Du pluralisme à la militance, l’engagement de Christelle Poujol (1/2)
Dans le cadre de son podcast consacré aux femmes engagées du protestantisme, Jérémie Claeys reçoit Christelle Poujol, directrice de la librairie protestante 7ici et militante contre les injustices. Dans ce premier épisode, elle revient sur son rapport simple et naturel à la foi, évoque l’influence des convictions de ses parents sur son parcours et raconte comment elle conjugue son métier de libraire avec ses engagements personnels.
Écouter ce podcast de la série Protestantes !.
Jérémie Claeys. Il y a quelques mois, je me suis rendu à Paris, direction le quartier des antiquaires dans le 7e arrondissement. C’est là, adossé à un beau bâtiment accueillant plusieurs communautés évangéliques, qu’on retrouve la fameuse librairie 7ici, librairie chrétienne de référence dans le paysage protestant, du moins si vous habitez en région parisienne. Cette librairie, Christelle Poujol la connaît bien car elle y travaille depuis 25 ans et, depuis 2016, en est devenue la directrice. C’est donc tout naturellement que nous nous y sommes retrouvés pour discuter de son parcours et de ses divers engagements.
Car au-delà de son amour évident des livres, Christelle est également une femme qui milite contre les injustices (et ça, c’est une histoire de famille). Originaire de Mus, un petit village situé entre Nîmes et Montpellier, Christelle a grandi dans un milieu chrétien et engagé. Son père, Jacques Poujol, fut pasteur avant de devenir conseiller conjugal et familial, puis de se spécialiser dans la relation d’aide chrétienne et la formation auprès des Églises protestantes. Sa sœur aînée, Valérie Duval-Poujol, est théologienne, traductrice de la Bible et vice-présidente de la Fédération protestante de France. Lorsque Christelle était enfant, ses parents avaient ouvert une petite librairie chrétienne à Clermont-Ferrand attenante à leur église. Sa mère, par ailleurs très grande lectrice, était correctrice dans le monde de l’édition. Ainsi, pour Christelle, travailler dans le milieu du livre était presque normal.
Femme d’engagement, elle considère sa librairie comme une manière de servir l’Église et ses contemporains avec un attachement certain au pluralisme ne l’empêchant pas, évidemment, d’être parfois en désaccord avec les propos de certains livres vendus dans son magasin. Depuis 2018, elle est également engagée aux côtés de sa sœur dans l’association Une place pour Elles qui œuvre pour sensibiliser aux violences conjugales en rendant visible par un geste symbolique la place qu’aurait dû occuper une femme qui n’est plus là en recouvrant une chaise avec un tissu rouge. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette militance qui l’habite, héritée de sa famille qui a toujours œuvré à la lutte contre les divers abus au sein des Églises.
Bonjour Christelle, je suis ravi de pouvoir discuter avec toi. Nous sommes donc ici chez toi ?
Christelle Poujol. Oui, C’est souvent ainsi que je parle de la librairie !
En quoi est-que ce lieu est ton petit chez toi ?
Tout d’abord parce que cela fait longtemps que je travaille ici: 25 ans ! Ensuite parce que j’y passe beaucoup de temps. Et puis, on met toujours beaucoup de soi dans son magasin, surtout dans une librairie.
Qu’est-ce que cette librairie dit de toi ?
Elle dit de moi l’attachement à l’accueil car c’est un lieu chaleureux, mais également la diversité et l’acceptation de l’échange. Ici c’est «Viens comme tu es», on aura toujours plaisir à conseiller des livres et à échanger, quelle que soit la personne et d’où qu’elle vienne. Cette librairie est très diverse, une richesse absolue autant qu’une difficulté.
Comment aimes-tu généralement te présenter ? Et puis, ma question rituelle: comment la foi chrétienne et plus spécifiquement le protestantisme ont-ils fait irruption dans ta vie ?
J’aime me présenter en tant que libraire car le métier véhicule une image en général plutôt positive, que ce soit auprès des protestants, des chrétiens ou des non chrétiens. Généralement, dire qu’on est libraire passe mieux que de dire qu’on travaille aux impôts ! Les gens sont tout de suite enthousiastes, il y a une image très valorisante et assez valorisée de l’engagement que ça représente.
«C’est aussi une chance d’accéder à la foi sans passer par des recherches compliquées»
Qu’est-ce que ça représente comme engagement ?
C’est clairement un choix, d’autant plus lorsqu’on est libraire religieux car, vraiment… on ne le fait pas pour devenir riche, mais parce ça a du sens pour nous. C’est un peu un service après-vente après l’Église, quelle qu’elle soit. Nous sommes là tous les jours, en plein centre-ville: les gens peuvent venir facilement quel que soit leur âge, leur condition… Et puis, c’est un engagement de choisir de travailler en librairie au regard de mes responsabilités et du temps de travail consacré. Sans aucune prétention, je sais que je serais bien mieux payée ailleurs. Encore une fois, c’est un choix et je l’assume avec grande joie.
Et pour répondre à ta deuxième question, le protestantisme n’a pas vraiment «fait irruption» dans ma vie. J’ai été élevée dans une famille chrétienne, protestante, plutôt évangélique, mon père était pasteur… Il n’y a donc pas eu un avant et un après. Je ne suis pas tombée de cheval comme certains dans la Bible, je ne pourrais pas écrire de témoignage sur ma rencontre avec le Seigneur ! En revanche, il y a eu des choix de vie, des choix personnels, des décisions prises au fur et à mesure. C’est sans doute moins romanesque et ce n’est peut-être pas très vendeur, mais c’est aussi une chance d’accéder à la foi sans passer par des recherches compliquées, comme c’est le cas parfois. Pour moi, c’est assez simple et évident, par chance.
D’où vient cette évidence ?
De l’exemple de mes parents, de leurs choix de vie et de ce qu’ils nous ont montré de leur foi au quotidien: une foi chevillée au corps. Pour le coup, ma mère est une convertie qui a vécu cet avant-après. Elle avait baigné de loin dans un milieu catholique et un jour, à une période où (je crois) elle en avait un peu marre de la vie, elle a rencontré le Seigneur. Elle avait cherché un peu partout, au sein de différentes spiritualités, jusqu’au jour où elle a dit: «Seigneur, soit tu me montres que tu existes, soit j’arrête de chercher de ce côté-là». C’est à ce moment-là de son expérience qu’elle a rencontré le Seigneur, une rencontre qui est restée ancrée en elle toute sa vie. C’est une chose qu’elle nous a transmise. Cependant, comme je n’ai pas vécu ce changement-là, il est possible que nous ayons vécu notre foi différemment. Mon père a, lui aussi, baigné toute sa jeunesse dans un milieu protestant, nous nous ressemblons donc davantage, avec cette foi plus naturelle, plus intégrée. Je le répète, il y a pourtant eu des choix: j’ai décidé de me faire baptiser à 16 ou 17 ans. J’ai pris des décisions: travailler dans cette librairie et y rester depuis 25 ans par exemple…
Dans tes souvenirs, à quoi ressemblait concrètement cette foi intégrée au quotidien ?
Cela passait par une cohérence entre des croyances et des actions. Cela ne veut pas dire que mes parents étaient parfaits (mon Dieu, loin de là !), mais il existait sur l’essentiel une cohérence entre leur foi et leur manière d’agir. Il y avait aussi une présentation simple de ce que pouvait être la foi. Et puis, des choses, au quotidien. Par exemple, on ne faisait pas tous les jours de catéchisme ou de culte de famille, mais on priait ensemble tous les soirs. Nous avons eu très jeunes une vie d’Église, emplie de toutes les activités qui existent dans les Églises: scoutisme, engagements divers, chant choral… Pour toutes ces raisons, c’était facile. Mais pour autant, je peux comprendre qu’on ait la tentation quand on a vécu la même chose que moi d’aller chercher si l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Moi, je n’en ai pas eu besoin. Ce qui ne veut pas dire que je n’en ai pas voulu à Dieu pour de petites ou de grosses choses, mais ça n’a pas empêché ma foi de rester chevillée au corps.
Tu évoques ici d’éventuelles petites crises de foi. Y en a-t-il une à laquelle tu penses en particulier ?
Je n’appellerais pas ça des crises de foi car ce n’est pas assez important pour les appeler ainsi. Ce sont plutôt des colères et des questionnements face à des injustices. Quand des personnes que je juge indignes réussissent, je pense: «Mais Seigneur, regarde leur vie !».
Tu as évoqué tout à l’heure la foi et les actes de tes parents, le fait qu’ils faisaient preuve d’une forme de cohérence. J’aimerais explorer un peu ce côté-là, pour comprendre la femme d’engagement que tu es aujourd’hui. Dans quoi tes parents étaient-ils engagés ? Qu’est-ce qui faisait la spécificité de cette culture familiale et de cette foi en action ?
Quand j’étais enfant, mon père était pasteur d’une Église assez classique à Clermont-Ferrand où, avec ma mère, ils avaient ouvert une librairie…
C’est drôle, ça !
Oui: elle était accolée à l’église dans le but très clair de témoigner, c’est-à-dire d’être vraiment présents dans la cité, visible, accessible. Eux non plus n’ont pas fait cela pour être riches, même si cela leur permettait de gagner trois sous pour l’Église. Je ne me souviens pas de tout car c’était avant mes 8 ans, mais voir ainsi son père à l’église avec les gens grave forcément quelque chose dans le cerveau.
Quand j’avais 8 ans, nous avons déménagé de Clermont-Ferrand et sommes partis dans le Sud d’où était originaire mon père, entre Nîmes et Montpellier, dans le magnifique village de Mus. Il a alors un peu changé de ministère puisqu’il est devenu formateur sur tous les sujets liés à la psychologie chrétienne, avec l’idée, je crois, que le ministère pastoral ne suffisait plus en matière de compétences. Il s’est donc formé, est devenu conseiller conjugal et familial. Ma mère aussi s’est formée quelques années après. Ils étaient animés par la conviction qu’on peut agir dans certains domaines pour aider les chrétiens à mieux vivre leur foi. Quand tu rencontres des difficultés parce que tu as été martyrisé par tes parents, ta relation à Dieu peut être compliquée, forcément. Mes parents se sont ainsi formés spécifiquement sur les abus sexuels et spirituels, Ils ont fondé les éditions Empreintes avec Denis Guillaume au milieu des années 1980. À cette époque on ne parlait pas beaucoup de psychologie dans les Églises…
J’allais y venir. Vous étiez une famille avant-gardiste !
Je n’y étais pour rien, mais oui: ils étaient un peu précurseurs. Des Américains avaient ouvert la voie mais dans le monde français, francophone, c’est vrai qu’il n’y avait pas grand-monde. Et surtout, ils étaient très critiqués. Je me souviens de réflexions comme «Ce Poujol, il n’est pas très chrétien puisqu’il fait de la psychologie»…
C’est fou, ces critiques… D’ailleurs, dans certains milieux aujourd’hui encore, la psychologie n’a pas toujours bonne presse.
Mon père avait l’habitude de dire: «À qui profite le crime ?». Il faut toujours se demander: à qui profite le fait de ne pas parler de psychologie dans les Églises ? Eh bien, pour le dire simplement: cela profite aux loups. Si tu ne veux pas qu’un système change, ne donne pas aux gens les moyens de changer le système. Voilà le type d’engagements qu’ils ont pris: ils ont créé très tôt un site internet de relations d’aide, avec des forums où les gens pouvaient venir parler anonymement, déballer leur histoire, être écoutés. Il y avait des psys, des répondants. C’était en avance, à l’époque…
« Les gens viennent chercher des livres pour les soutenir dans les épreuves qu’ils traversent »
On sent une foi ancrée dans le concret, et pas seulement dans les jolies choses de la vie. Et ce dès le plus jeune âge ?
Oui. Je vois presque mon père comme un philosophe ou, du moins, comme quelqu’un dont les idées guidaient la pensée, des idées mises en œuvre concrètement. Nous le voyons à la librairie: les gens ne viennent pas avec de grandes questions théologiques mais surtout avec des questions relationnelles, des questions de vie. Ils viennent chercher des livres avec des solutions ou, plus exactement, des éléments pour les soutenir dans les épreuves qu’ils traversent. Je le vois depuis 25 ans: le rayon Psychologie, Couple, Famille s’est développé de manière incroyable. Avant, seules certaines maisons d’édition dont Empreintes ou Farel abordaient ces sujets. Alors qu’aujourd’hui, toutes les maisons d’édition le font, ce qui veut bien dire qu’ils ont senti qu’il y avait un besoin, qu’il ne suffisait plus de dire aux chrétiens de prier pour que ça passe… L’engagement concret est là pour dire aux gens qu’on peut les accompagner dans la prière, bien sûr, mais qu’on peut aussi les aider ailleurs. Ce n’est pas moins chrétien d’aller chez son médecin ou son dentiste; cela revient simplement à faire confiance à des personnes qui ont des compétences. Tout de même, il est de moins en moins difficile de dire qu’on va voir un psychologue dans les milieux chrétiens…
Qu’est-ce que cela dit de l’évolution de la société en général et, peut-être aussi, du protestantisme ? Nous avons évoqué la famille, le couple, la psychologie… Y a-t-il d’autres sujets ? En 25 ans, tu as dû voir les modes, les courants évoluer ?
Je ne suis ni sociologue ni historienne, mais cela révèle sûrement une connexion au monde un peu plus vraie sur certains sujets. Le fait qu’on ose maintenant parler des abus par exemple: c’est parce que la société en parle qu’on se dit qu’on va, nous aussi, regarder ce qu’il se passe chez nous. C’est très dur dans certains milieux d’admettre que cela se produit aussi chez les chrétiens… Pourtant, nous sommes des êtres humains avec toutes leurs finitudes et leurs péchés (pour parler comme une bonne évangélique !).
Est-ce que je vois des choses évoluer sur tous ces sujets de psychologie ? Bien sûr, et en même temps, je trouve que paradoxalement (ou parallèlement), nous vendons toujours autant des livres qui, sans pour autant dire complètement l’inverse, envoient sur d’autres chemins du genre restauration magico-quelque chose, avec des préconisations de jeûne pour résoudre les problèmes… Je ne dénigre pas le jeûne, et je ne dis pas qu’il ne faut pas prier, au contraire ! Mais de là à ce que ce soit magique… Ces livres affirment que si tu fais A + B, tu auras C. Eh-bien non ! Il y a beaucoup de choses qu’on ignore, et même la Bible n’a pas toutes les réponses… Pareil pour la guérison: on fait ce que la Bible nous dit, on prie pour les malades mais on ne sait pas pourquoi, ni quand, ni comment certains seront touchés alors que d’autres non ! C’est paradoxal, car nous vendons davantage de livres ouverts, conjuguant souvent plutôt bien foi, psychologie et développement personnel… mais des livres expliquant comment une épouse doit prier pour son mari continuent de rencontrer du succès !
«Je ne me suis jamais forcée à présenter un livre auquel je ne croyais pas»
J’imagine qu’il y a des auteurs vers lesquels tu penches davantage ?
C’est la question récurrente du libraire: doit-on seulement vendre des livres qu’on apprécie ? Si j’agissais ainsi, ma librairie ne serait pas très remplie parce qu’il y a quand même beaucoup de choses que je n’apprécie pas pour des raisons diverses et variés !… Parfois ce n’est simplement pas mon style, d’autre fois je ne suis fondamentalement pas d’accord avec le propos. Cela reste un choix de libraire de décider qu’on va vendre de tout: dans mes rayons, on trouve des livres qui disent noir et d’autres qui disent blanc sur des sujets identiques comme le Saint-Esprit par exemple, un sujet large mais récurrent dans les Églises. Certains vont affirmer que les charismes, la prophétie existent toujours et qu’on peut les vivre en Église. D’autres vont dire le contraire, que cela s’est arrêté au moment de la Bible. Différents courants d’Église sont donc représentés.
Pour les librairies d’Église, cela se justifie complètement de ne vendre que des livres avec lesquels on est d’accord, tout en vendant éventuellement sous le manteau à quelques personnes sûres des livres ayant un discours opposé. Il peut s’agir d’une librairie représentant une Église ou située dans une église, ça peut être aussi une librairie à l’extérieur, en ville, mais liée à une Église. Toutefois, quand il ne s’agit pas de librairies d’Église (comme ici ou dans de nombreuses autres librairies évangéliques, protestantes ou autres), nous faisons le choix de représenter tous les courants du protestantisme dans leur immense variété. Avec joie la plupart du temps, fracas parfois… C’est aussi une richesse de côtoyer des personnes issues d’environnements très différents. La manière dont je vis ma foi n’est sûrement pas la manière de vivre leur foi d’un bon nombre de mes clients, et ce n’est pas grave ! Je trouve cela chouette qu’il soit possible de vivre sa foi autrement. Pour autant, je ne suis pas d’accord avec tout, il y a des limites… Si je mets en avant un livre – par exemple sur les réseaux – c’est que je le trouve bien. Si je ne le présente pas, c’est que je n’ai pas envie de le présenter. Je ne me suis jamais forcée à présenter un livre auquel je ne croyais pas.
Tu as une blacklist ? Y a-t-il des livres que tu ne vendrais pas ?
Non, je ne pense pas. Pourtant, et je ne les nommerai pas, il y a des choses qui sont vraiment très éloignées de mes convictions…
Y a-t-il des critères de non-mise en avant d’un livre ?
Ce n’est pas très scientifique, mais quand c’est vraiment trop bizarre, on ne présente pas. Sauf que ce qui est bizarre pour toi ne l’est pas pour l’autre… donc c’est compliqué ! Un exemple certes caricatural mais révélateur: si tu viens d’un pays d’Afrique noire, que tu es en France depuis 10 ans et que tu te rends dans ma librairie, tu iras forcément vers des auteurs qui te ressemblent. Il est plus intéressant pour ces clients d’accéder à cette littérature d’auteurs africains qui ne s’expriment pas comme des professeurs de fac de théologie. Il ne faut pas être méprisant par rapport à ça, il faut comprendre d’où les gens lisent. On dit toujours qu’on est le beauf de quelqu’un d’autre: c’est un peu pareil chez les chrétiens ! Je fréquente des milieux très différents en tenant des stands à l’extérieur de la librairie, lors de conventions, de conférences, de congrès. Et on est toujours le mauvais chrétien d’un autre, que ce soit dans les milieux évangéliques charismatiques ou dans les milieux protestants réformés, libéraux. Et tous ont le même discours: j’ai la vérité, l’autre non.
Qu’est-ce que tu dis, toi, dans de telles situations ?
Je souris ! Je crois qu’on est assez intelligents, en tant que libraires, pour aller présenter dans ces lieux-là les livres qui correspondent à cette clientèle en particulier.
Qu’est-ce que tu fais quand tu vas dans un événement qui n’est pas vraiment dans ta sensibilité ?
J’adapte les livres que je présente. On pourrait dire que c’est du business, au sens où évidemment je suis là pour vendre des livres. Mais je ne vais jamais essayer de fourguer n’importe quoi. Simplement, je m’adapte à la clientèle. On ne va pas à une convention de végétariens avec des steaks ! Il faut être cohérent. On n’est pas là pour provoquer. En revanche, je me laisse toujours la liberté, à la marge, d’avoir des livres dont je me dis qu’ils pourraient faire du bien, quel que soit le milieu. Je peux chatouiller un peu… mais avec des choses raisonnablement chatouilleuses. C’est notre job et moi ça me plaît bien ! Je trouve ça très intéressant, de trouver les livres qui vont intéresser tel milieu; on n’est pas là pour convertir tout le monde à je ne sais quelle cause. En tout cas, ce n’est pas ma manière de voir les choses.
Tu te fais «toute à tous».
C’est beau !
C’est Paul !
Bien sûr. Je m’adapte, oui, si c’est ce que cela veut dire.
Pour avoir participé à de tels événements (et je suis un grand fan de bouquins, donc tu prêches un converti), je ne peux pas m’empêcher dans ces moments-là de penser à des marchands du Temple. Car il y a les livres, certes, mais aussi les vêtements, les applications, les goodies… Je me dis que si le Christ était là, des tables voleraient peut-être ! Qu’en penses-tu (je te pose la question en toute candeur) ?
Je ne suis pas le Christ, donc je ne sais pas ce qu’il ferait !… J’ai tendance à dire que le livre a un statut un peu à part parce qu’il apporte autre chose qu’un simple objet. Je participe évidemment à des événements remplis de stands différents, avec les articles que tu décris. Je peux comprendre que pour certains, la foi soit si prégnante dans leur vie qu’ils désirent que cela soit visible. Et cela passera peut-être par le port d’un pull Jésus t’aime. Ça, ce n’est pas moi mais je peux comprendre: c’est une manière de clamer que Dieu a changé sa vie et qu’il pourrait changer la vôtre. Quand on met en avant des peintures classiques représentant une scène de l’Évangile, on ne trouve pas ça prosélyte ! Dans un autre contexte culturel, avoir un mug avec un verset biblique peut parler davantage. Peut-être qu’il peut y avoir un effet marchands du Temple mais, dans ce genre de conventions, les personnes présentes n’ont qu’une fois par an accès à ces produits. Il n’y a pas de librairies protestantes dans toutes les villes de France et avoir accès à un stand de livres assez bien fourni quand on vient à un congrès est une chance. C’est facile quand on habite à Paris… mais quand on habite Limoges, Saint-Étienne, Orléans, ce n’est pas la même chose. On trouve beaucoup de villes où il n’y a pas ou peu de librairies religieuses. Enfin, peut-être que Jésus trouverait ça affreux, je ne sais pas…
Je voulais te poser la question car tu es à ce point de contact-là: entre Christelle la libraire et Christelle avec ses convictions à elle, qui côtoie cette pluralité de courants, de chrétiens, de traditions, de modes de pensée…
Ce que je n’aime pas, c’est quand l’objet devient un grigri, un talisman, quand on achète quelque chose pour son pouvoir supposé. Ma limite serait là. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on ne vend pas ce genre d’objets à la librairie. Alors oui, je vends des mugs, des gourdes, des porte-clés avec des versets bibliques, mais ce ne sont pas des objets qui deviennent sacrés et seraient un médium entre soi et Dieu. À la librairie, nous ne sommes pas très loin de la chapelle Notre-Dame de la Médaille miraculeuse, un lieu catholique où on trouve donc une médaille miraculeuse et où sont par conséquent vendus des médailles en pendentif dites miraculeuses. Mon côté protestante atteint ici ses limites…
C’est vrai qu’il existe de nombreux endroits de pèlerinage où pas mal d’objets un peu grigri se vendent très bien…
Autant je trouve sympas les porte-clés avec une croix huguenote ou un verset biblique, autant je n’ai jamais vu de clients me dire: «Je vais le toucher et le Seigneur va exaucer mon vœu»… Nous n’en sommes pas là, et peut-être que si c’était le cas, j’arrêterais d’en vendre !
Nous avons évoqué tout à l’heure les actions, l’engagement, ton arrière-plan familial… Des causes ou des événements importants dans ton parcours ont-ils forgé la femme de foi que tu es aujourd’hui ? C’est une question volontairement ouverte.
Ce n’est pas un évènement en tant que tel mais le scoutisme, qui a traversé toute ma jeunesse, a clairement marqué celle que je suis aujourd’hui. Le service, le vivre en équipe, le prendre soin de l’autre, la débrouillardise: tout cela mêlé à la foi puisque c’était du scoutisme dans notre Église.
J’entends fréquemment ce genre de retour. J’aimerais bien que mes enfants fassent du scoutisme et plusieurs femmes que j’ai interviewées pour ce podcast m’en ont parlé comme d’une véritable école de la vie.
Tout à fait ! Partir deux ou trois semaines, faire des camps sous tente, tisser des liens… J’ai conservé des amitiés datant de ces années-là ! Cette expérience a profondément influencé qui je suis, en tout cas dans mon comportement en société. Ainsi dans certaines circonstances, cela ne me viendrait pas à l’idée de ne pas penser à l’autre. Et puis, certains événements de vie sur lesquels je ne m’étendrai pas font qu’on devient militant de telle ou telle cause et nous mobilisent.
(Deuxième partie de l’entretien la semaine prochaine)
Transcription: Pauline Dorémus
Illustration: portrait de Christelle Poujol pour le podcast Protestantes !
