« Outrager Dieu, c’est faire mentir Dieu »

Théologienne spécialiste de l’Ancien Testament et des langues de l’Antiquité, Françoise Smyth-Florentin a expliqué, lors du petit-déjeuner du Forum du 10 février, ce que pouvait signifier le blasphème dans la Bible. Un mot récent qui, de l’Ancien au Nouveau Testament, regroupe des appréciations où « il est moins question de mots que d’actes ».

 

Le verbe blasphémer émerge, selon Alain Rey, au 12siècle, avec le sens grec d’injurier et du latin blasphemare. La langue parlée en fera blâmer, celle des Églises le glacera en parole impie. Les références bibliques de la Septante traduisent en maudire ou renier plusieurs racines hébraïques dont le sens général serait plutôt outrager, peut-être originellement percer. Notre objet est le blasphème, d’abord en Ancien Testament. Outrager Dieu n’y est pas tenir un certain type de discours sur Dieu mais faire mentir Dieu en agissant – et aussi en parlant – d’une façon qui contredise son intention créatrice de Dieu des vivants. Il est moins question de mots que d’actes. Le psaume 12 en est le meilleur exemple. Mentir, dans le peuple de ceux qui voudraient être fidèles, c’est dire « Nous sommes puissants par notre langue », donc « Nous avons nos lèvres avec nous ».

Dans le Nouveau Testament, il en est aussi question, d’abord dans l’Évangile de Marc. L’histoire de la guérison acrobatique du paralytique de Capernaüm (2, 1-17), met en scène une maison si encombrée qu’on ne peut pas y entrer. Le lecteur entend Jésus dire au paralysé : « Tes péchés sont pardonnés ». Les scribes, savants de bonne foi, réagissent, et pour la première fois dans cet Évangile, accusent : « Il blasphème », et ils ajoutent : « Qui peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » La réaction en acte de Jésus est simple : « Afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la Terre le pouvoir de pardonner les péchés, je te l’ordonne : Lève-toi, prends ton grabat et va chez toi ». » Réaction des témoins : « Nous n’avons jamais rien vu de pareil ! » Tel est donc le projet de Marc : il raconte, fait voir la signification réelle de la formule liturgique. « Tes péchés sont pardonnés » se traduit en fait par « Lève-toi, vis ta vie singulière ». Et l’accusation de blasphème, ayant traversé celle de sacrilège, se trouve inversée.

À l’autre extrémité de l’œuvre de Marc, dans le récit du procès de Jésus à Jérusalem, le grand prêtre l’interroge finalement : « Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? » Jésus répond : « Je le suis ». Il avait jusque là gardé le silence, mais doit signer son œuvre. C’est l’Évangile de Dieu qu’il est venu proclamer, pas le sien. Alors le grand religieux peut condamner à mort : « Vous avez entendu le blasphème » (14, 64). C’est au prix de sa mort que le Fils de l’Homme a proclamé la vérité de l’amour inconditionnel du Père. Il a au passage transgressé toutes les règles du sacré en lesquelles il ne croit pas : l’impur et le pur, le sabbat, les profits (matériels et spirituels) du Temple, c’est à dire de la religion sacrificielle, et jusqu’à certaines lectures de la tradition scripturaire.

En milieu réformé, nous ne pouvons faire l’impasse sur Paul et il y a une séquence très serrée et angoissante où l’apôtre signifie, sans employer le mot, la nature du sacrilège. C’est 1 Corinthiens 11, 20-29. Le contexte fait de l’Église de Corinthe le corps du Christ donné à vivre dans sa mort pour eux, et sa résurrection tendue vers l’accomplissement du Royaume. Or la conduite – divisée – des Corinthiens nie ou fait mentir encore la réalité de ce don du corps et du sang qui les fait uns. Ne pas le discerner, se conduire en goinfre, occupé à ses petites affaires, c’est se juger soi-même. La Cène, symbole au sens le plus fort du corps, devient métaphore de l’égoïsme satanique. Là, Paul voit la négation de son Évangile. « Discerner le corps et le sang du Christ », c’est savoir pourquoi Christ est mort et ce qu’il attend du corps dont il est la tête, à cause d’un royaume où chacun attend chacun. Seule réponse – ouverte – au blasphème ancien.

 

(Retrouvez le texte en intégralité dans le numéro de mai 2015 d’Évangile et liberté. Illustration : Jésus devant Caïphe, Giotto, église de l’Arena de Padoue, photo © José Luiz Bernardes Ribeiro / CC BY-SA 4.0)

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