«Il faut juste être passionné de théologie» - Forum protestant

«Il faut être capable de réinventer ou de questionner la manière dont les questions se posent aujourd’hui.» Interrogé par Jean-Luc Gadreau pour Solaé, Alexandre Antoine explique d’où viennent, comment fonctionnent et à quoi servent les Rendez-vous de la pensée protestante, dont la 8e édition a lieu à Collonges-sous-Salève ce week-end autour de la question «Sauvés oui, mais de quoi ?». Entre «salut présent» et «salut d’après», «est-ce que l’un empêche l’autre, nie l’autre ? Probablement pas, mais on va essayer d’éclairer ça…»

Émission Solaé diffusée dimanche 21 juin 2026 sur France Culture. Visionner la soirée publique des Rendez-vous de la pensée protestante samedi 27 juin 2026 à 20h. 

 

Jean-Luc Gadreau. Bonjour à toutes et tous, bienvenue dans Solaé, le rendez-vous protestant. Aujourd’hui, nous prenons virtuellement la direction de Collonges-sous-Salève, près de Genève, pour parler de la 8e édition des Rendez-vous de la pensée protestante. Ils s’y tiendront du 26 au 28 juin autour d’un thème aussi ancien qu’actuel: Sauver, oui, mais de quoi ?. Une question immense, presque vertigineuse, car le mot salut appartient au cœur du christianisme, mais il demeure souvent difficile à définir. Salut de quoi ? Du mal, de la peur, de la mort, de soi-même, d’un monde qui vacille ? Pour entrer dans cette réflexion, j’ai le plaisir de recevoir Alexandre Antoine, professeur d’histoire de l’Église à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, pasteur des Assemblées de Dieu de France et président de l’association qui organise ces Rendez-vous de la pensée protestante. Bonjour et bienvenue, Alexandre Antoine. Comment et pourquoi sont nés les Rendez-vous de la pensée protestante

Alexandre Antoine. Alors les Rendez-vous de la pensée protestante (c’est déjà la 8e édition) sont nés du constat de plusieurs pasteurs, théologiens dans l’ensemble du protestantisme: depuis Paul Ricœur, pas beaucoup de pensées protestantes n’ont émergé et ils se demandaient pourquoi. L’idée est rapidement venue qu’on n’encourageait pas assez les réseaux de théologiens et théologiennes, de pasteur(e)s, les étudiantes te étudiants en théologie à discuter ensemble, à essayer de produire de la pensée et de l’écrit.

 

«Réunir toutes les familles protestantes»

Je reprends cette expression sur votre site: «Nourrir le dialogue, encourager la réflexion et faire vivre une tradition protestante ouverte et vivante et dans toute sa diversité». On est là au cœur de ce qui se passe dans ces Rendez-vous.

Le choix a été fait dès le début de réunir toutes les familles (franges, dénominations, tendances théologiques…) protestantes, de les mettre ensemble. Quand il s’est lancé dans ce nouveau projet, le pasteur Samuel Amédro a réuni autour de lui des amis de toutes les facultés, de tous les réseaux de théologiens et théologiennes. Le but était de dialoguer pour essayer de faire naître quelque chose de cette diversité.

 

C’est un vrai défi parce que chacun a sa manière de penser, de considérer les choses. Ce ne doit pas être facile d’accepter de se mettre en dialogue ?

C’est pour ça qu’il y a eu plusieurs étapes. On a commencé par des thèmes un peu petits joueurs, pour ne pas aller trop vite, se découvrir. Et petit à petit, l’amitié est tout simplement née de la rencontre.

 

Comme souvent, dès qu’on se rencontre, cela crée autre chose….

Cela crée de la confiance, l’envie de s’ouvrir, de dialoguer. On a aussi travaillé une méthode spécifique pour permettre cette rencontre, cet écart. Pour nourrir cet écart au milieu de nous et savoir ce qu’on pouvait en faire.

 

Est-ce qu’il n’y a pas dans cette démarche une singularité protestante: vouloir créer un espace où l’on prend le temps de penser théologiquement et confronter les pensées (même si ça n’est pas facile) ?

L’historien en moi ne peut qu’acquiescer à cette diversité protestante qui est propre à notre manière de faire. Même si je pense que l’effort d’aller dialoguer avec l’autre, de nouer l’humanité, l’amitié, n’est pas si simple, pas forcément naturel, surtout dans un temps d’ultra-modernité…

 

Où on polarise…

On veut simplifier les discours, classer les gens dans des cases. C’est ce qu’on se refuse de faire aux Rendez-vous de la pensée protestante.

 

Il y a parfois de la controverse, qui fait partie de cette manière de discuter la foi. Est-ce que vous diriez plus généralement qu’il y a derrière cela une manière de vivre la foi, pas simplement de la réfléchir ?

Bien sûr ! Le but des Rendez-vous de la pensée protestante n’était pas de faire seulement de la confrontation théologique (il y a aussi la mise en commun, puisque nous avons des points communs…), mais de le vivre dans une démarche vraiment spirituelle qui nourrit l’ensemble de la réflexion. C’est pour cela qu’on s’est déplacé dans différents endroits et cette fois-ci à Collonges-sous-Salève. À chaque fois, on essaye de vivre dans le contexte protestant local: la liturgie, les échanges spirituels dans la tradition mise en avant.

 

Une expérience à vivre cette fois-ci à Collonges, dans l’Église adventiste ?

Oui, qui nous intègre à son culte. Notre programme a du coup été bousculé pour que le culte (de baptême) soit le samedi matin. C’est une grande joie, et on veut vraiment s’intégrer à leur démarche.

 

Une très belle communauté d’ailleurs, avec le sommet du Salève tout près.

Je vais le découvrir, et cela fait partie de l’expérience: être dans un cadre spécifique où on s’adapte à la démarche liturgique, spirituelle qu’on va vivre ensemble pour créer de la théologie baignée dans la spiritualité.

 

Le thème choisi aux Rendez-vous de la pensée protestante cette année touche quelque chose de profondément existentiel avec cette question: Sauvé oui, mais de quoi ? Comment ce thème a-t-il été choisi ?

Assez naturellement. L’année d’avant, à Bruxelles, nous avons parlé de la délivrance du mal sous toutes ses formes. L’étape suivante était de se poser la question: si on est délivré du mal, quel type de sotériologie, de salut défend-on derrière ? En faisant le constat qu’on n’allait pas forcément mettre l’accent sur la même chose dans nos différentes franges du protestantisme…

 

Vous parliez de la Belgique. La francophonie est au cœur de ces Rendez-vous ?

On a tout de suite eu le désir de se développer sur un terrain francophone, pour laisser de la place à tout le monde autour de la table, y compris aux petites facultés comme Bruxelles. Ce qui leur permettait d’avoir un terrain de jeu intéressant. Cette année, on a la chance d’avoir aussi Genève et Lausanne qui nous rejoignent.

 

Comment se déroulent ces rencontres très concrètement ?

On se rencontre sur un week-end, qui est un week-end de tourisme spirituel: on vient pour découvrir un endroit, un paysage, une communauté, une faculté. Là, on a en général trois échanges qu’on appelle disputes théologiques. Sans se fâcher réellement, mais c’est le meilleur terme…

 

De la disputatio

Exactement: de la confrontation, où non seulement on rend compte de ses propres thèses, mais où on écoute aussi celles de l’autre qu’on essaie de clarifier.

 

Des temps de questions-réponses ?

Oui, des temps d’auditoire. Et puis des temps en groupes, en ateliers qui permettent d’approfondir le sujet, poser ses propres questions, faire avancer l’ensemble. Il y a aussi des temps d’aumônerie qui nous permettent d’avoir des respirations, et puis des temps de repos. Souvent aussi une soirée publique visible en ligne et ouverte au public local: on y fait un pas de côté en essayant d’aller chercher d’autres franges du christianisme ou des approches de sciences humaines qui nous permettent de traiter le thème d’une manière différente.

 

«Certains vont insister sur un salut présent alors que d’autres vont être tournés vers le salut d’après, de l’au-delà. Quelle est la priorité ?»

Le salut est certes un mot très religieux… Mais il semble être parfois devenu étranger à nos contemporains. Pour vous, Alexandre Antoine, est-ce un mot à réhabiliter ou à traduire autrement ?

Je ne sais pas s’il faut le réhabiliter. Le traduire autrement, c’est une certitude: parce que tout le monde cherche à améliorer sa vie, qu’elle soit présente ou future. C’est le cœur même du débat qu’on essaye d’avoir: se rendre compte que selon nos différences en protestantisme, certains vont insister sur un salut présent (qui répond à des besoins essentiels de pauvreté, de maladie) alors que d’autres vont être tournés vers le salut d’après, de l’au-delà. Quelle est la priorité ? Est-ce que l’un empêche l’autre, nie l’autre ? Probablement pas, mais on va essayer d’éclairer ça…

 

Puisque c’est vous qui êtes à mon micro, je me permets de demander un point de vue personnel: quand on dit être sauvé, est-ce qu’on parle plus d’un événement spirituel, un chemin intérieur individuel ou une espérance collective ? Qu’est-ce que vous entendez en tant que pasteur, historien, prof de théologie ?

Comme je suis nourri par ma famille pentecôtiste, je me suis rapidement rendu compte que la question du salut était très orientée sur le présent, la vie actuelle. Le miracle, la guérison intérieure, extérieure, étaient au cœur de ma piété. J’ai essayé de nourrir cela petit à petit et je me suis rendu compte qu’il y avait dans ma famille pentecôtiste une vraie pauvreté quand il s’agissait de confronter le salut aux questions sociales, aux injustices sociales, à l’écologie… Un deuxième champ à investir, c’est une discussion que j’avais encore avec mes étudiants ce matin: j’ai l’impression qu’on a désinvesti la question de l’au-delà, de l’après. La société se pose pourtant actuellement toutes ces questions autour de la fin de vie, cela montre qu’elle n’a pas abandonné le thème, mais l’a investi d’une manière différente.

 

Il y a peut-être derrière tout ça une autre manière d’habiter le présent ? Dans les traditions protestantes, le salut est généralement lié à la grâce. Comment éviter que cela reste dans une notion abstraite ?

Cela reste un défi de chaque jour, parce que l’historien de la théologie en moi a tendance à constater que la tendance est toujours de ramener aux œuvres, d’essayer d’acheter quelque chose: de l’onction, de la grâce, un comportement…

 

C’est une vieille histoire…

Le concept de grâce désarme totalement les mathématiques du salut. Au cœur des évangiles, Jésus prend un malin plaisir à désarmer chaque fois l’ensemble de nos calculs. La question de la grâce est extrêmement intéressante à nourrir à tous les niveaux de la société aujourd’hui. Elle donne cette valeur à l’humanité, à l’être humain quel qu’il soit, qui a la possibilité d’atteindre cette grâce sans effort et sans avoir à faire lui-même une action quelle qu’elle soit.

 

«Il les regarde comme si aucune personne ne pouvait se résumer à ce qu’on disait d’elle. Peut-être que le salut commence là»

Dans Solaé, nous retrouvons maintenant la chronique de la pasteure Sophie Ollier. Une chronique qui résonne aujourd’hui forcément avec cette question du salut.

Sophie Ollier. J’ai d’abord une question à vous poser, Jean-Luc et Alexandre: est-ce que vous avez bien dormi ?

Je suis un peu fatigué, moi, mais ça va.

Alexandre Antoine. Pas terrible cette nuit: il a fait très chaud.

Sophie Ollier. C’est vrai, c’est vrai… Mais vous savez qu’aujourd’hui, il faut dormir 8 heures par nuit, boire 2 litres d’eau par jour, faire du sport (mais attention: sans obsession), limiter les écrans mais rester informé, réussir sa vie professionnelle sans sacrifier sa vie personnelle, voir ses amis, prendre soin de sa santé mentale, manger sainement, être engagé, cultivé, ouvert d’esprit… Et surtout, surtout: rester détendu !

Toutes les injonctions contemporaines pour vivre bien, vivre mieux. Ça n’est pas simple…

Non ! Être un être humain en 2026 ressemble à un travail à temps plein. Ce qui est étrange, c’est que nous aimons tant parler de bien-être, de développement personnel, d’équilibre ou d’épanouissement… tout en étant aussi fatigués collectivement, fatigués psychiquement, socialement, et même parfois les uns des autres. Parce qu’au fond, derrière toutes ces injonctions, il y a peut-être une pression plus profonde encore: celle de devoir sans cesse prouver quelque chose: qu’on est à la hauteur, qu’on a compris le monde, qu’on a fait les bons choix, qu’on appartient au bon camp, qu’on est du côté des gentils, qu’on est intéressant, intelligent, utile, moderne, responsable… Et avec les réseaux sociaux, cette pression devient presque permanente: il faut avoir un avis sur tout, réagir vite, être visible, clair, sûr de soi. Comme si reconnaître une hésitation ou une fragilité était devenu suspect. Alors forcément, dans un monde pareil, on cherche des raccourcis. Vous en avez parlé Alexandre: nous collons des étiquettes aux autres. C’est tellement plus simple: réformé, luthérien, évangélique, pentecôtiste, woke, réac, fragile, islamo-gauchiste, fasciste, boomer, assisté, élite… ou que sais-je.

 

Attention Sophie, parce que certains risquent de vous en coller une après cette chronique…

Si ce n’est pas déjà fait… Mais on voit bien comment quelques mots suffisent désormais à résumer quelqu’un tout entier, à éviter de vraiment écouter et surtout de vraiment rencontrer. Plus le monde devient complexe, plus nous semblons avoir besoin que tout soit simple: les bons d’un côté, les mauvais de l’autre, ce qu’il faut applaudir et ce qu’il faut maîtriser.

Alors c’est là bien sûr qu’arrivent les sauveurs. Pas forcément les sauveurs religieux d’ailleurs (quoique il y en ait aussi, semblerait-il), mais des figures politiques, médiatiques, idéologiques, parfois même technologiques, des gens ou des systèmes qui promettent: «Moi, je vais vous expliquer le monde», «Moi, je vais vous dire qui sont les vrais responsables», «Moi, je vais vous rendre votre identité, votre grandeur, votre place…». Et cela fonctionne souvent très bien parce qu’un sauveur a quelque chose de rassurant: il enlève le doute, simplifie, désigne des coupables, donne le sentiment d’appartenir à quelque chose. Mais je me demande parfois si toute cette agitation ne cache pas une immense peur contemporaine: la peur de ne pas avoir de valeur par nous-mêmes.

Alors quand j’entends cette vieille question chrétienne «Sauvé, mais de quoi ?», je crois que je répondrai aujourd’hui: peut-être sauvée de cela, de cette nécessité permanente de devoir nous justifier, de cette course épuisante qui nous pousse à devoir mériter notre place, notre dignité, notre existence même. Et c’est peut-être là que l’Évangile garde une force étonnamment moderne.

 

De quelle manière ?

Jésus passe son temps à rencontrer des personnes que le monde avait déjà enfermées dans des catégories: le traître, la prostituée, l’étranger, le malade, le pêcheur, le collaborateur, l’impur… Il fait quelque chose d’extrêmement simple, mais presque révolutionnaire: il les regarde d’abord comme des êtres humains, avant leurs erreurs, avant leurs étiquettes, avant leur supposée réputation. Comme si aucune personne ne pouvait se résumer à ce qu’on disait d’elle. Peut-être que le salut commence là: pas seulement dans une promesse pour après la mort, mais dans une manière nouvelle de vivre dès maintenant, d’exister autrement que dans la comparaison permanente, la performance, le regard des autres. Comme si l’Évangile venait murmurer à nos sociétés épuisées: «Tu n’as pas besoin de prouver ta valeur pour avoir le droit d’exister». Et honnêtement, dans le monde actuel, ce ne serait déjà pas si mal…

 

Alexandre, vous validez aussi cette option du salut ?

Alexandre Antoine. Ça commence par là. Et c’est d’ailleurs l’équilibre qui se dégage de toutes les démarches de ce type. J’ai en tête l’exemple de l’Armée du Salut faisant le constat qu’il fallait d’abord prendre soin des gens, les laver, leur donner à manger, avant de pouvoir parler de questions d’éternité et de salut… Je pense qu’on ne peut pas envisager aujourd’hui une manière d’être chrétien et de parler du salut sans prendre la personne dans son entier et lui donner toute sa valeur.

 

«Tu seras sauvé»

Puisque cette réflexion sur le salut traverse naturellement toute la Bible, voici maintenant le rendez-vous avec la Parole, ce moment où le texte biblique vient justement nous rejoindre et fera d’ailleurs écho à la chronique de Sophie. Nous irons dans l’Épître aux Romains, chapitre 10, les versets 9 et 10, qui nous sont lus par Lydie Jean-Théodore.

«Si de ta bouche tu reconnais devant tous que Jésus est le Seigneur, et si tu crois de tout ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé. Car c’est par le cœur que l’on croit, et Dieu rend juste la personne qui croit, c’est par la bouche qu’on affirme, et Dieu sauve celui qui fait ainsi.»

 

Un texte court mais dense, où la question du cœur, de la Parole, de la confiance et du salut sont présents. Mais en l’abordant comme il vient: c’est croire et confesser.

Ça fait partie de la difficulté d’accepter la grâce. On a tout le temps envie de rajouter des couches et des surcouches… J’aime beaucoup travailler en sociologie sur la manière dont on essaye toujours d’acheter quelque chose: avec une divinité, un dieu, quelqu’un… Le concept de grâce, c’est que c’est totalement gratuit, accessible. Il suffit de le dire, confesser, accepter, pour commencer à le vivre.

 

«La théologie ne reste pas figée et c’est pour ça qu’il faut des Rendez-vous de la pensée protestante»

Alors, quid du salut, dans un monde marqué par les crises écologiques, politiques, humanitaires, identitaires… 

Cela force à repenser la manière dont on envisage le salut, et c’est ce qui est peut-être le plus surprenant ou le plus troublant pour certains: c’est que la théologie ne reste pas figée et c’est pour ça qu’il faut des Rendez-vous de la pensée protestante. Il faut être capable de réinventer ou de questionner la manière dont les questions se posent aujourd’hui. Pas tant du point de vue apocalyptique ou de la crainte de quelque chose, que sous l’angle de la justice, du bien d’autrui, de la manière dont on approche celui qui est en face de nous.

 

Qu’est-ce qui, selon vous, menace le plus profondément l’être humain dans la période où nous sommes ? Qu’est-ce que l’Évangile vient ouvrir face à cela ?

Deux choses: la peur et l’indifférence, qui peuvent être voisines l’une de l’autre. La peur de l’autre, d’aller au contact, à la rencontre… Ce qu’on essaye de faire dans nos Rendez-vous de la pensée protestante, c’est nourrir cette amitié, être ensemble, accepter de voir l’autre comme autant chrétien que moi, ne pas le juger, ne pas lui mettre des étiquettes.

 

«Il y a un endroit où ces doutes sont accueillis avec bienveillance»

Quelques questions rapides et pratiques sur ces Rendez-vous de la pensée protestante: à qui s’adressent ces Rendez-vous et faut-il être théologien pour y participer ?

Pas forcément. Il faut juste être passionné de théologie, avoir envie de parler et de se rencontrer les uns les autres dans la diversité protestante et peut-être au-delà. Cela s’adresse particulièrement aux étudiants en théologie ou intéressés puisqu’on essaye à chaque fois de les subventionner pour que leur séjour leur coûte un minimum et qu’ils puissent profiter de cette atmosphère.

 

Que peut venir chercher quelqu’un qui doute, qui questionne simplement, qui cherche du sens ?

D’abord la rencontre humaine et l’amitié. Et ensuite de voir qu’il y a un endroit où ces doutes sont accueillis avec bienveillance.

 

Qu’aimeriez-vous que les participants emportent avec eux à l’issue de ces journées ?

De l’espérance: pour l’unité, pour faire surgir de la théologie dans une francophonie qui en manque terriblement.

 

Les Rendez-vous de la pensée protestante ont donc lieu du 26 au 28 juin, au campus adventiste de Collonges-sous-Salève, autour du thème «Sauver, oui, mais de quoi ?». C’est une invitation à penser, à questionner, à croire autrement. À y être prêt en tout cas. À prendre en tout cas au sérieux cette quête du salut qui traverse encore nos existences contemporaines. Merci en tout cas, Alexandre Antoine, et au revoir.

Merci beaucoup, et à bientôt.

 

Festival de Cannes: «Comme si on regardait un film les yeux fermés»

Le Festival de Cannes est déjà bien derrière nous (mais le direct de Solaé est bien sûr toujours disponible à la réécoute). Pendant ce festival, le jury œcuménique a remis son prix au magnifique film Fjord de Cristian Mungiu, comme l’ont d’ailleurs aussi fait trois autres jurys indépendants, et bien sûr la Palme d’or, une sorte d’unanimité. Un autre jury proposait lui une écoute différente sur la sélection Un certain regard: celui du prix de la création sonore qui a été remis au film népalais Les éléphants dans la brume, qui sortira le 23 septembre.

Et en ce 21 juin, fête de la musique, l’occasion était belle de vous faire écouter la chanteuse Barbara Pravi, l’une des membres de ce jury. Je vous propose quelques instants choisis d’un entretien avec elle pour Réforme lors de ce Festival de Cannes. Elle nous parle dans un premier temps de la création sonore au cinéma et de son expérience de jurée.

Barbara Pravi. C’est très enrichissant parce qu’il y a beaucoup de films. Le prix de la création sonore demande une écoute particulière alors que d’habitude, quand on va au cinéma, on regarde et on est souvent plus happé par les images que par le son. Là, on nous demandait d’être attentifs au son. Il y a des films que j’ai trouvés extraordinaires mais où j’ai eu la sensation que le son n’était pas si important. Il fallait être malin ou maligne parce qu’on était là pour juger sur le son et pas pour choisir notre film préféré (même si j’avoue que Les éléphants dans la brume a été mon film préféré pour l’un comme pour l’autre). Ça change complètement de mon travail ordinaire et ça m’a aussi appris à être plus attentive au sonore au quotidien.

Je suis une grande lectrice, mais j’ai l’impression que le cinéma, la littérature, la musique sont des arts qui se croisent un petit peu: ils racontent tous des histoires (le lien est là). Je peux être très touchée par une BO, mais j’avoue que je n’avais jamais envisagé le cinéma à travers le son et que c’est la première fois que j’y ai fait autant attention. Ce n’est pas seulement la musique, mais comment les voix sont mixées. Parce que j’y faisais attention, il m’est arrivé dans certains films d’avoir mal aux oreilles avec des voix qui pouvaient être trop agressives. Si je n’y avais pas fait attention, ça m’aurait moins dérangée… C’est le sound design. Par exemple, dans le film Le dégel, on entendait parfaitement bien les pas dans la neige. C’est ce genre de détails-là, avec évidemment une bande son qui ne soit pas trop répétitive, bien mixée, que les voix ressortent quand il y a de la musique, qu’on entende bien ce qui est dit (la diction) et qu’on n’ait pas besoin de lire les sous-titres… C’est un petit peu comme si on regardait un film les yeux fermés, pouvoir le percevoir en fermant les yeux…

 

Pour Solaé et ce portrait dans Réforme, nous étions à la terrasse du Salon des Ambassadeurs dans le Palais des Festivals, à l’issue de la remise du prix, et je me suis aussi intéressé à son approche de la spiritualité et de la foi. Je vous laisse découvrir sa réponse, et juste après, sa chanson avec laquelle nous nous séparerons ce matin: Prière pour reconstruire.

C’est quelque chose qui compte beaucoup, ça se transforme avec les années. J’ai grandi dans une communauté iranienne extrêmement fermée, avec un dogme, dont je suis sortie. Pas parce que je ne croyais pas en la profonde spiritualité qui m’a été inculquée depuis ma naissance. Mais souvent, les textes spirituels sont entachés par la pensée d’un homme qui essaye d’imposer la pensée à tout le monde.

La spiritualité appartient à chacune et à chacun. Je pense qu’il y a du spirituel un petit peu partout, un petit peu dans tout, notamment dans l’art. Il y a du divin dans la création, parce que quand on crée quelque chose, on part de rien et on fabrique de la matière. C’est l’acte divin par essence. Je crois que le divin nous entoure dans tout, dans les autres, la discussion qu’on peut avoir avec quelqu’un, la rencontre, l’art… Et je crois en Dieu, mais pas en un Dieu qui régirait un monde et voudrait le diriger et lui imposer des lois. Je crois au contraire que s’il y a un Dieu (et tel qu’on nous en parle dans toutes les religions), c’est un dieu de bonté, de respect, relationnel, qui prend soin de ses créatures. Je crois qu’on en est dépositaire et que c’est la raison pour laquelle on doit prendre soin de soi et prendre soin des autres.

«Et si le monde tourne sans rien dire
Et si le temps passe sans rien dire
J’irai où les souvenirs m’emmènent
Dans les nuits quand les rêves sommeillent
Là où ça fait peur
J’irai où les ombres me reviennent
Retrouver les histoires que je traîne
J’irai, j’irai, j’irai où j’avais peur

Et si le temps passe sans rien dire
Et si le vent chasse, chasse les souvenirs
J’irai dans le lieu où s’est caché ma rage
On dit que c’est interdit aux enfants sages
J’irai, j’irai, j’irai, même si j’ai peur (…)»

C’était Solaé, le rendez-vous protestant sur France Culture proposé par la Fédération protestante de France, présenté par Jean-Luc Gadreau, réalisé par Thomas Jost avec Anthony Thomasson à la prise de son. Je vous souhaite un très bon dimanche à chacune et chacun. 

«Puisque l’amour trace son empire
Puisque l’amour trace son empire
De nos poignets on retirera les chaînes
On avancera main dans la main en reine
Dans la maison qui nous faisait peur
On se racontera les choses qui retiennent,
La vie nous chantera ses plus beaux poèmes
enfin, enfin, enfin, l’amour
Et si les jours ne se ressemblent pas»

 

Illustration: le campus adventiste de Collonges et le Salève (photo Campus adventiste).

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