De l’attention: rester humain dans un monde inhumain.
Pour Simone Weil, l’attention «est une disposition éthique et spirituelle qui consiste à se rendre disponible à ce qui est, à accueillir l’autre sans immédiatement le juger, l’utiliser, le dominer ou le ramener à soi». Pour Jean-Paul Sanfourche, qui s’aide aussi des pensées de Levinas, Arendt et Buber, «notre humanité» se joue peut-être là: «non dans l’illusoire certitude d’être justes, généreux ou meilleurs, mais dans la capacité de nous laisser déplacer par l’existence de quelqu’un que nous ne pouvons jamais entièrement définir».
«L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. Il est donné à très peu d’esprits de découvrir que les choses et les êtres existent» (Simone Weil) (1).
«L’attention absolument sans mélange est prière» (Simone Weil) (2).
Depuis quelques jours, dans des circonstances difficiles, cette phrase bien connue de Simone Weil n’a cessé de m’accompagner. Elle est revenue en boucle dans ma mémoire, s’est imposée, lancinante, à ma pensée. «L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité.» Parce qu’elle semblait répondre à mon désarroi. Parce qu’elle touche aussi à l’une des questions certainement les plus profondes de la condition humaine. Qu’est-ce qui nous permet de demeurer véritablement humain dans un monde où la vitesse, l’utilité, l’efficacité, la performance, la rentabilité et surtout l’indifférence tendent à réduire les êtres à des fonctions, à des profils ou à des objets ? Chez la philosophe, l’attention ne peut se réduire à une faculté ou une qualité d’ordre psychologique. Elle est une disposition éthique et spirituelle qui consiste à se rendre disponible à ce qui est, à accueillir l’autre sans immédiatement le juger, l’utiliser, le dominer ou le ramener à soi et l’enfermer dans les cadres de ce que l’on suppose être de l’ordre du raisonnable. Dans cette perspective, rester humain suppose peut-être d’abord de réapprendre à voir.
L’attention: une générosité pure
En faisant de l’attention cette «forme la plus rare et la plus pure de la générosité», Simone Weil propose une conception singulière de la générosité. Être généreux n’est-ce pas d’abord donner ? Donner son temps, son argent, ses biens, son affection, son aide… Mais ici l’attention constitue un don plus discret, donc plus exigeant. Il ne s’agit pas d’offrir quelque chose à quelqu’un mais de lui offrir une présence véritable. Être attentif à autrui, c’est ne pas interpréter l’autre à partir de nos catégories. Ce n’est pas entendre ses paroles en anticipant notre réponse. Ce n’est pas regarder son visage tout en pensant à ce que nous devrons faire dans l’immédiat. L’attention véritable implique au contraire une forme de silence intérieur. Elle exige que nous renoncions, ne serait-ce qu’un instant, à occuper tout l’espace avec notre propre subjectivité. Elle est en cela une générosité particulièrement pure: elle laisse l’autre être, lui permet de persister dans son être. Elle ne cherche pas immédiatement à le corriger, à le convaincre, à le posséder ou à le transformer. Elle lui accorde ce qui est peut-être devenu l’un des biens les plus rares de notre époque: le droit d’exister pleinement dans notre regard. L’attention est un don qui ne dépossède personne. Elle ne prend rien à celui qui la reçoit. Elle lui restitue au contraire quelque chose que les mécanismes sociaux lui retirent parfois: sa singularité.
Regarder sans rencontrer
«Il est donné à très peu d’esprits de découvrir que les choses et les êtres existent.» Formule apparemment paradoxale. Comment comprendre qu’il soit si difficile de découvrir ce qui est cependant visible ? La distinction entre voir et regarder est implicite. La présence régulière des êtres et des choses qui nous entourent ne signifie pas que nous leur accordions une réalité dans nos consciences. Nous croisons tant de personnes sans que nous en rencontrions une seule. Nous pouvons vivre au milieu de visages et demeurer profondément seuls. Nous pouvons connaître les noms de ceux que l’on côtoie sans rien savoir de leurs peines. Nous observons la vieillesse d’un proche sans réellement percevoir sa vulnérabilité, sans jamais soupçonner le drame qui se tient derrière son silence.
La modernité accroît cette impossibilité de la rencontre. Tout sollicite notre regard, sans nous apprendre à voir. Notre attention devient une ressource disputée, captée et fragmentée. Incessantes stimulations qui nous rendent incapables d’être véritablement présents à ce qui nous entoure, nous en détournent et nous conduisent à regarder sans rencontrer. À constater la présence de l’autre tout en l’ignorant. Or découvrir qu’un être existe signifie davantage que constater sa présence physique. Cela signifie reconnaître qu’il possède une intériorité qui échappe à notre regard: une histoire, une souffrance, une angoisse, un désespoir, une espérance, une dignité. Voir l’autre, c’est commencer à comprendre qu’il n’est pas une présence habitant mon monde, mais un sujet qui possède son propre monde.
La déshumanisation commence lorsque l’autre cesse d’être un visage
Cette idée rejoint sous une autre forme la réflexion d’Emmanuel Levinas. Pour le philosophe, le visage d’autrui n’est pas simplement une réalité physique; il constitue une interpellation éthique. Le visage m’oblige. Il m’oblige à reconnaître une altérité qui ne peut être entièrement réduite à mes catégories. Avant même de savoir qui est l’autre, avant de connaître son identité sociale, son métier ou ses opinions, je suis placé devant quelqu’un dont la vulnérabilité m’appelle à la responsabilité. Chez Weil comme chez Levinas, l’éthique commence donc par une certaine manière de regarder.
Mais lorsque cette capacité s’effondre, alors survient la déshumanisation. L’autre devient une catégorie (un migrant, un pauvre, un fonctionnaire, un malade, un délinquant, un rival, un client, un numéro de dossier…). Peut-être nécessaires dans certains contextes administratifs ou sociaux, toutes ces étiquettes deviennent dangereuses lorsqu’elles épuisent la réalité de la personne et rendent impossible la rencontre.
L’attention aujourd’hui si difficile
L’histoire du 20ᵉ siècle a montré jusqu’où peut conduire cette transformation du sujet en objet. Dans Les Origines du totalitarisme et dans Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt a analysé des mécanismes par lesquels des individus peuvent être progressivement réduits à des fonctions, à des catégories administratives ou à des masses anonymes. Sans établir une équivalence entre les situations historiques extrêmes étudiées par Hannah Arendt et notre vie quotidienne, on peut néanmoins retenir une leçon générale: la violence commence souvent par une altération du regard porté sur autrui. Lorsqu’un être humain n’est plus perçu comme une personne singulière, certaines formes d’indifférence deviennent possibles. C’est en cela que l’attention a une dimension autant politique qu’éthique: elle s’oppose à toutes les formes de réduction de l’homme. Une société qui se déshumanise est une société qui ne prend plus le temps de voir.
Peut-être ne suffit-il pas d’accuser les hommes de distraction ou d’égoïsme. Ce sont aussi nos structures sociales qui engendrent la difficulté d’attention. Une société qui valorise sans cesse la vitesse, la rentabilité, la compétition et qui s’organise systématiquement selon ces nouvelles valeurs dévalorise par contrecoup tout ce qui ne produit pas immédiatement un résultat. Or l’attention véritable demande du temps; elle suppose de ralentir, d’écouter, d’attendre et de laisser une parole – même sommaire ou confuse – se développer. Mais notre époque valorise la réaction immédiate: répondre vite, décider vite, soigner vite, produire vite, consommer vite. Les relations humaines semblent de plus en plus soumises à cette logique; on sélectionne, catégorise, compare, évalue; on élimine aussi. Remarquable paradoxe: alors que l’attention n’a jamais été autant sollicitée, elle n’a jamais été autant étrangère au don véritable. Attentifs sans être vraiment présents, la dispersion détruit en nous toute profondeur.
La déshumanisation n’est donc pas seulement la conséquence de grandes institutions impersonnelles. Elle s’insinue dans les gestes ordinaires: ne pas écouter quelqu’un qui parle, consulter son téléphone pendant une conversation, considérer une personne âgée comme un obstacle, détourner les yeux devant la misère, juger immédiatement quelqu’un sur son apparence… Ces gestes semblent insignifiants, mais ils révèlent une même difficulté: nous ne reconnaissons plus toujours la présence de l’autre comme une réalité qui mérite notre temps.
L’attention comme résistance à l’indifférence
Dans cette perspective, être attentif est un acte de résistance. Résistance à cette tendance à réduire le monde à un décor, à un spectacle, et autrui à un figurant, au service de nos fins. Car être attentif, c’est suspendre – fût-ce momentanément – ces mécanismes ordinaires de l’appropriation, de l’usage et de l’indifférence. C’est s’appliquer à rendre à ce qui nous entoure sa densité, sa singularité. Il faudrait ici convoquer Martin Buber lorsqu’il établit une distinction entre les relations «Je-Tu» et «Je-Cela». Dans la relation au «Cela», autrui peut être saisi comme un objet de connaissance, d’utilisation ou de manipulation. Dans la relation au «Tu», il se manifeste au contraire comme une présence irréductible à toute objectivation. C’est ce déplacement qu’opère l’attention authentique: l’autre cesse d’être une simple réalité rencontrée sur le chemin de nos propres projets pour apparaître comme quelqu’un, c’est-à-dire comme une présence qui excède les catégories à travers lesquelles nous prétendons la saisir.
Et c’est bien en ce sens que Simone Weil associe l’attention à une forme de générosité. Être attentif suppose une certaine dépossession de soi: il faut accepter de suspendre ses attentes, ses intérêts et ses propres représentations pour laisser une place à ce qui est autre. L’attention implique ainsi de renoncer à se considérer comme le centre de toute expérience et de reconnaître que le monde ne se réduit ni à nos besoins ni à nos projets. Elle constitue moins un effort de concentration qu’une disponibilité à l’altérité.
Une pensée de la grâce
Oui, cette conception revêt chez Simone Weil une dimension spirituelle essentielle. Sa réflexion sur l’attention s’inscrit dans une pensée de la grâce, du bien et de la souffrance; l’acte véritablement attentif consiste moins à conquérir le réel qu’à consentir à le recevoir. L’intelligence ne doit pas toujours chercher à imposer ses propres catégories à ce qu’elle appréhende; elle doit aussi savoir se rendre disponible à ce qui se manifeste. Cette disponibilité prend une portée particulière face à la souffrance de l’autre. La personne qui souffre peut en effet se trouver enfermée dans une situation où, au-delà de la douleur elle-même, elle devient progressivement invisible aux autres. Dès lors, la première forme de secours ne consiste pas nécessairement à intervenir ou à vouloir résoudre à tout prix, mais à voir: voir réellement celui ou celle qui souffre, reconnaître son existence et refuser que son malheur soit recouvert et étouffé par l’indifférence.
L’attention devient ainsi, chez Simone Weil, une réponse éthique au malheur, cette expérience qui accable l’individu au point de menacer jusqu’à son sentiment d’exister. Face à ce processus d’effacement, être attentif signifie maintenir l’autre dans le champ de l’humain: reconnaître sa présence là où le malheur tend précisément à la rendre invisible. L’attention restitue à l’autre ce que la souffrance, l’habitude ou l’objectivation risquent de lui retirer: la possibilité d’être et d’être véritablement vu.
«L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité.» Profondeur de la formule qui renverse une hiérarchie familière associant l’humanité à sa capacité d’agir, de produire et, ainsi, de transformer le monde. Simone Weil rappelle que notre humanité se joue aussi – peut-être d’abord – dans notre capacité à recevoir simplement le monde et autrui, sans les réduire. Günther Anders, Jacques Ellul – entre autres – l’ont si profondément et inlassablement montré: lorsque toute réalité est appréhendée selon son utilité, nous finissons par ne plus voir ce qui échappe à cette logique. Aucun être humain ne se réduit à sa fonction. L’enfant n’est pas seulement un futur producteur, la personne âgée un individu inutile puisqu’il ne produira plus, le malade un corps ou un esprit défaillant, le travailleur une force de travail… La dignité commence là où l’utilité cesse d’être le seul critère de valeur.
Là où se joue notre humanité
Peut-être notre humanité se joue-t-elle finalement là: non dans l’illusoire certitude d’être justes, généreux ou meilleurs, mais dans la capacité de nous laisser déplacer par l’existence de quelqu’un que nous ne pouvons jamais entièrement définir. Voir véritablement une personne, ce n’est pas seulement la reconnaître; c’est renoncer à la réduire à quelque chose. C’est admettre qu’elle est quelqu’un: une vie singulière, vulnérable, irréductible, qui ne demande pas d’abord à être expliquée, évaluée ou utilisée, mais à être simplement accueillie dans sa réalité.
L’attention ne constitue donc pas seulement une disposition individuelle. Elle est l’une des conditions fragiles du monde commun. Car il n’y a de communauté véritable que là où les êtres ne sont pas simplement placés les uns à côté des autres, mais où chacun peut encore éprouver qu’il compte pour quelqu’un. Accorder son attention, c’est offrir plus qu’un regard ou qu’un moment: c’est suspendre, fût-ce brièvement, l’indifférence qui menace de nous séparer. Et c’est peut-être pourquoi l’attention demeure, selon Simone Weil, une forme si rare de générosité: parce qu’elle ne donne pas seulement quelque chose à l’autre, mais lui rend la possibilité d’apparaître et, dans cette apparition, de prendre pleinement part à notre humanité commune.
Rester humain dans un monde inhumain
Oui, cela suppose de réapprendre à voir. Face au malheur, l’attention constitue déjà une première forme de secours: reconnaître celui qui souffre, c’est refuser qu’il soit abandonné hors du champ de l’humain. En ce sens, elle rejoint l’exigence éthique de Levinas et la relation du «Je-Tu» pensée par Buber: autrui n’est pas une chose parmi les choses, mais quelqu’un dont l’existence m’interpelle et m’oblige.
L’attention est donc à la fois un geste intime, une exigence spirituelle mais aussi un acte politique. Elle nous apprend que la dignité ne dépend ni de l’utilité, ni de la productivité, ni de la capacité à répondre aux attentes sociales. Aucun être humain ne peut être réduit à ce qu’il fait, à ce qu’il possède ou à ce que les autres perçoivent de lui. Lui accorder attention, c’est lui rendre la possibilité d’exister pleinement dans notre regard. C’est peut-être, au sens le plus profond, contribuer à maintenir ouvert un monde commun où les êtres ne sont pas seulement présents les uns à côté des autres, mais véritablement reconnus.
Illustration: Simone Weil au milieu de ses condisciples de khâgne en 1926 au lycée Henri IV à Paris (photo Association pour l’étude de la pensée de Simone Weil).
(1) Simone Weil, Attente de Dieu, Lettres écrites du 19 janvier au 26 mai 1942, Fayard, 1966.
(2) Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Plon, 1948, chapitre L’attention et la volonté, p.118: «L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. Elle suppose la foi et l’amour. ÷ L’attention absolument sans mélange est prière.» Voir l’édition de la Bibliothèque numérique romande (2020).
