Ras-le-bol fiscal : info ou intox ?

 

« Sera-t-on un jour heureux de payer des impôts ? Sans doute pas. Les sondeurs ont de beaux jours devant eux et donc les lobbies anti-fiscalité aussi. Au minimum, il est possible de faire en sorte de mieux faire comprendre à quoi sert l’argent des impôts et de trouver un mode de prélèvement plus juste. Pour cela, il faut décrypter la manœuvre politique qui consiste à détourner le mécontentement social motivé par l’injustice du système fiscal pour en faire une fronde fiscale. »

La crise des Gilets Jaunes et la mise en place du prélèvement à la source ont été deux occasions de relancer le débat sur le ras-le-bol fiscal. Pour Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, ce débat est vicié. Sans parler des chiffres (les dépenses publiques ne paraissent élevées en France que parce qu’une bonne partie des dépenses d’éducation, de retraite et de santé y sont comptabilisées à la différence d’autres pays), c’est d’abord l’occasion pour les « privilégiés » de « surfer sur la vague pour tenter d’obtenir de nouvelles réductions d’impôts. Une gourmandise sans fin qui nourrit les tensions sociales dans notre pays ». Une vague alimentée par des sondages vite faits et qui ne transmettent que « l’air du coin de la rue » et relayée par des « experts » qui « arpentent les médias ».

Mais si cela fonctionne, c’est qu’une contestation existe et qu’elle « est d’abord un refus de l’injustice. Elle traduit le ras-le-bol d’une politique fiscale injuste et non un ras-le-bol des impôts en général ». Effectivement, « les catégories populaires et moyennes ont le sentiment très désagréable de payer pour les autres » puisque « les gouvernements ont recentré un certain nombre de politiques sur les plus démunis, tout en maintenant les privilèges fiscaux des plus aisés ». Et les jeunes cadres célibataires (« bien représentés dans la presse ») « peuvent avoir le sentiment de supporter un poids supérieur aux autres en matière d’impôt sur le revenu ». Il faut donc « écouter ceux qui peuvent avoir des raisons de se plaindre des impôts » et trouver des solutions après avoir passé « intelligemment les dépenses publiques au peigne fin ».

14 janvier 2019

« Gilets jaunes » : le (dés)intérêt général

 

« Cette puissance prêtée à un homme seul engendre une mortelle illusion : elle fait de lui un démiurge, alors qu’il n’est de plus en plus qu’un colosse aux pieds d’argile. La distance verticale qui s’instaure, faute d’intermédiaires crédibles, forge un hiatus entre l’État et la population. D’espoirs déçus en promesses non tenues, la frustration passe de l’indifférence blasée à la colère et à la rancœur. »

Le mouvement des Gilets Jaunes s’inscrit, pour Claude Patriat, à la fois dans un mouvement global d’érosion de la confiance dans la démocratie libérale et comme un signe de la crise française d’un « système institutionnel aussi ambigu que fatigué » : faute de pouvoir être un démiurge, le président devient vite un paratonnerre « sur lequel s’abattent les foudres réunies de la colère sociale et de la frustration politique ». Si tout le système pousse à un « usage vertical du pouvoir », c’est cet usage qui provoque en retour une contestation « amplifiée par la complaisance des médias en continu, contaminée par la surenchère des réseaux sociaux » et qui  « dépasse le simple rejet d’une politique pour mettre en cause notre contrat social » et la définition de cet intérêt général sur lequel est théoriquement fondé l’État.

14 décembre 2018

Devons-nous devenir meilleurs pour sauver la démocratie ?

 

« Si l’on suit le raisonnement de Nussbaum, le décalage bien connu en France entre des attentes extrêmement élevées vis-à-vis du pouvoir d’un côté, et le rejet routinier des élites et des « privilégiés » de l’autre, qui s’exprime parfois de manière violente, constitue une forme d’immaturité dangereuse pour la démocratie. »

Écrit en « réponse aux réactions de désarroi suscitées par l’élection de Donald Trump », The Monarchy of Fear analyse l’emprise des émotions sur la démocratie. Professeure de droit et d’éthique à l’Université de Chicago et théoricienne des émotions et des capabilités, Martha C. Nussbaum part de la peur, émotion qui, selon elle « préside à la colère, au dégout et à l’envie » et parie sur l’espoir, miroir de la peur car « tous deux sont une réaction à un événement extérieur, mais l’espoir fait le pari d’une possibilité d’une sortie par le haut ». Conçu pour le public américain, l’ouvrage est selon Renaud Thillaye utile aussi pour nous en ce qu’il conforte quelques « diagnostics établis de longue date, dont les conséquences n’ont pas encore été totalement tirées » : « premièrement, la maturité psychologique des individus est un sujet politique », « deuxièmement, l’acceptation de l’altérité et de ses propres limites doit être au cœur des politiques éducatives » et troisièmement, « le rôle de la puissance publique doit évoluer » et son objectif « doit être de créer les conditions d’épanouissement de l’individu afin d’éviter le développement de pulsions négatives ».

24 octobre 2018

 

Comment les psy ont investi le pénal, et pourquoi c’est un problème

 

« De l’aveu des professionnels et des chercheurs, notamment d’une partie de ceux ayant promu ces outils, il est tout à fait impossible de garantir de façon certaine la récidive ou la non-récidive d’un individu. Pourtant, c’est aussi sur la base de ces dispositifs – qui n’offrent donc aucune certitude – que les experts psychiatres et psychologues sont susceptibles, dans le cadre de la rétention de sûreté, de prolonger l’enfermement des justiciables au-delà de la peine … On ne peut alors que s’étonner du décalage entre le pouvoir exorbitant donné aujourd’hui aux spécialistes du psychisme – pouvoir qu’une partie d’entre eux refuse d’ailleurs d’endosser – et la faillibilité de leurs outils et de leurs évaluations. »

D’abord conçue pour les délinquants sexuels, la médico-psychologisation touche aujourd’hui toutes sortes d’auteurs d’infractions et est devenue « l’un des rouages principaux qui permet le fonctionnement de la machine pénale ». Le sociologue Sébastien Saetta pointe un certain nombre de problèmes éthiques et pratiques causés par cette généralisation. Parmi ceux-ci, la remise en cause du consentement aux soins et du secret médical, le fait que le soin, « quasi forcé », se rajoute dans les faits à la peine d’emprisonnement pour des durées de plus en plus longues, l’aggravation des peines due aux expertises psychiatriques « plus facilement défavorables que favorables aux justiciables », la très contre-productive systématisation (au détriment des cas sérieux) de l’injonction de soins, l’oubli des causes sociales de la délinquance …

27 juin 2018