Le courage de l’Espérance
«Oui, désormais nous appartenons à un monde qui nous est étranger pour ne pas dire que nous lui sommes devenus étrangers.» Mais même si «l’ombre progresse et obscurcit le monde», il s’agit comme l’Hadrien de Marguerite Yourcenar, de «rechercher les raisons d’être» et, comme Dietrich Bonhoeffer, de ne «pas être ébranlé par des manipulations humaines». Car «la foi n’est pas une opinion, mais un état» (Tillich) qui nous force à «recommencer, recommencer et recommencer encore» (Ellul).
L’Histoire réserve à l’humanité des moments tragiques. Ces moments où notre raison et notre foi sont mises à rude épreuve. Comme si le non-sens du monde bouleversait soudain nos convictions et nos croyances, nous enfermant dans des logiques infernales, créant en nous-même des césures redoutables, des failles insurmontables. L’incertitude de l’avenir engendre un sentiment de peur, voire d’effroi devant des forces qui nous dépassent, nous absorbent et détruisent en nous tout sentiment d’intégrité. Dans ces moments irrationnels, nous nous obstinons à comprendre, bien que démunis.
«Une partie de chaque vie, et même de chaque vie fort peu digne de regard, se passe à rechercher les raisons d’être, les points de départ, les sources»,
écrit Marguerite Yourcenar, dans ses Mémoires d’Hadrien (1). Mais les tourmentes du temps nous soumettent encore plus impérativement à cet examen. Introspectif, comme à la recherche d’une culpabilité incertaine mais possible. Mais aussi au-delà de nos modestes existences. Car nos histoires personnelles, même si peu «dignes de regard», semblent indissociables, aussi peu que ce soit, de l’Histoire du monde qui nous entoure et que nous habitons.
«L’homme moderne»
Il faut craindre qu’à l’issue de ce travail intérieur, nous nous découvrions une fois de plus dans le rôle de «l’homme moderne» que décrit Hannah Arendt. Cet homme qui a le sentiment de ne plus trouver sa place «dans le monde qu’il a construit». Étrange et vague intuition à la fois de responsabilité personnelle et de dépossession, voire d’abandon, d’exclusion, de rejet, de trahison. Nous ne reconnaissons plus ce monde. Nous croyons pourtant avoir modestement, anonymement, œuvré à l’édification de sa fragile architecture. Nous lui avons donné nos enthousiasmes, nos forces créatrices, nos intelligences, une grande partie de nos vies. Nous avons même eu parfois l’audace ou l’illusion merveilleuse de tenter de le rendre meilleur. Dans ses faiblesses comme dans ses mérites, nous le connaissions sans avoir toujours la gratitude de l’apprécier. Plus exactement, nous croyions le connaître, y trouver en aveugles notre place dans la dissymétrie de ses deux faces, lumineuse et sombre. Persuadés que nous étions dans la lumière et luttions contre la nuit. Mais l’ombre progresse et obscurcit le monde.
Obscurcissement dû à la folie des hommes, dont nous sommes. Serions-nous en train de construire un monde à notre ressemblance, miroir de nos haines, de nos bas instincts et de nos passions tristes ? Fûmes-nous des sentinelles sans vigilance ? Il ne suffit pas de poser ces questions. Il faut aussi oser y répondre. Dans nos fors intérieurs, dans le secret de nos méditations et de nos prières balbutiantes. Y répondre lucidement, en nos âmes et consciences. Sans désespoir. En prenant toutefois la mesure de nos insuffisances.
Entre ombre et lumière
Oui, désormais nous appartenons à un monde qui nous est étranger pour ne pas dire que nous lui sommes devenus étrangers. Après tout, si nous déclarons ne pas nous y reconnaître, c’est peut-être tout de même qu’il ne nous ressemble pas totalement… Que nous souhaitons encore lui appartenir. Mais comment lui appartenons-nous ? Entre ombre et lumière, n’aurions-nous pas choisi le confort trompeur de la pénombre ? Tournant le dos à l’obscurité, le regard tenté par la lumière, n’habitons-nous pas sur une frontière un peu floue, mouvante ? Une frontière de l’attente paresseuse et de la trompeuse espérance en l’homme ? Pourquoi accepter que le langage mente en appelant vérité ce qui est mensonge, mensonge ce qui est vérité ? Engagements fermes pour dérobades momentanées ? Cessez-le-feu éphémère et violable pour «paix durable» ? Le philosophe nous a appris ce que coûtait de mal nommer les choses. Nous tiendrions-nous au seuil incertain entre deux mondes pourtant étroitement mêlés dans leurs contradictions ? Certes les faiblesses coupables, les aveuglements lâches, les acceptations soumises, les silences résignés ne sont pas toujours intentionnels. D’artisan consciencieux dans le monde mais inconscient du monde auquel il contribue, l’homme réalise comme dans un cauchemar qu’il est devenu «superflu». Alors qu’il avait cru compter en posant sa pierre dans l’édifice commun, il constate impuissant qu’«il s’est perdu dans un monde qu’il n’a pas lui-même choisi» – mais qu’il avait parfois cru choisir – «et qu’il n’est plus capable de comprendre». L’«homme superflu» n’est qu’un figurant, «un simple instrument». Il n’est plus «un acteur dans le monde». Mais l’a-t-il jamais été ? À moins de substituer à cette question, en forme de constat désabusé, cette autre plus pertinente mais plus douloureuse: l’homme n’est-il pas lui-même l’origine et l’artisan de son effacement ? Aurait-il obéi à ses dépens au gauchissement des Béatitudes à laquelle s’essaie l’Oberman de Senancour: «Heureux celui qui ne veut faire que ses affaires» ?
La brèche du hasard
La recherche de l’Hadrien de Yourcenar est à la fois intime et universelle. À la quête de la sagesse, c’est une quête d’identité et de sens que nous partageons dans ce monde chaotique. Cette phrase résonne de manière poignante dans les temps troublés qui sont les nôtres, où nos existences se perdent dans le flot des événements historiques qui remettent en cause des équilibres que nous croyions assurés, les voulant rassurants. Évocation d’une solitude existentielle ou d’un retrait contraint, renoncement à l’existence du monde, alors que celui-ci se dérobe, que notre place dans l’Histoire nous échappe toujours. Volonté d’être, c’est-à-dire de résister à l’absurde. Volonté d’y échapper, de s’y soumettre ou de s’y soustraire ? Recherche sans cesse recommencée des points de départ, des origines supposées et des responsabilités masquées dans un monde sans réponse certaine, dominé par un nihilisme qui annule sauvagement et rend vain notre ardent désir de sens. Quand les projets d’esprits malades, niant toute idée du Juste, se transforment en réalité, quand les nouveaux maîtres du monde associent intimement le désir et la colère, ces deux tempéraments que Platon distinguait dans La République, alors l’Histoire s’engouffre dans la brèche du hasard. Pourtant «…le malheur ne relève pas du hasard ou de la malchance ; il est la condition humaine à laquelle n’échappe aucune personne» (2). Mais ces esprits malades, (l’Histoire en a tant connu) ne les avons-nous pas portés en nous, les enfantant sans le vouloir, sans le savoir ?
L’angoisse de l’absurde
Dans les moments tragiques, de doute et de pesante incertitude, ces questions sont d’autant plus prégnantes qu’elles nous renvoient à nos solitudes et à nos impuissances. Puisque L’Histoire se dépouille de tout sens intrinsèque, puisqu’elle se prive de tout repère fiable lorsque l’ami fidèle est devenu l’ennemi hostile, puisque nous sommes collectivement jetés dans un monde devenu absurde, dépourvu de significations, chaque individu est dès lors confronté à la recherche de ses propres raisons d’être. En dépit de ce monde. Au point de devoir accepter, à l’encontre de nos convictions malgré tout assidues, la précédence de l’existence sur l’essence ! Question posée par les philosophes existentialistes, certes, mais aussi, en des termes plus spirituels, par Tillich pour qui l’angoisse de l’absurde est celle «de perdre ce qui donne du sens à tous les autres sens». Cette véritable déroute de la raison nous place dans une sorte d’angoisse embarrassée dont témoignent nos vaines analyses quotidiennes. Excluant toute approche causale, nos réflexions ne portent désormais plus que sur les conditions de possibilité, (celles d’un cessez-le-feu, d’une trêve, d’une paix, d’un refus de la paix, d’une alliance, d’ententes douteuses…) que sur les effets de logiques politiques, ou de politiques d’apparence logique. Comme nous nous éloignons de l’argument wébérien d’une rationalité dans les décisions ou les comportements ! La nouvelle historiographie s’était déjà préparée à ce monde nouveau, et l’a peut-être prophétisé, en intégrant l’incertitude dans ses méthodes d’analyse. Faudrait-il désormais qu’elle prévoie d’intégrer les avis des aliénistes dans la litanie quotidienne des douloureux peut-être ?
«Recommencer, recommencer, recommencer encore…»
Oui, «rechercher les sources», plus que jamais, retrouver dans leurs eaux vives et pures «le courage de l’Espérance» (3). Sources, racines spirituelles, origine du sens au-dessus des sens. «Ce qui donne du sens à tous les autres sens.» Ne pas engluer le relatif et ses faux absolus dans ce que savons être l’Absolu. Pour Dieu, il n’y a pas d’«homme superflu»: certitude qui donne le courage d’être dans ce monde et devant Dieu. Il y a solution de continuité entre l’Histoire de ce monde et le Royaume de Dieu.
«Seigneur Dieu (…). Ne permet pas que l’angoisse me domine», prie Dietrich Bonhoeffer (Prière dans une détresse particulière) dans sa prison de Tegel. Il écrit aussi, dans l’attente de son procès: «…Je ne voudrais pas être ébranlé, dans ma certitude, par des manipulations humaines. Nous ne pouvons vivre que dans la certitude et la foi». Dans la certitude de la foi.
Il faudra certainement beaucoup de courage pour affronter le monde à venir. À nous et à ceux qui viennent après nous, malheureux légataires. Devant les périls renouvelés du désordre annoncé du monde, les circonstances ne manqueront pas où il faudra tenter de répondre à nouveau à cette question essentielle, point ardent de Résistance et soumission: «…Où est la limite entre la résistance nécessaire contre le ‘destin’ et la soumission tout aussi nécessaire» (4). Nous devrions déjà peut-être oser y répondre, en même temps qu’à celle-ci, obsédante: «Qu’exige Christ en nous aujourd’hui ?» (5). Le prisonnier de Tegel, lui, a choisi librement son destin.
«…la foi n’est pas l’affirmation théorique de quelque chose d’incertain, elle est l’acceptation existentielle de quelque chose qui transcende l’expérience ordinaire. La foi n’est pas une opinion, mais un état. Elle est l’état d’être saisi par la puissance de l’être qui transcende tout ce qui est et à laquelle participe tout ce qui est» (6),
écrit Paul Tillich. Dans un dialogue imaginaire, malgré les profondes différences qui séparent les deux théologiens, j’entends, comme une voix intérieure, Jacques Ellul lui répondre:
«Mais il faut le courage de l’espérance pour recommencer, recommencer et recommencer encore à affirmer cette confession de foi contre toute évidence et tout raisonnement et toute expérience» (7).
Devant les hommes, dans le monde et devant Dieu, en Christ: «Recommencer, recommencer, recommencer encore…».
Illustration: après le bombardement russe d’un immeuble d’habitations à Kryvyi Rih le 13 mars 2025 (photo DSNS Dnipropetrovsk).
(1) Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard (Folio), 1974, p.35.
(2) Paul Tillich, Quand les fondations vacillent, traduction par André Gounelle et Mireille Hébert (The Shaking of the Foundations, 1948), Labor et Fides, 2019, p.33.
(3) Jacques Ellul, L’espérance oubliée, La Table Ronde, 2004, p.235.
(4) Dietrich Bonhoeffer, Résistance et soumission, (Widerstand und Ergebung, 1970), Labor et Fides, 1998, p.273
(5) Dietrich Bonhoeffer, Vivre en disciple. Le prix de la grâce, Labor et Fides, 2009, pp.18-20.
(6) Paul Tillich, Quand les fondations vacillent, p.197.
(7) Jacques Ellul, L’espérance oubliée, p.235.