Au-delà de nous-mêmes ? À propos d' »Au-delà » (2010) de Clint Eastwood
«La question des expériences de mort imminente, celle du rapport avec les morts et, plus généralement, de la relation à l’au-delà, sans fermer aucune porte et sans forcer sur les représentations de l’invisible»: c’est ce à quoi est parvenu le cinéaste américain en suivant 3 personnages: une femme qui «a fait l’expérience de l’au-delà», un homme qui «a accepté l’au-delà» et un enfant «qui recherchait l’au-delà». «Une belle histoire, mais pas une histoire édifiante, ni une histoire religieuse. S’il y a un Dieu, c’est dans l’incertitude qu’il agit. Il n’est pas nommé.» À la différence du récit autobiographique de la cinéaste Natalie Saracco, et surtout du récent film Sacré Cœur à propos de la religieuse Marguerite-Marie Alacoque.
Article publié dans Foi&Vie 2025/2-3, pp.126-131.
La Toussaint et la commémoration des défunts sont en général l’occasion de revenir sur la question de l’au-delà et de la relation à ceux qui ne sont plus de ce monde, les morts. De nombreux articles ou sondages font apparaître une augmentation du nombre de personnes qui s’interrogent aujourd’hui sur une possible vie après la mort, intérêt qui peut conduire à un retour du paranormal, comme les appels téléphoniques reçus de personnes décédées (1), ou à l’usage de l’intelligence artificielle pour faire revivre les morts par des avatars des défunts auxquels on peut désormais s’adresser derrière son écran d’ordinateur, comme le montrent les évolutions récentes du secteur funéraire chinois (2).
Dans un tel contexte, on constate aussi un intérêt croissant pour un phénomène singulier désormais documenté par la médecine, les expériences de mort imminente (EMI). Ces expériences sont relatées par des personnes déclarées en état de mort clinique, puis revenues à la vie, et qui témoignent de ce qu’elles ont perçu lors de leur passage de l’autre côté. Toutes ces personnes disent avoir entrevu un au-delà et que cette expérience étrange a profondément transformé leur existence. Le nombre de récits publiés sur les EMI ne cesse d’augmenter. Cette aperception est en général associée à une impression d’avoir rencontré un amour absolu, un amour avec un A majuscule.
Il n’est pas étonnant que ce thème de l’au-delà et des EMI ait intéressé ce metteur en scène si singulier qu’est Clint Eastwood, lui qui avait déjà abordé plusieurs fois dans ses films la question de la relation entre les vivants et les morts, avec des films comme Le cavalier solitaire (1985), Minuit dans le jardin du bien et du mal (1997) ou Mystic river (2003). Son film Au-delà (2010) aborde directement, avec intelligence et justesse, la question des expériences de mort imminente, celle du rapport avec les morts et, plus généralement, de la relation à l’au-delà, sans fermer aucune porte et sans forcer sur les représentations de l’invisible.
Les expériences de mort imminente
Les EMI appartiennent désormais à l’expérience clinique de la médecine et ont acquis un quasi-statut de connaissance commune auprès du grand public, comme l’illustre par exemple le livre Les expériences de mort imminentes pour tous de Patrick Theillier (3), directeur du Bureau des constatations médicales du sanctuaire de Lourdes de 1998 à 2009. Un recensement de toutes les caractéristiques similaires de ces expériences a été proposé par Raymond Moody dans son ouvrage Lumières nouvelles sur la vie après la vie (1977). Malgré la réception assez critique de ce dernier livre, on y relève les quinze traits communs à toutes les EMI. En particulier, on retrouve à chaque fois une même image mentale, celle d’un tunnel avec une lumière à son extrémité, comme cela a été représenté à plusieurs reprises dans l’art occidental. Jérôme Bosch en a donné une représentation canonique vers 1500 avec L’ascension vers l’Empyrée. Gustave Doré, dans La divine comédie (1861), choisit presque la même symbolique que Jérôme Bosch.
Une profusion de témoignages existe désormais dans ce sens. Parmi tous, celui de Pamela Reynolds, qui vécut une EMI en 1991 pendant l’opération d’un anévrisme, est intéressant. Elle fut maintenue 45 minutes avec un électroencéphalogramme plat. Elle raconte qu’elle est «sortie de son corps au moment de l’arrêt de l’EEG» et qu’elle a pu observer de l’extérieur toute l’opération, les anecdotes entre infirmières, les instruments chirurgicaux utilisés. La décorporation est une sensation commune à toutes les EMI. On assiste de l’extérieur à ce qui se passe avec son corps. À nouveau, on retrouve le tunnel, la lumière. Le cardiologue américain Michaël Sabom a repris ce récit dans son livre Light and Death (1998). Le témoignage de Pamela Reynolds a été repris par Daniel Maurer dans Les expériences de mort imminente (4).
À son tour dans Pour ses beaux yeux. Road movie d’une cinéaste amoureuse du Christ (2016), la réalisatrice Natalie Saracco parle du très grave accident de voiture sur l’autoroute de l’ouest qui la laissa pour morte, l’amenant ensuite à vivre une expérience de mort imminente. Comme elle le dit elle-même, «assister de son vivant à sa propre mort en faisant le deuil de soi-même n’est pas une chose particulièrement évidente. J’ai accepté, j’ai lâché prise et je suis passée de l’autre côté». Natalie Saracco décrit son expérience avec les mêmes mots que Pamela Reynolds. Comme si, comme le dit Natalie Saracco, on était passé «de l’autre côté» ou, pour le dire selon le titre du film de Clint Eastwood, au-delà. Mais, pour Natalie Saracco, cela l’amena à une conversion religieuse et elle devint catholique. Ce qui fait écho à la proposition du théologien Paul Tillich selon laquelle les énoncés du message chrétien auraient un rapport positif avec notre expérience universelle de la réalité.
L’histoire de Marie
Le film Au-delà met en scène trois personnages, tissant trois trames narratives qui s’entrelacent au cours de la diégèse jusqu’au moment où elles se rejoignent à la toute fin du film. Le premier est une femme, Marie (Cécile de France), journaliste en vogue à la télévision, très populaire, et qui poursuit une brillante carrière professionnelle. On la voit sur des affiches publicitaires, sur tous les murs de Paris. Le succès social au rendez-vous. Elle entretient une relation avec le producteur de l’émission qu’elle anime. Une émission évidemment à succès. Ce couple est un modèle de réussite sociale. Ils partent en vacances en Asie du Sud-Est, dans un village au bord de l’eau. Mais voilà qu’un raz-de-marée survient, le tsunami de l’océan Indien du 26 décembre 2004, emportant tout sur son passage. Pendant qu’elle fait des courses au village, elle voit arriver la vague, court mais trop tard, ne peut rien faire. La vague la soulève. Le mur d’eau charrie des débris matériels. Elle reçoit un choc sur la tête, perd connaissance, manque de se noyer. Elle va faire une expérience de mort imminente. Puis elle revient à elle. Transformée par ce qu’elle a vécu sous les eaux de l’océan Indien. Les eaux de la mort sont devenues les eaux de la vie. Elle décrit son expérience comme une rencontre avec l’au-delà, l’amour «avec un A majuscule»: «C’est un amour qui coule à travers vous. Il ne vient pas de vous et on ne peut le posséder. Cet amour, c’est l’amour véritable. Il se fait accueillant à tous et il n’exclut personne». Cette rencontre la bouleverse et va l’amener à repenser entièrement sa vie.
Changement de projets, donc. Marie quitte sa voie prévisible, celle tracée par les succès professionnels et mondains, pour faire autre chose. Elle ressent comme une urgence de partager son expérience récente. Il lui faut annoncer que cet amour véritable existe. Il lui faut «aider les êtres à remonter vers la lumière». Il faut donc retracer ce que l’on sait des EMI, et ça, une enquête, c’est son métier. Elle sait bien les faire, les enquêtes, c’est une bonne journaliste. Justement, l’Amour ne demande pas d’abandonner ses talents, mais seulement de les utiliser différemment. La réponse de Marie à l’appel sera donc un livre, de la même façon que la réponse de Natalie Saracco sera un film car elle, elle est cinéaste (5). Marie écrira un livre où elle se livrera et où elle prendra des risques. Un livre où, à travers son enquête, elle parlera en fait de sa vie renouvelée. L’homme avec qui elle vivait ne la comprend plus. Il la quitte. Elle se retrouve seule.
Commence alors pour Marie un parcours de vie différent, dans lequel elle ira rencontrer un médecin dans un hospice en Suisse (Marthe Keller), ancienne sceptique qui a amassé une documentation sur les EMI, et qui la convainc d’écrire un livre sur ce sujet. Elle commence ce livre qu’elle intitule La conspiration du silence et, après de nombreux nouveaux obstacles, le présente à la foire du livre de Londres.
L’histoire de George
Le second personnage est un homme, George (Matt Damon), ouvrier sur un chantier naval de San Francisco. Il a reçu des dons de voyance, de communication avec l’au-delà, comme une capacité surnaturelle. Mais il refuse de l’accepter, la considérant comme un fardeau, un handicap, une malédiction («Ce n’est pas un don, c’est une malédiction», dit-il à son frère) qui lui rend la vie pénible et solitaire. Les femmes ne restent pas avec lui, à cause de cette aptitude qu’il a de traverser le visible. Une jeune femme qu’il rencontre à un cours de cuisine (excellente séquence du bandeau sur les yeux, où il s’agit de reconnaître les goûts des aliments sans les voir, sentir ce qui n’est pas visible) lui demande d’entrer en contact avec l’au-delà: il lui répond qu’ouvrir cette porte reviendrait à détruire leur relation. Elle insiste. Il cède. Et découvre malgré lui un secret pénible pour elle. Elle le quitte. Il est seul. Comme Marie.
Mais voilà que les effectifs doivent être réduits sur le chantier. Il est licencié. Son frère revient à la charge pour relancer son talent de médium. Il refuse et part à Londres pour aller visiter la maison de Charles Dickens dont il écoute chaque soir les œuvres. Visitant cette maison, il s’arrête devant le tableau inachevé de Robert Buss Le rêve de Dickens (1875), représentant l’écrivain entouré des fantômes de ses personnages qui habitent en permanence son esprit. Il comprend alors qu’il ne doit pas chercher à rejeter cette part intérieure et si étrange de lui-même. Soit il refuse ces fantômes qui surgissent dans son conscient, mais alors il ne vit plus (ce serait refuser la vie elle-même, lui-même tel qu’il est) ; soit il les accepte, et vit avec. Sa décision est prise: il les accepte.
Au hasard de ses pérégrinations londoniennes, ses pas le conduisent à la foire du livre. Il arrive au moment où, par hasard, Marie est en train de présenter son livre. Il voudrait rester mais s’entend appeler par un jeune garçon qui reconnaît en lui le médium qu’il était et ne voulait plus être, Marcus.
L’histoire de Marcus
Le troisième personnage est un enfant londonien de douze ans, Marcus. Avec son frère jumeau Jason, qu’il admire et adore, ils vivent avec une mère toxicomane. Alors qu’elle demande à Marcus d’aller lui chercher des médicaments à la pharmacie du coin, Jason y va à sa place. Il est agressé par un groupe d’adolescents qui veulent lui voler son téléphone portable. Il se défend, s’enfuit mais, dans sa fuite, est renversé par un camion. Il meurt. Marcus se retrouve seul, comme George, comme Marie.
Il part alors à la recherche de médiums qui pourraient lui permettre de retrouver Jason, de lui parler. D’autant plus qu’il semble que Jason continue de le protéger mystérieusement. Marcus a récupéré puis gardé la casquette de Jason. Une scène du film le montre un matin dans le métro londonien à la station Charing Cross, dans la foule compacte qui cherche à monter dans la rame. Sa casquette tombe, il court après mais elle lui échappe, comme tirée mystérieusement. Le temps de la ramasser par terre, il rate le métro qui part sans lui. Quelques secondes plus tard, on entend des explosions dans le tunnel. Jason vient de protéger Marcus des attentats du métro de Londres du 7 juillet 2005.
Marcus commence alors une tournée auprès de ceux qui vendent des capacités de contact avec les morts, l’occasion de découvrir une série de portraits de charlatans du business de l’au-delà mais aussi de la manière dont les religions établies présentent la relation aux morts. Les pas de Marcus le conduisent à la foire du livre de Londres. Il voit George qu’il reconnaît, et lui demande une séance de vision de l’au-delà. George lui dit que Jason lui demande dorénavant de vivre sans lui. Très ému, Marcus, qui a vu que Marie plaisait à George, lui donne l’adresse de l’hôtel où elle réside à Londres.
L’Amour a alors le champ libre. La voie se dégage pour rencontrer Marie. Le croisement imprévisible, ou répondant à la dynamique de l’Amour, qui a provoqué pour Marie et George une bifurcation par rapport à leurs projets initiaux, a eu lieu. Disponibles l’un et l’autre à eux-mêmes, acceptant l’au-delà et ouverts à la nouveauté radicale et donc l’un à l’autre, ils se retrouvent ensemble à la fin du film. Marie a fait l’expérience de l’au-delà, George a accepté l’au-delà, et l’au-delà les a alors fait se rencontrer par le biais de Marcus qui recherchait l’au-delà. Une belle histoire, très bien filmée par Clint Eastwood qui en a aussi composé la musique. Mais pas une histoire édifiante, ni une histoire religieuse. S’il y a un Dieu, c’est dans l’incertitude qu’il agit. Il n’est pas nommé.
Le langage de ceux qui voient
Revenons au témoignage de Natalie Saracco. Si l’EMI semble en tout point identique aux milliers de témoignages existants, quelque chose de plus apparaît. Comme elle l’indique elle-même dans le titre de son livre, elle est devenue amoureuse du Christ. Quand Clint Eastwood, dans une position agnostique, se contente de suggérer certaines choses à l’œuvre dans les EMI, Natalie Saracco n’hésite pas à nommer explicitement l’amour véritable: pour elle, il s’agit du Christ. Là où Eastwood reste au plus près des expériences vécues sans préjuger de leur cause et sans mobiliser de théologie, Natalie Saracco emprunte au vocabulaire catholique les éléments de son récit de conversion. Comparons le personnage de Marie (dans le film Au-delà) et Natalie Saracco (dans sa vie). Témoignant de son passage de l’autre côté, dans Au-delà, Marie dit: «Quand j’étais [comme morte] j’ai eu des visions». Témoignant de son passage de l’autre côté, dans son livre, Natalie Saracco dit: «Quand j’étais [comme morte] j’ai eu une vision: le Sacré Cœur de Jésus». Cela pose la question du vocabulaire avec lequel on exprime une expérience personnelle forte. Une vision est en elle-même un certain langage. Comme l’avait souligné le théologien Henri Bouillard, il s’agit de «rapporter l’une à l’autre, sans les confondre, une herméneutique de l‘existence humaine et une herméneutique du message évangélique».
En ces matières délicates relatives aux énoncés des expériences les plus intimes, il est utile de revenir à Wittgenstein. Une de ses Remarques mêlées apparaît particulièrement pertinente, que je transpose ici au témoignage de Natalie Saracco. Elle semble prendre une «décision passionnée en faveur d’un système de référence» et «embrassent [elle]-même, de son propre mouvement, avec passion le système de référence en question» (6). Le langage agit ici comme une convention d’énoncés permettant à des personnes de se reconnaître comme appartenant à une même communauté.
Dans La philosophie juive comme guide de vie, le philosophe américain Hilary Putnam (1926-2016), commentant l’usage du mot Dieu, montre comment nous avons tendance à nous laisser tenter par des énoncés qui essayent de forcer Dieu à apparaître par le biais d’images impropres. Putnam insiste en citant Wittgenstein, qui nous exhorte sans cesse à échapper à l’emprise d’images conceptuelles impropres. Rappelons la règle définie par Wittgenstein sur le sens des mots. Dans un célèbre passage des Recherches philosophiques, Wittgenstein écrit: «Pour une large classe des cas où il est utilisé, mais non pour tous, le mot ‘signification’ peut être expliqué de la façon suivante: la signification d’un mot est son emploi dans le langage» (7). Le théologien Henri-Jérôme Gagey (8) applique cette règle au mot Dieu: la signification du mot Dieu est son usage dans le langage.
Peut-on aller plus loin et risquer une comparaison osée en relevant cependant une réelle analogie formelle ? Sans confondre, bien sûr, l’expérience de la rencontre de l’Amour avec le phénomène des soucoupes volantes, on peut néanmoins remarquer une analogie de structure: là aussi, tous les témoins disaient la même chose. Ceux qui affirment avoir «vu les soucoupes» (9) «embrassent» eux aussi «avec passion un système de référence», celui des OVNI et des extraterrestres qu’ils disent avoir rencontrés. Ils affirment: «C’est vrai, c’est comme cela que les choses se passent, je l’ai vraiment vu, c’est la réalité». Comment prouver la véracité de ce que voient ceux qui voient ?
Le cœur de qui, le cœur de quoi ?
La dévotion au Sacré Cœur de Jésus est redevenue d’actualité dans l’Église catholique avec l’encyclique Dilexit Nos. Le récent documentaire-fiction Sacré Cœur (2025) (10) de Sabrina et Steven Gunnell, produit par la société Saje (11), rappelle l’histoire de Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690) (12), une religieuse de l’ordre de la Visitation qui eut des visions en 1673 dans lesquelles le «cœur sacré de Jésus» lui apparut à Paray-Le-Monial. Le film relate des expériences de rencontre d’un amour «avec un A majuscule» chez des personnes, et la manière dont cette expérience a modifié leur vie. À la différence de la vision agnostique des EMI, cet amour est nommé «Cœur Sacré de Jésus». Cependant, d’autres traditions voient aussi dans le cœur le centre de l’être, un Amour absolu, par exemple le Hridaya du Yoga, le cœur alchimique ou le leb biblique, des systèmes de référence différents.
Une même expérience du contact avec un amour «avec un A majuscule» amène à une transformation de sa vie. Mais ce contact peut conduire à deux routes différentes. Une route sans théologie explicite et une route théologique. Dans les deux cas, on témoigne avoir rencontré l’Amour mais, dans le second, on nomme Jésus cet amour. Le point commun est que dans l’au-delà rayonnerait la présence d’une figure de l’amour. On en arrive alors à un point délicat: jusqu’où montrer les apparitions et comment montrer les visions mystiques au cinéma ?
Il existe des régimes de visibilité. L’iconographie chrétienne a toujours cherché à rendre visible l’invisible, notamment par les icônes dites achiropites (non faites de main d’homme). Dans le film L’apparition (2018) de Xavier Giannoli, rien n’est montré. On suit la voyante et on s’arrête au seuil du mystère. Considérons à nouveau L’ascension vers l’Empyrée de Jérôme Bosch. Là également, ce tableau montre qu’il y a un au-delà mais s’arrête au seuil de sa représentation, il ne montre que jusqu’au seuil. Là où Au-delà suggère en s’arrêtant au seuil, Sacré Cœur franchit ce seuil en recourant à des images explicites, parfois crues, des images numériques. Ainsi au début de Sacré Cœur, pour montrer que Marguerite-Marie Alacoque a vu réellement Jésus lui offrir son cœur, des images de synthèse font voir Jésus ouvrir son thorax tandis que les effets spéciaux projettent des rayons de lumière. De même dans d’autres scènes de Sacré Cœur. Les images de synthèse rendent visibles les visions mystiques, comme des reconstitutions numériques donnent forme aux rencontres extra-terrestres, matérialisant la croyance par l’image. Comme s’il fallait transformer l’invisible en visible pour appuyer la présence de la preuve. Le vécu matérialisé en images devenant la preuve sensible de l’invisible en acte. Dans son ouvrage Les voix de la raison (13), commentant Wittgenstein sur notre capacité à connaître l’au- delà, le philosophe Stanley Cavell (1926-2018) montre qu’il s’agit moins de «connaître» l’au-delà que de «reconnaître» sa réalité (14). Ainsi notre tâche est moins de fournir une preuve (dans Sacré Cœur, par des images de synthèse) que de voir dans la suggestion (dans l’Empyrée de Jérôme Bosch) que l’au-delà serait comme notre ami. La reconnaissance n’est pas une affaire de connaissance.
Dans Sacré Cœur, pour appuyer la véracité des apparitions, des images de synthèse les montrent réellement. C’est la question de la preuve qui est soulevée. On comprend l’intention de transmettre un message d’espoir en appuyant l’évangélisation sur des formes de preuves des apparitions (15). Rappelons cependant que l’étymologie du mot apparition est fantasma, fantôme, d’où vient aussi le mot fantasme. Vouloir recréer par des images numériques le cœur de Jésus, n’est-ce pas prendre le risque de reproduire le travers des intelligences artificielles qui prétendent redonner accès aux défunts, en fait à leur fantôme ? Un fantasme de la présence réelle ?
Une recherche anthropologique intitulée Fantômes ou fantasmes ? L’expérience du deuil dans un paysage thérapeutique en mutation (16) a étudié la relation aux défunts dans la région centrale de l’Himalaya, au Népal. La relation aux morts est vécue différemment selon que l’on croit ou non à la présence réelle des défunts. Dans les deux cas, la perte du proche s’accompagne de troubles psychologiques, mais ceux-ci sont interprétés de manière totalement différente. Les rituels funéraires népalais admettent la présence réelle du défunt, inscrite dans l’expérience sensible des vivants. Les aides psychologiques occidentales, elles, ramènent cette présence à un effet de croyance, à une illusion voire à un délire. Pour le dire autrement, le défunt est, soit un fantôme, soit un fantasme. Mais pourquoi pas les deux à la fois ? Cet exemple met en lumière la proximité des deux notions sœurs de fantôme et fantasme.
L’au-delà parle ?
Alors tout cela ne serait-il qu’illusoire ? Un simple conditionnement culturel, une illusion psychologique ou émotionnelle ? Il faut répondre clairement par la négative: quelque chose de réel se produit. Le parcours du combattant de Natalie Saracco constitue une partie très intéressante de son récit, auquel Au-delà fait écho par les difficultés que Marie rencontre pour publier son livre. Dans les deux cas, il s’agit d’une mise en route. Il apparaît une métamorphose des vivants, le changement de vie de ceux qui ont vu. Pour le dire autrement, le témoignage de Natalie Saracco rejoindrait ce que montre Au-delà: qu’au-delà des énoncés religieux, quelque chose d’insaisissable est à l’œuvre, irréductible aux cadres symboliques qui tentent de le nommer. C’est cette réalité de la mise en route, et non la représentation visuelle religieuse de son origine, qui donne sens aux expériences rapportées, qui rend visible le seul aspect visible des apparitions.
Cette limite est mise en lumière dans une très belle séquence d’Au-delà, quand Marcus cherche à entrer en contact avec son frère défunt en consultant tour à tour des religieux et des médiums. La scène est d’une grande justesse car elle évite deux pièges. Disqualifier a priori ceux qui cherchent l’amour, au nom d’une rationalité englobante qui confinerait à une pure crédulité cette quête de l’amour véritable, et légitimer a posteriori ceux qui proposent des chemins religieux balisés, dont le film montre qu’ils peuvent être des impasses conduisant à éprouver davantage de souffrance.
Car l’au-delà déjoue les conventions du langage, et le risque du religieux de chercher à s’approprier son propre au-delà. Ce qui ne doit pas empêcher le langage de jouer son rôle dans le mouvement vers l’au-delà. Une bonne nouvelle en quelque sorte.
Christian Walter est Membre du Centre de philosophie contemporaine de la Sorbonne.
Illustration: détail des Visions de l’au-delà, Montée des bienheureux vers l’empyrée (Jérôme Bosch, Hertogenbosch/Bois le Duc, vers 1510, Galeries de l’Académie de Venise).
(1) Voir par exemple Laurent Kasprowicz, Des coups de fil de l’au-delà ? Enquête sur un incroyable phénomène paranormal, Guy Trédaniel, 2023.
(2) Comme le propose l’entreprise sud-coréenne Deepbrain AI. Sur la révolution du secteur funéraire en Chine, voir par exemple : Sébastien Berriot, En Chine, des intelligences artificielles imitent les morts, France Inter, 21 février 2024.
(5) Il s’agit du film La mante religieuse (2014). Ce film a fait l’objet d’une analyse dans Foi&Vie 2024/1, pp.78-83 sous le titre L’amante religieuse. À propos de ‘‘La mante religieuse’’ de Natalie Saracco, republié et consultable en ligne sur le Forum protestant.
(6) Remarques mêlées, traduction de Gérard Granel, Flammarion (GF), 2002, pp.132-133.
(7) Recherches philosophiques, §42, traduction de Françoise Dastur, Gallimard (NRF, Bibliothèque de philosophie), 2004.
(8) La vérité s’accomplit, Bayard (Théologia), 2009.
(9) Sandrine Kerion, J’ai vu les soucoupes, La Boîte à Bulles, 2021.
(10) À l’heure où cet article est écrit, le film totalise plus de 450 000 entrées. Voir l’article de Jean-Louis Schlegel, Le réveil du Sacré Cœur, Esprit, novembre 2025.
(11) Saje est une société de distribution née au sein de la communauté charismatique catholique de L’Emmanuel, dans laquelle des catholiques et des protestants évangéliques sont associés, dirigée par Hubert de Torcy. Ce dernier estime qu’il y a un public pour des films à contenu religieux (Céline Rouden, avec Matthieu Lasserre, « Il y a un public pour le cinéma chrétien » : Saje, le distributeur de « Sacré Cœur » qui veut évangéliser la France, La Croix, 11 décembre 2025). Les Églises protestantes évangéliques américaines ont contribué aux succès commerciaux de ces films.
(12) Béatifiée le 18 septembre 1864 et canonisée le 13 mai 1920 par l’Église catholique.
(13) Les voix de la raison, Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie, traduction de Nicole Balso et Sandra Laugier, Seuil, 2012.
(14) On pourra lire une introduction à l’œuvre de Stanley Cavell dans l’article de Sandra Laugier Présentation, Revue internationale de philosophie 256 (2011/2), pp.113-119.
(15) Remarquons que c’est cette même démarche, issue du protestantisme évangélique américain, qui se trouve en arrière-plan de l’ouvrage de Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, Dieu, la science, les preuves, Trédaniel, 2021.
(16) Projet ANR PHANTASIES.
