«Nous qui ne savons plus quel espace habiter» - Forum protestant

«Nous qui ne savons plus quel espace habiter»

Il «avait compris ceci: le monde moderne nous prive de notre capacité d’engendrement, cette perte est une tragédie.» En se référant à Péguy, Bruno Latour voulait montrer que «la modernité a perdu tout contact avec le réel» et nous a fait perdre «la perception des liens qui nous attachent» au sol. Non pas pour exalter une appartenance, mais pour retrouver cette capacité d’engendrement qui transforme l’écologie (non pas «uniquement pensée à travers la catastrophe») en projet collectif «contraignant nos sociétés à réapprendre ce que signifie habiter un territoire».

 

 

 

«Ce qui faisait de [Péguy], naguère, un réactionnaire, son écriture de l’incarnation, sa pensée du sol et de l’attachement lui permettent aujourd’hui d’éclairer la situation où nous nous trouvons, nous qui ne savons plus quel espace habiter. On parle de tous ces jeunes qui se mobilisent par peur de la catastrophe écologique. Or Péguy avait compris ceci: le monde moderne nous prive de notre capacité d’engendrement, cette perte est une tragédie» (Bruno Latour) (1).

Dans la chaleur étouffante de mon bureau obscurci et barricadé, dans le souffle tiède d’un ventilateur poussif et sous la lumière jaunasse de ma lampe, je relis – entre autres – ce texte de Bruno Latour, cité par Nicolas Truong, ne serait-ce que pour tromper mon angoisse: «… nous qui ne savons plus quel espace habiter». Phrase qui décrit parfaitement ce qui devient une expérience quotidienne. Celle – oui, angoissante – d’un monde dont les conditions matérielles se transforment bien plus rapidement que nos habitudes, nos villes et nos campagnes, nos institutions et même nos représentations. Malgré mes préoccupations immédiates, je sais bien que, pour Latour, cette phrase ne désigne pas seulement une inquiétude environnementale. Je crois qu’elle exprime une crise plus profonde de notre rapport au monde. Nous ne savons plus quel espace habiter parce que nous avons peu à peu cessé de penser notre existence comme une relation à un milieu dont notre vie dépend. La modernité nous a privé de cette conscience que nous ne pouvions pas nous affranchir impunément du lieu, du climat des saisons, des limites et des dépendances terrestres. Illusion d’autonomie que nous rappellent brutalement les cruels étés caniculaires. Ne plus savoir quel espace habiter, cela signifie avoir perdu nos repères quant au monde concret dont nous dépendons. C’est ne plus savoir très bien comment articuler notre mode de vie, nos territoires, nos attaches et les limites écologique de la Terre. Car Gaïa rend coup pour coup et nous pose obstinément la question que le sociologue nous pose lui aussi sans cesse: «De qui dépendez-vous pour exister ?».

Il me semble que c’est dans cette perspective que la lecture de Péguy devient féconde pour Latour, même s’il faut être conscient des limites d’un tel rapprochement. Péguy appartient à un autre âge, intellectuel comme politique. Catholique et socialiste, critique de la modernité bourgeoise et du capitalisme qui arrache l’homme à ses racines, il paraît éloigné, évidemment, des questions de l’écologie contemporaine. Cependant Latour – qui, à l’instar de son père, a lu Péguy – reconnaît dans son «écriture de l’incarnation», dans sa «pensée du sol» et de «l’attachement» des entrées capables de nous aider à penser et comprendre – sinon à affronter – la crise actuelle qui n’est, de toute évidence, plus exceptionnelle. 
Tous deux pensent que la modernité a perdu tout contact avec le réel. Nous qui ne savons plus quel espace habiter sommes précisément ceux qui avons perdu la perception des liens qui nous attachent à cet espace.

 

Le sol

Cette «pensée du sol» (2) semble être un point de rencontre entre Péguy et Latour. Elle renvoie à une conception du monde radicalement différente de celle qui s’est imposée avec la modernité industrielle. Qu’est-ce que le sol ? Peut-il être sans cesse réduit à cette surface géographique sur laquelle les sociétés humaines édifient leurs villes tentaculaires, tracent à l’infini leurs routes et autoroutes, cultivent leurs exploitations agricoles illimitées ? Non, car le sol est d’abord une condition de notre existence. Le sol ne signifie pas seulement la terre que nous foulons mais ce sur quoi toute notre existence repose. C’est une métaphore pour décrire l’environnement matériel et social dans lequel nous vivons. Avoir un sol, c’est avoir quelque chose de concret et dont on doit avoir toujours conscience pour construire sa vie: un territoire, des ressources, un environnement, des relations sociales, une économie viable.

Or la modernité industrielle a transformé le monde en le convertissant aveuglément en un vaste ensemble de ressources disponibles et donc exploitables. Ainsi, dans cette fuite en avant, le sol se dérobe-t-il petit à petit sous nos pieds. La forêt devient réserve de bois (3); la rivière, détournée s’il le faut de son lit, devient source d’énergie; le sous-sol, inlassablement foré, devient réserve estimée inépuisable de matières premières; et l’atmosphère est devenue cet immense espace, au-dessus de nos têtes, dans lequel peuvent être rejetées toutes les émissions polluantes produites par l’activité humaine. Nous souffrons de cette séparation fondamentale entre l’être humain et son environnement: d’un côté une société supposée active et transformatrice, de l’autre une nature considérée extérieure, passive et disponible. Ainsi (nous) sommes-nous privés de sol.

 

L’attachement

J’ai souvent pensé que l’attachement, chez Latour, ressemblait un peu à la nostalgie d’un passé disparu qui, parfois, nous habite. Lecture superficielle, qui fait fi de la subtilité du terme. L’attachement n’est ni nostalgie, ni défense sentimentale d’un territoire. Peut-être est-il un peu cela, mais assurément beaucoup plus. Être attaché pour Latour, c’est d’abord être relié, c’est-à-dire dépendre consciemment de réalités que nous ne maîtrisons pas entièrement. Être attaché à quelque chose signifie que cette chose compte pour notre existence parce que nous en dépendons et que nous contribuons nous-mêmes à la faire exister.

Certes, nous sommes tous attachés à un lieu particulier, mais nous sommes également attachés à l’eau qui l’alimente, aux sols qui produisent notre nourriture, aux arbres et aux haies qui procurent de l’ombre, aux réseaux qui rendent possible la vie collective. Mais aussi aux techniques qui structurent notre quotidien. Attachement aussi aux personnes qui nous précèdent et à celles qui nous succéderont. La catastrophe climatique irréversible qui désertifie et appauvrit nos sols donne soudain un relief particulier à cette notion, lorsque les incessantes canicules rendent évidentes les fragilités de nos milieux de vie. Nos villes, encore conçues pour un climat relativement tempéré, sont désormais inhabitables lorsque les températures augmentent durablement. Les logements, pensés pour conserver la chaleur en hiver, sont inhabitables pendant l’été. L’agriculture qui s’est organisée autour d’une disponibilité de l’eau se trouve aujourd’hui totalement remise en question.

Nous qui ne savons plus quel espace habiter affrontons désormais la question que nous avons si longtemps repoussée: de quoi dépend réellement notre manière de vivre ? La crise écologique transforme une question restée un peu abstraite malgré de nombreuses alertes ignorées en une expérience douloureusement concrète. Nous mesurons dès lors combien notre liberté repose sur une multitude de dépendances. L’enjeu écologique n’est évidemment pas de supprimer ces dépendances, mais de les comprendre et surtout de les rendre habitables. Si nous ne savons déjà plus quel espace habiter, c’est qu’il nous arrive de ne plus savoir du tout situer notre existence dans le monde matériel qui la rendrait possible.

 

 

L’apparent paradoxe de Péguy

Péguy exaltait la terre, les traditions, la transmission, les lieux, l’enracinement. Dans le contexte politique de son époque, cette insistance pouvait être interprétée comme une position réactionnaire: regarder vers le passé, défendre les anciennes appartenances, résister à la modernisation. Mais Latour dit en substance que ce qui pouvait ou pourrait sembler réactionnaire hier devient possiblement précieux aujourd’hui, et donne ainsi toute sa force à ce paradoxe. Ce qui faisait autrefois de Péguy un réactionnaire – son attachement au sol, à l’héritage, à la continuité, à l’incarnation – peut aujourd’hui contribuer à éclairer une crise qui semblait inimaginable à son époque. Il serait bien sûr anachronique de transformer Péguy en écologiste avant la lettre. Mais Latour fait quelque chose d’essentiel. Il relit et réinterprète certaines intuitions de Péguy à partir d’une situation nouvelle. Si l’attachement au sol pouvait avoir été interprété comme une méfiance envers la modernité et le changement, la question de ce qui nous attache à un territoire prend aujourd’hui un tout autre sens. Si l’enracinement peut demeurer une affirmation identitaire, il devient d’abord une manière de reconnaissance de nos responsabilités envers les lieux que nous hantons. Nous qui ne savons plus quel espace habiter ressentons le besoin de construire une relation à ces lieux qui ne soit ni possession ni simple consommation. Il ne s’agit nullement d’un retour au passé, mais il s’agit de comprendre que nous héritons un monde que nous n’avons pas créé et que nous avons, à notre tour, la responsabilité de transmettre, ou de préserver les possibilités de transmission.

 

 

L’incarnation

Latour confère au vocabulaire chrétien de Péguy une portée qui excède l’unique dimension théologique. Être incarné signifie essentiellement ne pas être une conscience abstraite, séparée du monde. Pour dire les choses très simplement: nous avons un corps, nous respirons, nous mangeons, nous avons besoin d’eau, etc… Nous supportons certaines températures mais jusqu’à un certain seuil. Nous dépendons des sols, des plantes, des animaux, mais aussi des techniques, des bâtiments qui nous abritent, des autres êtres humains qui composent notre milieu d’existence. Les canicules rendent cette incarnation impossible à oublier. Le changement climatique n’est plus cet ensemble abstrait de courbes, de statistiques, de projections scientifiques dont on prenait connaissance parfois avec circonspection. Désormais il est entré dans nos corps. Il transforme tout ce qui fait nos vies: le sommeil, le travail, les déplacements, les usages de la ville, les récoltes, les conditions concrètes de l’habitat. La température extérieure cesse d’être une donnée météorologique pour devenir une question sociale. Nous qui ne savons plus quel espace habiter sommes ramenés à notre condition la plus élémentaire d’êtres terrestres. Down to Earth, que l’on pourrait traduire Terre à terre, est le titre de la version anglaise de Où atterrir ? (4).

Je mesure, en reconnaissant humblement ma part d’inconscience, combien la crise écologique doit être aussi comprise comme une crise de l’abstraction. Nous avons cru pouvoir vivre et penser comme si les conditions matérielles de notre existence étaient assurées, indéfiniment extensibles. Certains ont pensé que les limites physiques pouvaient être repoussées sans fin. Ces étés durablement extrêmes nous persuadent désormais qu’elles ne le sont pas. Dès lors, on comprend la portée de la citation de Peter Slotersdijk mise en exergue par Latour de son ouvrage Face à Gaïa (5): «Ce n’est plus la politique tout court, c’est la politique climatique qui est le destin». L’attachement à la Terre comme acteur politique (6).

 

 

L’engendrement

«… Le monde moderne nous prive de notre capacité d’engendrement, cette perte est une tragédie.» Rappelons que pour Péguy, «le monde moderne» est moins une période historique qu’une manière de penser et de traiter le temps. La modernité, en privilégiant la gestion et la maîtrise, affaiblit notre pouvoir de faire advenir du nouveau dans la durée, c’est-à-dire d’engendrer. Cette «capacité d’engendrement» ne concerne pas seulement la fécondité biologique (7), mais toutes les façons dont les humains inscrivent leur action dans un temps vivant, où passé, présent et avenir sont liés de manière solidaire et dynamique plutôt que traités comme des données séparées. À l’été 2026, marqué par des canicules répétées, par une baisse de la fécondité et par une anxiété écologique croissante, cette lecture que Latour fait de Péguy retrouve une actualité forte: elle permet de penser la crise climatique non seulement comme un problème environnemental, mais comme le signe d’une crise beaucoup plus profonde, celle d’un monde qui perd sa capacité à engendrer toute forme de vie durable. La tragédie moderne est celle d’un présent qui ne parvient plus à se relier à un avenir. D’un temps qui s’effondre en une série d’actions urgentes sans fondation, ou chaque geste semble à la fois trop tard ou trop tôt, comme incapable de porter en lui la promesse d’un monde à venir qui ne peut être qu’un monde commun.

 

 

L’écologie comme projet collectif

Latour évoque «tous ces jeunes qui se mobilisent par peur de la catastrophe écologique». La peur écologique n’est pas irrationnelle: elle correspond à l’expérience d’une génération qui comprend que les conditions physiques de son avenir sont en train de changer. Mais Latour cherche à déplacer nos regards. Si l’écologie est uniquement pensée à travers la catastrophe, elle risque de produire une politique de l’angoisse: il faudrait réduire, renoncer, limiter, éviter le pire. Or la référence à Péguy permet d’imaginer une autre perspective. L’enjeu ne serait plus seulement d’empêcher la catastrophe, mais de retrouver une capacité d’engendrement. Cette distinction est considérable. Une politique écologique fondée exclusivement sur la peur demande: «Que devons-nous empêcher ?». Une politique de l’engendrement interroge: «Quel monde voulons-nous rendre encore possible ?». La première est fataliste et défensive; la seconde est constructive, encore porteuse d’espoir. Parce qu’elle transforme l’écologie en un projet collectif en contraignant nos sociétés à réapprendre ce que signifie habiter un territoire. C’est-à-dire renoncer à l’idée d’un monde simplement disponible, réapprendre à voir les liens, les limites, les héritages et les dépendances qui constituent concrètement notre existence.

Là est notre responsabilité, car ne plus savoir quel espace habiter signifie, paradoxalement, que nous sommes contraints de recommencer à interroger ce que signifie véritablement habiter. Mais sommes-nous encore capables d’engendrer un monde commun ?

 

Illustration: Buste de Charles Péguy par Paul Niclausse à Orléans (1930, photo U4you, CC BY-SA 3.0).

(1) Cité par Nicolas Truong, Bruno Latour, penseur du «nouveau régime climatique», est mort, Le Monde, 9 octobre 2022.

(2) Pour être très précis, les concepts de sol et de territoire se rejoignent chez Latour, même si celui de sol englobe celui de territoire: «Le problème, évidemment, c’est que nous n’avons à peu près plus aucune idée de ce qu’est le territoire sur lequel nous vivons». «Ma conviction est qu’il faut transformer toutes les questions que l’on attribuait naguère à l’écologie dans des questions de territoire, d’occupation et de défense des sols. Ce qui était extérieur, la nature, il faut la faire passer sous vos pieds, le territoire. Et là, on regarde comment les gens vont réagir. C’est dangereux de dire les choses ainsi, parce que ça flirte un peu avec la pensée dite réactionnaire, mais c’est un passage essentiel» («Il faut faire coïncider la notion de territoire avec celle de subsistance», propos recueillis par Nicolas Truong, Le Monde, 20 juillet 2018.

(3) Voici le commentaire éloquent d’un lecteur du journal Le Monde, réagissant à un article à propos de la gestion des incendies en Gironde: «Je suis né à Arcachon, et pas d’hier, en 1958: je connais donc bien ce pays. Quand j’étais gamin, les pare-feu (grandes travées sableuses, dénuées de végétation et entretenues) étaient beaucoup plus nombreux et nettement plus larges (au moins 2 fois sinon 3 fois plus larges qu’aujourd’hui) et quadrillaient régulièrement ces forêts « privées ». Sans doute suite au méga-feu de 1949. On plantait du pin maritime des Landes, pas les nouveaux hybrides de pin portugais à pousse rapide. Vos « pères et grands-pères » attendaient que les arbres poussent, deviennent grands, pour les gemmer (résine) et obtenir du bois d’œuvre. On ne plantait pas à ‘touche-touche’ serrés les uns contre les autres des balais de chiottes propices aux incendies, destinés à être coupés rapidement pour la pâte à papier et faire du rendement. « Forestiers » d’aujourd’hui, votre responsabilité est aussi grande que sont devenus ridicules le nombre et le gabarit de vos pare-feu. Vos « grands-pères » seraient furieux.» (Marilyne Baumard, Incendie en Gironde, la gestion des premières heures du feu au cœur des interrogations, Le Monde, 3 août 2026).

(4) Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017.

(5) Bruno Latour, Face à Gaïa, Huit conférences sur le Nouveau Régime Climatique, La Découverte Poche, 2015.

(6) À l’heure où nous rédigeons ces lignes, en presque fin d’un été caniculaire meurtrier – 7300 décès en excès de mai à fin juillet – et face à l’urgence, aucun politique n’a tenu un discours fort concernant une politique climatique. Peut-on parler d’impuissance politique ? Cette impuissance ressemble à une stérilité collective. Comment des institutions modernes conçues, avec maintenant l’aide de l’IA, à gérer des stocks et des flux, pourraient-elles engendrer des formes de vie adaptées à un monde en totale mutation ?

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