choisir

La démocratie au temps des Gilets jaunes

 

« La démocratie se constitue d’un écart, d’un écart avec elle-même. D’abord dans le temps. La démocratie – c’est la grande leçon de ce livre, il me semble – ne peut être conçue dans une pensée statique. Elle ne peut être pensée qu’en dynamique parce qu’elle est une production continue (…). La démocratie se produit continuellement comme gouvernement, par la délibération entre égaux, mais elle produit aussi ses citoyens, sans lesquels elle n’existe pas mais qui ne lui préexistent pas. »  

Dans une période où « la jalousie et donc le ressentiment » semblent être « un des puissants moteurs des populismes », quelle peut être notre définition de la démocratie ? Rendant compte du livre Démocratie ! Hic et nunc de Jean-François Bouthors et Jean-Luc Nancy, Marie-Thérèse Straggiotti souligne que ceux-ci « n’ont jamais vu la démocratie « appliquée » nulle part » et qu’elle « est toujours survenue pour « réparer » des conditions d’existence difficiles de nations en crise ». En plus de cet avènement difficile et d’être « fondamentalement délibérative », ce qui caractérise la démocratie selon Bouthors et Nancy est « l’autotranscendance » et le pouvoir qui « ne vient plus d’une autorité supérieure externe ». Elle n’est pas non plus une « autonomie absolue » (qu’ils critiquent « chez les Gilets jaunes qui se prennent pour le peuple et prétendent parler en son nom ») mais un système qui « produit aussi ses limites », « définit le champ où s’exerce la liberté, c’est ce qu’on appelle le droit ». « Lieu vide », « espace où l’on délibère » (« nombreux sont ceux qui tentent de l’investir et de la faire basculer »), la démocratie chemine sur une éternelle « ligne de crête » 

(21 décembre 2019)

Pourquoi la « gestion de crise » à la française est dépassée

 

« Ce qui frappe dans cette communication, c’est d’abord son caractère vertical et descendant : l’État, par la voix du préfet et des autres administrations déconcentrées, informe une population passive. Il tient un discours rassurant, s’appuie sur des mesures et la parole des experts pour écarter tout risque aigu puis tout risque tout court, pour ne retenir qu’un problème olfactif, puis psychologique. Ce discours, ensuite, n’exprime aucune inquiétude et ne prend pas au sérieux celle qui s’exprime dans la population. On ne relève aucune forme d’empathie dans les communiqués, aucune formule suggérant que l’État entend les questions qui remontent et s’engage à y répondre. À aucun moment l’État ne se place-t-il aux côtés de la population : au contraire, il la surplombe pour mieux la protéger. »

Notant que ni l’ « architecture centrale– organisée autour du préfet à l’échelon départemental – ni les principes sur lesquels elle s’appuie » n’ont « fondamentalement évolué » en matière de gestion de crise ces 20 dernières années en France malgré « d’importantes réformes et réorganisations », Olivier Borraz (sociologue des organisations au CNRS) se penche d’abord sur le discours des autorités après l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen. La première posture est celle « de l’État protecteur, qui se veut rassurant tout en prodiguant des conseils, mais qui n’exprime ni inquiétude ni souci de vigilance accrue ». Cette communication verticale et à sens unique peut laisser penser que « ce qui inquiète vraiment les autorités », ce n’est pas les conséquences sanitaires ou environnementales de l’accident mais « la saturation du service d’appel du SAMU, la mobilisation des agriculteurs inquiets pour leurs revenus ou encore d’éventuels comportements de panique au sein de la population ». Rien d’étonnant donc si se développe alors « dans la population une inquiétude mélangée à une colère croissante » puisqu’« à aucun moment la communication officielle » ne prend « au sérieux les questions que posent les habitants ». L’effet produit est « exactement inverse » à celui voulu par les autorités pour lesquelles « une crise est d’abord un moment de perturbation, une menace à l’ordre public, une source d’instabilité. Il est donc du devoir des représentants de l’État de maintenir l’ordre, en mobilisant des effectifs, en produisant des connaissances et en tenant un discours rassurant ». Pour éviter ces « erreurs récurrentes », Borraz propose « quatre prémisses » : prendre au sérieux l’inquiétude de la population (qui n’est pas le problème), « associer cette population et ses associations à la collecte et l’analyse de données, notamment par le biais des réseaux sociaux », utiliser ces réseaux sociaux pour communiquer « en adoptant une posture empathique » et enfin « dépasser une vision archaïque de l’État comme seul responsable de la sécurité des populations ».

(3 octobre 2019)

Le mille-feuille des politiques publiques, ou le retour du vieux monde

 

« Tout ceci est conforme à ce qu’aurait pu prévoir l’analyse économique. La concurrence est bien imparfaite dans la restauration, comme dans la grande majorité des activités (…). Dans ces conditions, les prix incorporent une rente de situation. C’est ce que confirme la faible baisse des prix au bénéfice des consommateurs. La baisse de TVA a simplement permis d’accroître la rente, et celle-ci a été récupérée par ceux qui se la partageaient, en fonction de leur pouvoir de marché. Très peu donc pour les employés, un peu plus pour les fournisseurs, la plus grosse part est allée aux restaurateurs. »

En se basant sur une étude examinant l’impact de la baisse de la TVA sur les prix de la restauration en 2009, Charles Wyplosz détaille d’abord les objectifs annoncés de cette mesure qui a coûté dès la première année 3 milliards d’euros à l’État : « La promesse d’alors était de faire baisser les prix de la restauration (objectif : plaire au Français moyen friand de sorties culinaires), de stimuler l’emploi dans le secteur (objectif : faire baisser le taux de chômage) et d’y encourager les investissements (objectif : relancer la croissance après la crise financière) ». Un « contrat d’avenir » avait même été signé avec les organisations professionnelles du secteur qui avaient fait un certain nombre de promesses. Or, « d’après l’étude, ce n’est pas du tout ce qui s’est passé » : la baisse des prix se limita à un timide 2 % (au lieu des 12 % promis) et il n’y eut pas d’augmentation de l’activité ni donc de l’emploi. En fait, « plus de la moitié a été accaparée par les restaurateurs eux-mêmes, dont les profits ont augmenté de 24 %. Le reste a été consacré à une modeste augmentation des salaires des employés, de l’ordre de 1 %, et à une hausse des prix perçus par les fournisseurs des restaurants, évaluée à 5 % » … Pour Wyplosz, le véritable résultat, symptomatique des politiques publiques, a été d’ajouter une nouvelle couche au « célèbre mille-feuille budgétaire » et de créer une nouvelle rente de situation.

10 septembre 2019

« Les forces populistes ne sont pas juste un accident de l’histoire »

 

« On trouve dans toutes nos études un sentiment de solitude beaucoup plus important dans les villes de taille intermédiaire où il y a eu une désindustrialisation, une érosion des services publics et aussi une perte des services de proximité. Le point commun des « gilets jaunes » est souvent leur solitude. »

« Les principaux risques aujourd’hui sont politiques », explique d’entrée Yann Algan (interrogé par Grégoire Normand et co-auteur du livre Les origines du populisme) et si la politique est aujourd’hui agitée par le populisme, « le premier facteur qui permet d’expliquer ces phénomène est d’ordre économique ». C’est l’économie et « l’incapacité des institutions à protéger les citoyens contre les dérèglements du capitalisme » qui expliqueraient la « très grande défiance » des citoyens à leur égard et le vote populiste des régions qui ont le plus souffert des destructions d’emplois dues au développement du commerce international. Algan pointe aussi la « désocialisation des catégories populaires » due « au passage d’une société de classe à une société d’individus isolés ». Pour « s’attaquer aux causes de cette solitude dans les sociétés post-industrielles », il pense qu’il faut « favoriser l’émergence de nouveaux lieux de socialisation » au travail et dans les territoires mais aussi « travailler sur une école de la confiance avec des méthodes pédagogiques adaptées ».

(2 septembre 2019)

« Je ne vois pas de nouveau Badinter à l’horizon »

 

« Il y a une vraie prise de conscience mais cela reste au niveau des déclarations d’intention. Le discours d’Agen de mars  2018 du président de la République posait les termes d’une refondation pénale. Mais rapidement, on se rallie à ce que l’opinion publique pense. Robert Badinter avait été capable de prendre des décisions fortes, de la suppression de la peine de mort, bien sûr, à la fin des quartiers de haute sécurité ou l’introduction de la télévision. Autant de mesures prises contre l’opinion … »

Interrogée par Stéphane Menu, Adeline Hazan (contrôleure générale des lieux de privation de la liberté depuis 2014) revient d’abord sur le rapport récent à propos des conditions de détention la nuit, un temps où « les libertés sont encore moins garanties que le jour » puisque « si quelque chose de grave survient au cours de la nuit, il est plus difficile encore d’alerter les surveillants, les infirmiers, voire les policiers dans les commissariats dans le cadre de gardes à vue ». Face aux demandes de sévérité et de sécurité de l’opinion publique, elle souligne qu’il y a une différence entre la psychiatrie (où « il y a une plus grande tolérance ») et « le reste, et notamment le monde carcéral et celui des centres de rétention » pour lequel « l’opinion est beaucoup moins souple ». Selon elle, « les gouvernements successifs n’ont pas fait assez de pédagogie pour montrer que la société elle-même aurait tout intérêt à être moins sécuritaire pour éviter la récidive qui est essentiellement liée à l’absence d’organisation en interne dans les prisons pour préparer la sortie vers une autre vie. La frilosité caractérise l’action des pouvoirs publics en la matière. Elle a du mal à se détacher de ce que l’opinion publique pense. »

22 juillet 2019

Maintien de l’ordre : qui décide de quoi ?

 

« Quand les CRS et les gendarmes mobiles doivent attendre l’ordre de leur supérieur hiérarchique (qui reçoit lui-même les consignes du centre de commandement) pour effectuer le moindre geste – charger, faire un tir de grenade lacrymogène, tirer au LBD –, les BAC (ou les BRAV-M depuis quelques semaines) fondent leur action sur l’initiative individuelle. On aurait ainsi tort de considérer que l’emploi des BAC dans les opérations de maintien de l’ordre se fait uniquement parce que l’État ne dispose pas de suffisamment d’effectifs en forces mobiles : les BAC sont aussi vues comme un moyen permettant de ne pas avoir à compter sur des forces mobiles parfois lentes à réagir à cause d’un encadrement hiérarchique très fort. »

Les interventions policières où les forces de l’ordre sont accusées de violences n’étant « pas facilement lisibles pour le manifestant, le journaliste ou le chercheur », Aurélien Restelli s’appuie sur les rares « séquences judiciaires » où elles peuvent être analysées dans le détail. Il remarque d’abord que les règles ne sont de fait pas les mêmes à Paris et ailleurs puisque la déclaration préalable de la manifestation en préfecture n’est strictement exigée qu’à Paris alors qu’ailleurs, « la règle implicite qui prévaut est la suivante : les manifestations non déclarées sont tolérées jusqu’aux premiers troubles à l’ordre public ». « Loin des principes de la désescalade qui ont peu à peu été mis en application dans d’autres pays européens », les forces de l’ordre françaises ont aussi la particularité de se montrer attentistes voire passives avant « une intervention policière relativement massive qui exclut la plupart du temps tout retour un arrière ». Pour « conserver souplesse, réactivité et adaptabilité », les responsables de l’ordre public préfèrent disposer à la fois de deux types de forces : d’un côté des unités spécialisées et strictement soumises à la hiérarchie comme les CRS et les gendarmes mobiles, de l’autre des « unités moins bien formées, comme les Brigades Anti-Criminalité (BAC) » qui agissent elles de façon autonome et sont régulièrement critiquées pour leurs initiatives. Mais pour Restelli, « ce qui reste relativement flou, c’est le poids du politique » au plus haut niveau, un poids qui semble « non négligeable dans la conduite stratégique des opérations de maintien de l’ordre, tout du moins à Paris ou dans les autres foyers de contestation importants ».

7 juillet 2019

Envie de participer à la vie du Forum protestant ? Nous rejoindre