Neuroéthique : l’humain n’est pas réductible à son cerveau

 

« Nous assistons également à une invasion des neurosciences dans de très nombreux domaines autres que médicaux : la justice, le marketing, l’éducation, les ressources humaines, la politique. Cet essor est étroitement lié à l’émergence des techniques comme l’IRM, que certains utilisent déjà pour décrire la pensée, les émotions, les motivations, avec au-delà la perspective de maîtriser les processus de prise de décision qui guident nos choix et nos actions. Ils vont parfois jusqu’à attribuer aux neurosciences le pouvoir de décrire l’être humain dans son individualité, sa subjectivité, ses actions, sa vie privée et sociale. Or dans la réalité, les connaissances actuelles ne permettent pas de caractériser un individu ou son comportement par la simple observation de son cerveau, loin de là. Une personne humaine n’est pas réductible à son cerveau. »

Après avoir résumé les avancées récentes des neurosciences grâce au « développement des techniques d’exploration du cerveau » comme l’IRM fonctionnelle, Catherine Vidal et Hervé Chneiweiss, deux neurobiologistes membres du Comité d’éthique de l’Inserm, font une revue de « l’invasion des neurosciences » en dehors du cadre médical : neuro-amélioration (comportement et performances cognitives), neuro-justice (utilisation de l’imagerie cérébrale dans les expertises, caractérisation des comportements à risques), neuro-politique (utilisation des singularités cérébrales supposées de telle ou telle population), neuro-marketing (études des mécanismes à l’œuvre dans la décision d’achat), neuro-éducation … Si ces pratiques et leurs dérives semblent en roue libre aux États-Unis, elles sont limitées en France par les interdictions d’utiliser les appareils d’IRM hors des établissements de soins et de recherche biomédicale et d’utiliser la stimulation cérébrale en dehors d’un protocole de soins. Mais pour combien de temps ? Selon ces spécialistes, « les Français ne sont pas assez informés sur les dérives possibles de l’utilisation de l’IRM », d’autant que « pour un public non averti, les images colorées du cerveau sont fascinantes et peuvent apparaître comme une preuve scientifique objective ».

3 juillet 2018

Une maison pas comme les autres pour les malades d’Alzheimer

 

« Personne n’a compris ce que je voulais dire en langage des signes, vous voyez, reprend enfin Nicole Poirier avec un accent québecois prononcé après ce début musical. Vous avez pu observer que je m’énervais, même si je ne parlais pas. C’est désagréable, hein. Voilà ce que les personnes atteintes d’Alzheimer ressentent quand elles ne vous comprennent pas. »

Le modèle, Carpe Diem, est québécois : un ancien presbytère de Trois-Rivières utilisés depuis 1995 par Nicole Poirier pour héberger des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer … mais avec des portes ouvertes, « symbole de liberté pour les habitants » et en relation constante avec les familles qui « connaissent leurs proches bien mieux que n’importe quel personnel soignant ». Un personnel « très polyvalent » qui « personnalise l’accompagnement de chaque personne. Nous mangeons et cuisinons tous ensemble. Et les habitants contribuent à leur tour aux tâches du personnel, comme le ménage par exemple. » Résultat une approche de la maladie où l’on part du malade et où on tente de le comprendre et d’adapter le soin en conséquence pour que « les besoins de l’institution » ne priment pas « sur les besoins du patient ». Le modèle commence à faire des émules et des maisons sur ce modèle ont été créées en Belgique et en France.

2 juillet 2018

Comment les psy ont investi le pénal, et pourquoi c’est un problème

 

« De l’aveu des professionnels et des chercheurs, notamment d’une partie de ceux ayant promu ces outils, il est tout à fait impossible de garantir de façon certaine la récidive ou la non-récidive d’un individu. Pourtant, c’est aussi sur la base de ces dispositifs – qui n’offrent donc aucune certitude – que les experts psychiatres et psychologues sont susceptibles, dans le cadre de la rétention de sûreté, de prolonger l’enfermement des justiciables au-delà de la peine … On ne peut alors que s’étonner du décalage entre le pouvoir exorbitant donné aujourd’hui aux spécialistes du psychisme – pouvoir qu’une partie d’entre eux refuse d’ailleurs d’endosser – et la faillibilité de leurs outils et de leurs évaluations. »

D’abord conçue pour les délinquants sexuels, la médico-psychologisation touche aujourd’hui toutes sortes d’auteurs d’infractions et est devenue « l’un des rouages principaux qui permet le fonctionnement de la machine pénale ». Le sociologue Sébastien Saetta pointe un certain nombre de problèmes éthiques et pratiques causés par cette généralisation. Parmi ceux-ci, la remise en cause du consentement aux soins et du secret médical, le fait que le soin, « quasi forcé », se rajoute dans les faits à la peine d’emprisonnement pour des durées de plus en plus longues, l’aggravation des peines due aux expertises psychiatriques « plus facilement défavorables que favorables aux justiciables », la très contre-productive systématisation (au détriment des cas sérieux) de l’injonction de soins, l’oubli des causes sociales de la délinquance …

27 juin 2018