la participation aux tâches collectives (faire à manger, récupérer des biens de survie) ou sur la conduite à tenir en public par égard pour les passants ou les voisins ». L’ancrage dans un lieu (« ma vie est ici », « ici, j’ai mes habitudes », ou encore « ici, tout le monde me connaît ») et dans un groupe explique cette résistance « même si cet ancrage les expose à une précarité matérielle extrême, à des souffrances psychologiques, à des violences physiques, à une dégradation très forte de leur état de santé, voire à une mort précoce ».

4 avril 2019

De quoi sommes-nous malades ?

 

« La compréhension de la maladie ne provient plus d’une expérience vécue en première personne, mais d’une analyse épidémiologique extraite de statistiques. Or cette perte de repère n’a pas seulement un impact sur le vécu du patient, mais aussi sur la capacité à débattre des grands enjeux de santé, et finalement sur le sens même de la maladie. Comme si la précision des données avait brouillé le sens des choses, comme si, à mesure qu’on voyait mieux ce qui peut nous guérir, on comprenait moins ce qui nous rend malades. De quoi sommes-nous vraiment malades ? »

Face à une médecine qui a totalement changé son mode de pensée en quelques décennies, où il n’y a plus agression du corps mais facteurs de risque, où il n’y a plus de mal mérité mais niveaux en plus ou en moins, le danger pour le patient est « d’être exproprié de sa maladie » et qu’il n’ait plus de « modèle clair de compréhension » de celle-ci. Cette « multiplication des signes médicaux » doit, pour le philosophe en éthique médicale Guillaume von der Weid, forcer la médecine à clarifier « les principes et les valeurs qui permettront de trancher des questions cruciales que sa complexité ne permet plus d’éclairer ». Et refaire une place, loin des mirages du transhumanisme, à la notion de maladie non comme conséquence de « comportements excessifs » (version classique) ou de « funestes hasards » (version actuelle) mais comme limite : « Or la vie est une puissance limitée et la maladie, avec la souffrance, la blessure, la mort, en sont le signe irréductible. Car nous ne sommes pas plus malades d’un virus ou d’un déséquilibre qui nous puniraient, que de corrélations statistiques ou d’aléas génétiques, nous sommes malades de ce que nous sommes limités ». Une limite qui rappelle le retrait de Dieu conceptualisé par les kabbalistes et peut nous faire comprendre que « le prix à payer pour être fort et autonome, c’est de pouvoir être faible et dépendant ».

20 février 2019

 

Neuroéthique : l’humain n’est pas réductible à son cerveau

 

« Nous assistons également à une invasion des neurosciences dans de très nombreux domaines autres que médicaux : la justice, le marketing, l’éducation, les ressources humaines, la politique. Cet essor est étroitement lié à l’émergence des techniques comme l’IRM, que certains utilisent déjà pour décrire la pensée, les émotions, les motivations, avec au-delà la perspective de maîtriser les processus de prise de décision qui guident nos choix et nos actions. Ils vont parfois jusqu’à attribuer aux neurosciences le pouvoir de décrire l’être humain dans son individualité, sa subjectivité, ses actions, sa vie privée et sociale. Or dans la réalité, les connaissances actuelles ne permettent pas de caractériser un individu ou son comportement par la simple observation de son cerveau, loin de là. Une personne humaine n’est pas réductible à son cerveau. »

Après avoir résumé les avancées récentes des neurosciences grâce au « développement des techniques d’exploration du cerveau » comme l’IRM fonctionnelle, Catherine Vidal et Hervé Chneiweiss, deux neurobiologistes membres du Comité d’éthique de l’Inserm, font une revue de « l’invasion des neurosciences » en dehors du cadre médical : neuro-amélioration (comportement et performances cognitives), neuro-justice (utilisation de l’imagerie cérébrale dans les expertises, caractérisation des comportements à risques), neuro-politique (utilisation des singularités cérébrales supposées de telle ou telle population), neuro-marketing (études des mécanismes à l’œuvre dans la décision d’achat), neuro-éducation … Si ces pratiques et leurs dérives semblent en roue libre aux États-Unis, elles sont limitées en France par les interdictions d’utiliser les appareils d’IRM hors des établissements de soins et de recherche biomédicale et d’utiliser la stimulation cérébrale en dehors d’un protocole de soins. Mais pour combien de temps ? Selon ces spécialistes, « les Français ne sont pas assez informés sur les dérives possibles de l’utilisation de l’IRM », d’autant que « pour un public non averti, les images colorées du cerveau sont fascinantes et peuvent apparaître comme une preuve scientifique objective ».

3 juillet 2018