Comme l’ouvrière des usines Wonder en 1968 qui ne voulait plus recommencer la vie d’avant, le changement soudain et temporaire dans nos vies où « un poids n’est plus » peut nous rendre difficile le retour à la normale. Pour Stéphane Lavignotte, équipier-pasteur à la Maison Ouverte de Montreuil, les changements de vie empruntent deux chemins : celui radical des convertis comme Paul et celui plus lent des majorités.  « L’expérience que nous vivons ne cumule-t-elle pas les deux ? »

Texte paru sur Blog pop.

 

En juin 1968, le cinéaste Jacques Willemont filme la reprise du travail aux usines de piles Wonder de Saint-Ouen après les grèves de mai-juin. Une ouvrière refuse de rentrer. Elle ne veut pas retrouver le travail harassant, le salaire de misère, les tâches dégueulasses qui vous rendent tout noir de charbon à la fin de la journée, sans douche pour se laver. Elle refuse de reprendre (1).

Pendant plus d’un mois, avec ce confinement, les un.e.s et les autres se sont arrếté.e.s. Nous avons quitté le travail. Certains ont quitté la ville. Que se sera-t-il passé pendant cet arrêt de la vie normale ? Certes, le confinement, ce n’est pas les vacances. Il pèse quand on vit dans des petits appartements. Il est inquiétant quand l’un des confinés est malade. La peur de la pénurie s’est petit à petit éloignée mais elle est encore présente.

Un poids n’est plus.

Mais les poids habituels des temps de déplacement pour aller travailler, de la pression du travail, de la pression des ordres et de la hiérarchie, peut-être du non-sens des tâches effectuées ne sont plus. Le bruit de la ville s’est évaporé. Les voitures n’envahissent plus nos rues. Les oiseaux ont repris le dessus. Nous sommes peut-être réveillés par leur chant à la place du réveil. Un poids n’est plus.

J’avais été frappé lors de mes premières lectures des lettres de l’apôtre Paul dans la Bible par son rapport à la loi juive de son époque. Il avait été un juif extrêmement pratiquant, appliquant à la lettre les centaines de lois précises qui cadraient la vie quotidienne. Il raconte que c’est une fois qu’il a arrếté de les appliquer qu’il s’est aperçu de leur poids. Si le Christ est un joug léger, c’est aussi que le précédent était lourd.

Et dans Galates 5,1, il exhorte ses frères : « C’est pour la liberté que le Christ nous a libérés. Tenez donc ferme, et ne vous remettez pas sous le joug de l’esclavage ». Mais ce n’est pas facile d’abandonner le joug de nos esclavages. C’est d’ailleurs ce que raconte son épitre à ces Galates qui se demandent s’ils doivent continuer la circoncision.

Comment abandonne-t-on un joug ? Dans les temps habituels, il y a deux voies.

La première est celle qu’a vécue Paul. D’un coup : il était sur le chemin de Damas et Dieu lui a parlé. D’un coup, il a tout abandonné. Ce chemin est celui des conversions. Dans le monde religieux, Jésus tombe dans notre cœur, on est frappé par la lecture des Évangiles, on reçoit une lumière comme Paul Claudel derrière un pilier de Notre-Dame. Dans la vie plus généralement, on s’aperçoit un jour que ce qu’on fait habituellement – le travail, l’engagement militant, la vie de famille … – n’a plus de sens, que cela fait du mal à soi, aux autres ou à la planète, et on arrête tout. On était trader et on va élever des chèvres en Ardèche. Cette voie de la prise de conscience et du changement radical de vie a été celui promu par des courants religieux ou politiques minoritaires, la Réforme radicale comme l’écologie. Il a l’avantage d’être total, il a l’inconvénient de ne concerner que des minorités. Il est élitaire.

L’autre chemin est celui, plus lent, des majorités. Sous l’influence souvent des minorités que je viens de citer – minorités actives aurait dit le psycho-sociologue Serge Moscovici (2) – les valeurs du groupe majoritaire et son mode de vie changent. L’amour du prochain devient important, manger bio et trier ses déchets apparaissent une évidence.

L’expérience que nous vivons ne cumule-t-elle pas les deux ? Avec l’obligation du confinement collectif, l’ensemble de la population se retrouve à peut-être vivre une prise de conscience que ne vivaient jusque-là que des individus isolés. Poser tout d’un coup l’ancien joug des conditions de vie et de travail. Ne pas avoir envie sans doute que perdure le joug des conditions actuelles liées au confinement. Mais peut-être réaliser qu’on n’a plus envie non plus de reprendre les anciennes. Ne plus retourner aux usines Wonder. Ne plus reprendre les anciennes lois de l’ancienne religion. Ne plus reprendre la folie du mode de vie ancien. Ne plus supporter la ville bruyante où l’on s’entasse dans des petits appartements et des transports en commun bondés. Ne plus recommencer le travail sans sens et sous pression hiérarchique.

Ne plus.

Alors, tout commence.

 

Illustration : extrait de La reprise du travail aux usines Wonder (Jacques Willemont).

(1) Jacques Willemont tournait alors un documentaire avec d’autres jeunes cinéastes de l’IDHEC sur un groupuscule maoïste, l’OCI (Organisation Communiste Internationaliste), et devait rencontrer sa déléguée dans l’usine. On peut voir cette scène, seule rescapée du projet et devenue iconique, sur la chaine YouTube de Jacques Willemont.

(2) Serge Moscovici (1925-2014), arrivé de Roumanie en France en 1947, fut l’un de ceux qui ont conceptualisé la psychologie sociale, pour palier à ce qu’ils percevaient comme un déficit de la sociologie dans son approche trop rationaliste des phénomènes sociaux. Moscovici s’est particulièrement intéressé aux minorités.

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