Parole et mensonges en politique (2) - Forum protestant

Parole et mensonges en politique (2)

«Parce que les hommes parlent, ils sont capables de mensonge.» Entre le pragmatisme qui force des dirigeants démocratiques à ne pas forcément tout dire à celles et ceux qui les ont élu et la propagande utilisée par les régimes totalitaires pour «faire partager une illusion», comment faire circuler «une parole libre» qui permette «des échanges visant à des décisions au service du bien commun»? Peut-être en prenant conscience que les «paroles empreintes de vérité demeurent, en dépit de tout ce qui peut être fait pour les empêcher de circuler».

Lire le premier volet de l’intervention prononcée par Bernard Piettre lors de la journée du Christianisme social Refonder la parole politique du 23 octobre 2021.

4. Le mensonge est-il une fatalité en politique?

Christianisme socialNous avons dit: les hommes sont les seuls animaux qui parlent, Les animaux communiquent mais ne parlent pas.

Nous pouvons dire aussi: Les hommes sont les seuls animaux qui mentent. Un animal ne sait pas ce qu’est le mensonge.
Un mythe africain entendu une fois dans une émission de radio disait à peu près ceci: les animaux autrefois parlaient, mais ils ont décidé d’arrêter de parler parce qu’ils se sont rendu compte qu’ils se trompaient les uns les autres… Seuls les hommes ont gardé l’usage de la parole.

On me dira: «Mais si! les animaux peuvent me tromper, me duper». Des animaux peuvent ruser, oui; mais la ruse relève de l’action et non de la parole. Même un animal domestiqué, humanisé, dénaturé comme le chien ne ment jamais. Il peut ruser avec son maître, par exemple faire une chose que son maître lui interdit quand celui-ci lui tourne le dos, mais ce n’est pas pour autant qu’il ment à son maître; les états d’âme d’un chien sont toujours transparents.

Parce que les hommes parlent, ils sont capables de mensonge. La transparence de soi à soi comme de soi à autrui est de l’ordre d’un idéal difficilement réalisable. Cet idéal, c’était celui de Rousseau, par exemple. Il s’agissait aussi pour lui d’un idéal politique, celui que vise une démocratie véritable. La délibération dans une assemblée réunissant le peuple pour légiférer ne doit rien laisser dans l’ombre pour parvenir aux meilleures décisions possibles; et quant au gouvernement (détenant le pouvoir exécutif), il doit être également transparent dans son action et consentir au contrôle légitime du pouvoir législatif et du peuple. Car c’est le peuple souverain qui est seule source de légitimité. Mais peut-être s’agit-il là d’un idéal proprement irréalisable. Ne serait-ce que parce qu’il est impossible d’éradiquer le mensonge dans l’existence humaine.

Il est vrai que le mensonge en politique suppose qu’un dirigeant ait à cacher quelque chose à son peuple. Mais ce n’est pas forcément pour de mauvaises raisons. Par exemple Machiavel qui défend l’usage du mensonge en politique était plutôt un démocrate, du moins un républicain. Il invoque l’efficacité de l’action politique pour justifier le recours au mensonge. Le peuple n’en voudra jamais à un dirigeant de lui avoir menti, si au bout du compte son entreprise réussit (par exemple par rapport à une cité ennemie); car le peuple juge au résultat, dit Machiavel. On peut évoquer de Gaulle qui, en 1958, dit, acclamé par la foule en Algérie: «Vive l’Algérie française», or il devait déjà bien avoir en tête une politique de décolonisation. La politique exige un certain pragmatisme. La complexité du réel exige cette sagesse prudentielle que nous avons évoquée avec Aristote, laquelle peut avoir à être rusée dans certaines circonstances. De la part du citoyen aussi le mensonge est parfois judicieux. Je ne vais pas dire aux policiers frontaliers qui font la chasse aux migrants et qui viennent frapper à ma porte que je suis en train d’en héberger un, discrètement…

Mais on doit admettre que ce qui arrive le plus souvent en politique, c’est que le mensonge relève d’une conduite servant des intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général. Quand nous avons affaire à une dictature (ou même à des démocraties un tant soit peu corrompues), il arrive souvent qu’un dirigeant cache des faits qui, s’ils étaient clairement connus du public, le discréditeraient. On songe ici aux mensonges d’un Poutine qui prétend n’être pour rien dans l’assassinat ou les tentatives d’assassinat de ses opposants, ainsi d’Alexis Navalny qui a révélé les énormes pratiques de corruption des hauts dignitaires du régime. On peut trouver mille autres exemples dans les nombreux régimes dictatoriaux qui sévissent dans le monde… mais aussi chez nous!

Dans un régime totalitaire comme celui du nazisme et du stalinisme, et je me permettrais de dire dans la Chine ou la Corée du Nord actuelles, le mensonge n’est pas occasionnel comme dans une dictature (même s’il y est fréquent), il est systémique, comme l’a fort bien montré Georges Orwell dans 1984. Il s’agit dans un régime totalitaire de forger une pensée unique, de faire admettre comme bonne et seule acceptable la ligne imposée par la classe dirigeante, c’est-à-dire de faire partager une illusion: celle de la supériorité d’une idéologie, d’une vision fantasmée du monde au service de la puissance d’un pays et de son dirigeant mégalomaniaque et de ses fidèles partisans, et de nier les horreurs commises à même de semer le doute dans une population complètement soumise, de le cacher: nier un génocide (le cacher à l’époque du nazisme, aujourd’hui en Chine nier celui des Ouïghours par exemple).

Hannah Arendt nous a appris à distinguer une dictature classique et un régime totalitaire comme on en rencontre seulement au 19e siècle. Dans une dictature, le dirigeant et ses sbires n’ont aucune idéologie, ils n’ont que des intérêts, et chaque sujet garde en privé ses convictions, y compris religieuses. Dans un régime totalitaire, le dirigeant et ses amis partagent une vision du monde, de l’histoire de leur pays et de son avenir, qu’ils croient vraie, et tout est fait pour qu’elle soit partagée par toute une population et devienne la vision unique des choses. Il n’est pas de régime totalitaire sans une propagande systématique visant à transformer les esprits pour qu’ils intériorisent la vision de leurs dirigeants (d’où les camps de rééducation par exemple).

Dans un État dictatorial où l’on est soumis à la seule violence, comme dans la Syrie actuelle, on ne peut que se taire. La politique est empêchée. Dans un État totalitaire, la politique est pervertie, parce que la parole est pervertie (comme dans 1984). Souvenons-nous simplement de ce mot affiché à l’entrée d’Auschwitz: «Arbeit macht frei» (le travail libère).

Il est donc des formes particulièrement malignes du mensonge; la plus maligne d’entre elles est celle qui procède de l’illusion, d’un certain type d’illusion elle-même générée par la folie de la démesure, celle de dirigeants hypnotisés par leur désir de toute puissance.

Or on peut s’interroger sur la nature du mensonge qui règne dans nos démocraties libérales actuelles, gangrenées par l’idéologie néo-libérale dont on a dessiné les grands traits ce matin. «Il n’y a pas d’alternative» à la loi du marché (censé se réguler spontanément par le jeu de la libre concurrence, sans intervention de l’État autre que celle qui permet de la généraliser en l’étendant aux secteurs qui relevaient jusqu’alors du public). Voilà un mensonge qui procède d’une illusion, au service d’une liberté individuelle sans frein favorisant la toute-puissance d’une infime minorité sur le reste de la population. Voilà qui ressemble fort au mensonge des régimes totalitaires. N’avons-nous pas affaire en effet à une pensée unique?

Celle-ci n’est pas imposée par la force et la censure, comme dans les régimes totalitaires classiques, mais par des médias aux mains des plus puissants (économiquement et financièrement). C’est entre autres ce que fait remarquer Noam Chomsky, qui parle de «fabrique du consentement», formule qu’il reprend d’Edward Bernays, neveu de Freud, lequel écrivait dans Propaganda en 1928 (1):

«La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays.

Nous sommes pour une large part gouvernés par des hommes dont nous ignorons tout, qui modèlent nos esprits, forgent nos goûts, nous soufflent nos idées. C’est là une conséquence logique de l’organisation de notre société démocratique.»

«Conséquence logique de l’organisation démocratique», c’est-à-dire de l’organisation de nos grands États modernes dont les mécanismes sont devenus trop complexes pour que la plus grande partie du peuple soit à même de les comprendre et de les maîtriser. La démocratie directe y est impossible. Il est dès lors inévitable que le gouvernement soit laissé à des experts, autrement dit à des technocrates qui n’ont pas nécessairement de visibilité politique. Et nous voilà ramenés au débat entre Lippmann et Dewey dont il a été question ce matin (2). Dans la lignée de Lippmann il s’agit pour les politiques de fabriquer le consentement de la population, pour son prétendu bien. Et aujourd’hui, il s’agit de leur faire partager l’illusion des vertus du néolibéralisme.

Les paroles critiques, les réserves par rapport aux illusions économico-politiques de nos dirigeants sont à peine audibles; elles sont délivrées sur des chaînes confidentielles, ou dites alternatives, et tout de suite marginalisées ou ridiculisées sur les médias mainstream quand elles y sont relayées, ou bien délivrées sur les réseaux sociaux où elles se perdent dans la masse des messages qui y sont échangés.

 

Conclusion

Dans ce panorama politique, il semble que la politique elle-même ait perdu sa caractéristique propre, son âme: la circulation d’une parole libre, des échanges visant à des décisions au service du bien commun, comme nous l’avons définie au début avec Aristote. Aujourd’hui, il y a beaucoup de bruit, de bavardage, et peu de paroles politiquement fécondes qu’on parvient à entendre; et cela n’est pas vrai seulement dans une démocratie libérale comme en France; cela est vrai dans la plupart des pays du monde, car si une parole est libre, par exemple sur un réseau social en Chine, elle est libre tant qu’elle ne dérange pas le pouvoir en place (sinon elle est immédiatement censurée). Et les gouvernements, là-bas comme ici, ainsi que les médias qui sont à leur service, laissent ou encouragent des paroles qui font diversion. Car il y a des paroles qui dérangent, qu’on s’efforce de rendre inaudibles, ici ou ailleurs. Mais ces paroles qui dérangent sont bien là.

Nous sommes partis de l’idée que la politique, du moins qu’une vie politique digne de ce nom, était précisément le lieu d’exercice de la parole, avec toute sa force symbolique et son pouvoir dans la relation entre les humains, dans l’interactivité humaine, où se jouent l’amitié, les alliances, les contrats, les condamnations aussi, les réconciliations, le pardon…; car, quand la haine prend le dessus, alors c’est la violence physique qui l’emporte sur les échanges de paroles, sur la force de la parole. Ce n’est pas pour rien que les humains ont inventé des procédures judiciaires où l’accusateur et l’accusé ont la parole, et où le juge prononce la sentence qui sanctionne ou pas; précisément les humains ne sont des humains, ou n’ont d’humanité que parce que ce sont des animaux parlants (des zôa logika).

Mais la parole a aussi un pouvoir destructeur quand elle renforce (quand elle prétend légitimer) une violence qui peut aller jusqu’à la déshumanisation de l’autre. Les mots peuvent être ravageurs quand ils désignent le schleu, le nègre, le youpin, le bougnoule… Ils peuvent aussi donner l’illusion d’une positivité à ce qui n’est qu’entreprise de destruction (restructuration, rationalisation, optimisation…). Les exemples abondent. La violence en réalité n’est jamais simplement physique chez les humains. Un de mes amis psychiatre-psychanalyste, décédé aujourd’hui, qui m’avait beaucoup appris, m’avait dit un jour: «Les hommes sont violents parce qu’ils parlent!». Cette remarque philosophique m’a toujours poursuivi. Mais la psychanalyse, c’est aussi une talking cure, ce qui propose de soigner précisément par la libération d’une parole.

Car c’est aussi la parole qui sauve. Et face à la monstruosité des politiques mondiales néolibérales (à laquelle participe la Chine dans une concurrence sauvage avec les États-Unis), et à leurs effets dévastateurs, écologiques et sociaux, il est des paroles qui se libèrent, qui se lèvent…

Je finirai par deux exemples: des paroles libératrices ont été échangées, d’une manière insolite et imprévisible, sur les ronds-points organisés par les Gilets jaunes. Elles ne sont pas perdues, même si le mouvement des Gilets jaunes a été violemment étouffé. Autre exemple, apparemment sans rapport: des paroles ont fuité à propos de la condition des Ouïghours; une fois celles-ci libérées, il est très difficile de les arrêter; une fois entendues, elles parlent…

Les paroles parlent, oui. Les paroles empreintes de vérité demeurent, en dépit de tout ce qui peut être fait pour les empêcher de circuler, comme porteuses d’une lumière qui finit par triompher des ténèbres. Il y a une analogie certaine entre une parole politique qui libère avec la Parole tout court, je veux dire avec la parole de l’Évangile.

Bernard Piettre, Châtenay-Malabry, le 3 novembre 2021

 

Illustration: photo officielle des présidents Xi Jinping et Donald Trump avec leurs épouses lors de la visite du président américain en Chine en 2017 (Département d’État américain).

(1) Edward L. Bernays, Propaganda: Comment manipuler l’opinion en démocratie, traduit par Oristelle Bonis, La Découverte (Zones), 2007.

(2) Jean-Marc Lamarre, ‘Paroles des experts ou paroles des citoyens’ sur notre site et sur celui du Christianisme social.

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