Sartre par Michel Winock: une leçon pour nous tous
«Sans trêve, depuis mes dix-sept ans, mon esprit a été habité par Sartre.» Dans son livre Sartre pour mémoire, Michel Winock part de sa propre expérience de Sartre pour examiner cette «présence intellectuelle» que son regard d’historien replace dans son époque. Et finalement, «pour mieux nous instruire», nous amène à nous demander non pas «ce que nous aurions fait à la place du grand philosophe-écrivain mais ce que, de nos jours, nous sommes capables de faire».
Recension publiée sur Le blog de Frédérick Casadesus.
Lire Jean-Paul Sartre aujourd’hui ? Beaucoup ne le veulent plus, préfèrent dénigrer cet homme des contretemps, attentiste pendant la guerre, promoteur de l’engagement quand les risques étaient modestes, compagnon de route du Parti quand les intellectuels communistes s’en détournaient, maoïste supposé… Le dossier n’est pas léger. Michel Winock, tout au contraire, invite à penser plus loin que ces vérités premières devenues des clichés. Sartre pour mémoire (1) vient de paraître et si cet ouvrage doit de toute urgence attirer votre attention, ce n’est pas seulement pour la synthèse impeccable qu’il offre de l’un des plus importantes figures littéraire du 20e siècle, ce n’est pas même parce que son auteur explique à chaque étape de quelle manière le bonhomme a marqué son propre itinéraire intellectuel – alors qu’après tout, cela ne serait déjà pas si mal. Non. Ce livre est précieux parce qu’il nous ouvre un chemin dans l’entrelacs des conflits politiques de notre temps.
Dans les pas de Sartre
«Sans trêve, depuis mes dix-sept ans, mon esprit a été habité par Sartre, le petit homme au strabisme divergent, le philosophe à la pipe, le capitaine Fracasse du monde intellectuel, écrit Winock en un premier chapitre émouvant. À la veille de tirer ma révérence, il n’était que temps de m’en expliquer.»
Suivent des souvenirs de lecture, piochés dans des cahiers presque d’écolier, qui montrent, au-delà d’un mythe et ses légendes, la place particulière que tenait le penseur dans la formation d’un jeune homme: au philosophe, qu’il aborde pourtant l’esprit sérieux, c’est le romancier qu’il préfère.
«Un nouveau personnage est entré dans mon imaginaire littéraire, nous explique Winock. Il s’appelle Antoine Roquentin. La trentaine, célibataire, rentier, les cheveux roux, habillé sans élégance, il habite depuis trois ans dans une ville portuaire qui ressemble au Havre.»
On a reconnu le héros de La Nausée. Lire après-guerre un tel récit conduit notre historien sur Les chemins de la liberté, fresque ambitieuse qui tient du programme littéraire autant que politique. Avec un brin de facilité, chacun s’en va dire aujourd’hui qu’il s’agit d’une littérature engagée. Michel Winock en souligne les beautés narratives, une façon qui n’est qu’à lui de prendre le contrepied des conventions.
Sartre face à l’Histoire
Bientôt, nous suivons Sartre au théâtre. Pour le pire avec Nekrassov, une charge idiote, ou le meilleur, Les Séquestrés d’Altona, drame de conscience éclairé par l’interprétation de Serge Reggiani. L’histoire est tragique. Elle oblige, provoque, impose. Alors, face au rapport Khrouchtchev qui dévoile en partie les crimes de Staline et la répression qui s’abat sur Budapest en 1956, la guerre d’Algérie, le retour du Général, Sartre se multiplie. Le jeune Winock aussi, qui tantôt se désole des errances, des fautes et des invectives du philosophe, tantôt lui reconnaît du courage.
«À y revenir soixante-dix ans plus tard, analyse-t-il, on observe dans les relations des uns et des autres, la gentillesse de Sartre, sa générosité, cet intérêt qu’il porte aux gens en général. Le contraste est fort entre le verbe du polémiste, souvent outrageant, et la bonne volonté qu’il manifeste dans ses rapports avec autrui.»
C’est avec émotion que l’on retrouve les mots que Sartre, violent spadassin du débat public, a rédigés quelques jours après la mort de Camus: «Nous étions brouillés, lui et moi: une brouille, ce n’est rien – dût-on ne jamais se revoir – tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit monde étroit qui nous est donné.»
Entre mythe et politique
Des mots ? Michel Winock, en bon disciple de Flaubert, détricote les idées reçues quand il s’agit du fameux récit d’initiation publié par le philosophe en 1964:
«La critique le couvrit de lauriers, notamment à droite où, comme Jean Dutourd, on se réjouissait d’un livre magnifiquement écrit, apparemment dépourvu d’intention politique. (…) C’était un malentendu, car ‘Les mots’ étaient un livre éminemment politique, à tout le moins dans l’intention de Sartre. Il s’agissait d’un exercice suprême de démystification, celle de la famille bourgeoise, celle de l’enfant-merveilleux et par-dessus tout celle du culte littéraire. (…) Le paradoxe était que cet adieu à la littérature représentait un éblouissant morceau de littérature.»
Essentiel aussi le chapitre que l’historien nomme Sartre et les juifs, parce qu’il rappelle qu’en dépit d’une déclaration plus que choquante proférée au lendemain de la prise d’otages des athlètes israéliens lors des Jeux Olympiques de Munich en 1972, le philosophe-écrivain s’est constamment tenu aux côtés d’Israël, affirmant résolument que ce pays devait exister, qu’il devait être défendu, sans jamais non plus manquer de soutenir la cause palestinienne. Un équilibre qui vaut toujours.
Sans juger, Michel Winock dit ce qu’il aime et ce qu’il rejette, admire ou déplore dans les prises de position de son personnage:
«C’était un excessif, un extrémiste, un ultra; ses excès nuisaient souvent à l’efficacité de son action – mais son écriture me subjuguait. Je ne lui dois pas ma formation politique. De ce point de vue, il ne compte guère à côté de Tocqueville, de Renouvier, de Raymond Aron, de Karl Popper, d’Antonio Gramsci, de Claude Lefort, sans parler de Hegel, de Marx, de Proudhon. Il n’en assurait pas moins, au cœur des combats de son temps, une présence intellectuelle qui faisait contrepoids aux ténors académiques de la réaction.»
Un livre pour penser notre époque
Michel Winock est un homme de gauche attentif. Il ne se laisse pas bercer par l’impossible mais il reste fidèle à ses principes, dont la république porte la fière devise. En lui, le petit gars d’Arcueil demeure et garde un œil vigilant sur l’éminent professeur de Sciences Po. Cet homme possède une énergie du diable et le talent de rendre clairs et vivants les enjeux les plus complexes. Ajoutons, pour faire bonne mesure, qu’il se départit de toute nostalgie par l’humour. Au miroir de Jean-Paul Sartre, il interroge, mine de rien, notre époque. Alors, à chaque page, nous nous posons des questions.
Nous ne nous demandons pas ce que nous aurions fait à la place du grand philosophe-écrivain mais ce que, de nos jours, nous sommes capables de faire.
Sartre s’est-il trompé ? Bien sûr. Et nous aussi, parfois, nous proférons des âneries. Seulement tout le monde n’a pas la puissance et l’intelligence de penser comme le faisait ce personnage hors-norme. À l’heure où certains présentent le rejet de l’autre comme une marque de patriotisme, d’autres le communautarisme comme un signe de fraternité, d’autres encore la logique comptable pour une preuve de modération, tout ce beau monde changeant le débat public en champ de vulgarité, la figure de Sartre (et de ses adversaires) invite à réfléchir. Oui, la radicalité des projets pouvait naguère engendrer des invectives, oui les clivages divisaient les citoyens de façon spectaculaire. Mais la joute oratoire et philosophique impliquait, c’était la moindre des choses, un peu de sérieux, de la rigueur intellectuelle. De Gaulle donnait du «cher maître» au petit-fils de Charles Schweitzer et, quand il fut question de l’arrêter, déclara qu’on n’embastille pas Voltaire.
Telle est, au-delà du brio d’un portrait, la grande utilité de ce livre. Il touchera le cœur et l’esprit des femmes et des hommes de droite et du centre, républicains farouches que la campagne écœure et même – qui sait ? – ces citoyens qui votent pour l’extrême droite ou La France Insoumise parce qu’ils se sentent abandonnés. Michel Winock entre en conversation constructive avec Jean-Paul Sartre pour mieux nous instruire. Au bénéfice du doute.
Illustration: Sartre à Venise en 1951 (photo L’Unità).
(1) Michel Winock, Sartre pour mémoire, Flammarion, 245 pages, 21,90 €.
