Dieu voit les couleurs (2/2)
Dans cette deuxième partie de l’entretien, la chercheuse en théologie Christel Zogning Meli, invitée par la créatrice du podcast I Have a Dream Josiane Ngongang, partage avec nous sa vision de l’engagement et de la foi chrétienne et insiste sur le nécessaire retour de la valeur courage. S’appuyant sur la question de la diversité dans le texte biblique, elle appelle de ses vœux une réconciliation entre héritage chrétien et cultures traditionnelles africaines, la nécessaire sensibilisation des responsables paroissiaux aux thématiques multiculturelles et la déconstruction des modèles eurocentristes, pour un monde plus juste.
Lire le premier volet de la transcription. Écouter ce podcast de la série I Have A Dream.
Josiane Ngongang. Selon les évangiles, la personne qui avait le plus de pouvoir était Christ et il a mis son pouvoir au service des autres. On a l’exemple de Christ, pourquoi est-ce qu’on ne le suit pas ?
Christel Meli Zogning. Je le disais encore à mes étudiants ce matin – parce qu’avec eux je me lâche – nous sommes une génération de pasteurs qui n’a plus l’ardeur. Il faut toujours faire attention avec la question de la souffrance mais disons qu’on n’aime plus souffrir pour la quête du bien. Je pense que les générations de pasteurs précédentes étaient remplies de ça. Ils voulaient tellement ressembler au Christ qu’ils pouvaient faire des choses que personne d’autre n’avait envie de faire alors qu’aujourd’hui on est davantage dans la suivance et la passivité. C’est peut-être dur de le formuler ainsi mais on ne se défend plus pour des questions de justice ou d’humanité. C’est probablement parce qu’ils n’ont pas envie de perdre leur pouvoir; ils savent qu’en parlant ils seront seuls contre les autres et personne n’a envie de vivre ça. Selon moi, ce caractère de martyr manque à notre génération, moi la première.
Au-delà du martyre, je dirais que c’est peut-être davantage une histoire de courage. Le courage peut nous amener au martyre mais pas nécessairement. En tout cas nous avons besoin de femmes et d’hommes courageux dans les Églises et notamment à des postes de pouvoir.
Courageux ensemble, c’est encore mieux ! Agir seul, c’est effectivement compliqué, ça ne peut pas fonctionner sur la durée. Il est certain qu’il faut être prudent avec l’emploi du mot martyre. On ne cherche pas à être martyr et, si cela arrive, on le supporte au nom d’enjeux qui doivent être entendus et se matérialiser.
Absolument ! On peut vite dériver (quelle que soit la croyance mais notamment dans les milieux chrétiens) vers des formes de dolorisme. On ne prêche donc pas pour le martyre mais pour la fidélité à Dieu et pour le courage !
Voilà. Ça me rappelle une œuvre de Tillich: Le Courage d’être. C’est bon, ça, le courage d’être, de savoir qui on est et où l’on va quoi qu’il advienne. J’essaye de me le prêcher à moi-même.
«Dieu est pour la diversité»
Ces entretiens I have a dream sont aussi une réponse à mes quêtes personnelles et, parmi les choses qui m’interrogent, il y a le fameux sujet «Dieu ne voit pas les couleurs». Je l’ai entendu dire plusieurs fois de la part de personnes affirmant que, puisque Dieu ne voyait pas les couleurs, eux non plus et que, d’ailleurs, je n’étais pas Noire ! Selon toi, Christel, est-ce que Dieu est daltonien ?
Je ne vais pas parler à la place de Dieu mais, de ce que je vois, entends et lis dans les textes bibliques, Dieu est pour la diversité. Dieu a fait des choses différentes et c’est magnifique. Je pense qu’il voit les différences; il les voit comme une richesse et il en est fier. Parfois, ce discours de Color blindness peut être l’indicateur de diverses formes de déni: il y a volonté de cacher les réalités sociales qui oppressent certaines personnes. Dieu voit les couleurs parce qu’il les a faites mais nous avons compromis son beau plan en hiérarchisant les gens, en créant des classes,… C’est nous qui avons tout perverti et nous sommes en train de payer le prix de cette perversion. À cet égard, Genèse 11,9, avec la tour de Babel, est un passage biblique que j’aime beaucoup. Il est vrai que la manière dont Dieu crée la différence est un peu particulière mais cette diversité créée ne doit pas être ressentie aujourd’hui comme un problème à régler, parce que Dieu nous a fait différents. «Ma maison sera appelée maison de prière pour tous les peuples» (Ésaïe 56,7): dans «peuples», il y a une hétérogénéité, une multiethnicité, une multiculturalité et une pluralité de langages. Je pourrais citer bien d’autres passages montrant que Dieu est pour la différence.
Et cette différence, je pense qu’on la transportera «jusque dans l’éternité», en considérant que l’Apocalypse nous parle peut-être de ce futur. Cette idée que toutes les langues et tous les peuples se retrouveront autour de Dieu et l’adoreront est quand même très présente. On l’oublie trop souvent. On ne dit pas «tous les Français» ou «tous les Camerounais» ou «tous les Russes» se retrouveront devant Dieu, mais «tout le monde».
«Après cela je regardai encore et je vis une foule immense de gens que personne ne pouvait compter, c’était des gens de toutes nations, de toutes tribus, de tous peuples et de toutes langues» (Apocalypse 7,9). Je trouve cela très beau que dans l’après, Dieu s’attende à cette diversité-là. Ce passage semble montrer que Dieu est en accord avec sa créativité diversifiée. Qui sommes-nous pour invalider des personnes ? Qui sommes-nous pour en surclassifier d’autres ? Il nous faut mener un vrai travail de déconstruction, et de reconstruction surtout, mais également un sérieux effort de formation et de sensibilisation des responsables paroissiaux sur ces questions-là, en premier lieu les pasteurs puis les membres de consistoires car ce sont des sujets qui dérangent.
Réconcilier héritage chrétien et sagesses africaines
L’évocation de «toutes ces tribus», «toutes ces langues» me ramène à la question de la spécificité culturelle et j’aimerais aborder un sujet qui me tient à cœur, celui du croisement entre la foi chrétienne (avec son héritage colonial très compliqué, très complexe) et ce qu’on appelle les traditions ancestrales. Plus concrètement, je discutais avec des amis chrétiens d’origines diverses (Malgaches, Afrique centrale, Afrique de l’Ouest, etc.) et qui, gênés, sont en lutte parce que le christianisme transmis dans leur famille est un christianisme hégémonique et qu’on les a obligés à laisser de côté la culture de leurs arrière-grands-parents ou des générations précédentes. Cependant, certaines choses ont été préservées, que les parents ont essayé de transmettre ou grappillées à droite, à gauche. Y a-t-il une manière de réconcilier ces différents aspects ? On dit souvent qu’en tant que chrétien on doit faire table rase de tous ces éléments, voire de son identité, pour ressembler à un Européen. On a tendance à opposer héritage culturel ancestral et héritage dit chrétien. Or, le temps passant, je me dis qu’il y avait des choses qui n’étaient pas trop mal dans la sagesse de mes grands-parents, dans leurs croyances, et qui peuvent apporter un éclairage différent et positif au christianisme. On n’est pas obligés de jeter. Que penses-tu de cette question ? Connais-tu des gens qui sont dans cette démarche de construction de quelque chose de différent ?
Clairement, du fait de la colonisation, le paradigme eurocentriste du christianisme s’est imposé avec sa culture religieuse, sa forme religieuse plus adaptée aux cultures européennes qu’aux cultures traditionnelles africaines. Ces personnes que tu évoques se posent ces questions à juste titre parce que la culture nous habite et que lorsqu’on se défait de sa culture de manière consciente (l’un de mes sujets phares quand j’aborde la question interculturelle et de l’afropéanité est la quête d’identité) pour s’intégrer à une autre manière de penser, il arrive un moment où on se questionne soi-même.
Ce moment, différent pour chacun, finit toujours par arriver. Ces personnes réalisent alors que ces traditions font partie de leur culture, que c’est eux. Il y a une forme de retour à ce qui semble essentiel et ces personnes vont alors avoir tendance à évacuer la culture qui s’était installée ou bien, pour certains – et c’est la démarche que tu évoques – tenter d’articuler les deux. Après tout, si on attend d’avoir toutes les preuves que Christ a vécu ou que la Bible est réelle pour se conforter qu’on est dans le bon en tant que chrétien, on n’ira pas très loin. Être chrétien c’est une décision. Quand on se positionne en tant que chrétien et qu’on souhaite quand même que ce bagage, ces arrière-plans sociaux et culturels qui nous sont propres, en fassent aussi partie, je crois que c’est «juste et bon».
Enfin, cela va dépendre des personnes car la sagesse africaine n’est pas écrite dans un livre, elle relève pour beaucoup de la tradition orale, de parcours initiatiques, c’est presque subjectif. Samedi passé, pendant la formation du certificat en études afropéennes, nous avons abordé la question des sagesses africaines et l’enseignant a déroulé quantité d’éléments pertinents confortant la conviction qu’elles peuvent nous aider à être un meilleur croyant. De mon côté, lorsque je suis invitée à présider un culte, j’y incorpore désormais cette sagesse africaine. Dernièrement, j’ai ainsi cité deux ou trois proverbes ivoiriens (je ne prends pas uniquement des choses du Cameroun parce que je suis Camerounaise, je prends un peu de tout !) et, à la fin du culte, les gens sont venus me parler de ces proverbes qu’ils pensaient issus de la Bible ! On se rend compte alors que toute cette sagesse africaine rejoint pour beaucoup ce qui est dit dans le texte biblique et qu’il y a moyen d’articuler ces deux éléments. C’est le cas aussi pour la musique, la danse…
Quand je travaille la liturgie, je me dis combien il est essentiel, lorsqu’une communauté est constituée de personnes africaines, de réfléchir à la manière d’utiliser une musique qui puisse toucher autant les personnes occidentales que les personnes africaines présentes et pas, comme tu le relevais tout à l’heure, de réserver la musique africaine au culte des enfants ou à la toute fin du culte. Ces choix ont toujours une signification. Il y a donc moyen de concilier les deux mais, encore une fois, si cela doit être fait dans le cadre d’un culte, le pasteur, les responsables paroissiaux, les membres du consistoire doivent être sensibilisés à ces questions.
Il y a aussi des enjeux théologiques qu’il ne faut pas négliger, on ne peut pas tout prendre et il faut, dans le dialogue, décider ensemble de ce qui peut être pris ou non, discuter en connaissance de cause. Si les gens sont là c’est parce qu’ils se sentent accueillis véritablement, pas accueillis pour être transformés mais pour exister dans ce qui fait sens pour eux. C’est un gros travail. J’aime dire que l’approche interculturelle est un chemin, un processus, et qu’une manière de faire l’interculturalité dans une Église A différera toujours de la manière de faire dans l’Église B parce que les cultures et les gens sont différents. Œuvrer à l’interculturalité c’est travailler avec un être humain, ce qui implique d’être à l’écoute, d’être patient. Encore une fois, cela demande du courage – je trouve intéressant que tu aies abordé cet aspect – et nous en manquons souvent.
Connais-tu des chrétiens afropéens qui s’y sont essayés et qui ont réussi ?
Afropéen non, afrodescendants oui. Cet enseignant pasteur qui a donné son cours sur la sagesse africaine dit qu’il sait à quel moment puiser dans le texte biblique et à quel moment puiser dans les sagesses africaines. Cela m’a touchée, cette volonté de mêler les deux, d’autant plus qu’en tant que pasteur, il a la capacité de transmettre cela. En revanche, pour ce qui est des cheminements personnels des uns et des autres, je n’ai pas connaissance de personnes qui soient dans cette dimension d’hybridation entre la dimension croyante, chrétienne et les sagesses africaines. Peut-être que cela se trouve davantage en Afrique et, je le dis avec des pincettes (n’étant pas spécialiste du sujet), je pense que les missions catholiques ont beaucoup travaillé sur ces questions, dans une dimension d’inculturation plus que d’interculturalité. On a gardé uniquement le souvenir des colons qui ont arraché la culture et qui ont donné la Bible à la place. Certaines missions ont cependant décidé de faire attention aux traditions des personnes à qui on prêchait l’Évangile et ont fait en sorte que le texte biblique puisse leur parler dans leur propre culture. Évidemment ce qui les dérangeait ce sont les questions liées au culte des ancêtres, tout ce qui avait traits aux guérisseurs, aux sorciers; tout cela, ils ont souhaité l’effacer. Mais je sais qu’il y a eu malgré tout un travail d’inculturation assez intéressant de la part des catholiques. Ceux qui étaient vraiment durs étaient les missions de tendances plutôt évangéliques, celles qui ont tout éradiqué sous prétexte que c’était profane, animiste. Pour eux, il fallait tout balayer et mettre le Christ à sa place.
On choisit celui qui est au-dessus de tout le monde et qui est blond aux yeux bleus !
Oui !… Cependant on est aussi en train de déconstruire tout cela. Les gens commencent à se rendre compte. Les images de Jésus ont de moins en moins les yeux bleus, leur peau est un peu plus foncée, les yeux sont marron ou noirs… On se rapproche un peu plus de la réalité car oui, l’image d’un Jésus blond aux yeux bleus est erronée ! Pour moi, tout dans ce monde est une question de représentations. On a envie de représenter quelqu’un qu’on n’a jamais vu et on va se le représenter en fonction de ce qu’on est et de ce qu’on voit. On en parle peu mais à l’époque coloniale, déjà, des personnes noires déclaraient que Jésus était Noir, dans le kimbanguisme par exemple. Aujourd’hui, on peut voir des représentations de personnages bibliques tous et toutes noires parce que les gens ont besoin de modèles et qu’on se sent plus proches de quelqu’un quand on se le représente comme soi.
En soi ,ce n’est pas gênant qu’il soit blond aux yeux bleus, ce qui est gênant c’est qu’on dise que parce qu’il ressemble à ça, ceux qui lui ressemblent doivent avoir le pouvoir.
Oui, ça, c’est encore une autre interprétation. C’est une interprétation diabolique qui a bien marché mais on est de moins en moins bêtes, les choses changent. Je trouve que les gens commencent à se poser de vraies questions, les personnes discriminées comme les alliés. Je sens un réveil (bien que je n’aime pas trop ce mot) des consciences, un changement de regard sur certaines situations. Des choses sont en train d’être faites et j’espère que ça marchera.
Partager la Bonne Nouvelle dans le respect des autres croyances
C’est important que le christianisme aujourd’hui approche les autres croyances et traditions avec respect, ce qui n’a pas forcément été le cas dans l’histoire de l’Église et du monde. On n’est pas obligés de tout prendre ou tout jeter: ce qui compte, c’est de dialoguer, sans bras de fer, sans chercher à savoir qui a raison ou qui a le dieu le plus fort…
Dieu a-t-il besoin de nous, d’ailleurs ? Nous sommes tellement misérables, Dieu n’a pas besoin de nous pour se défendre, il se débrouille très bien tout seul !
L’un de mes invités, Léonard Katchekpele, a écrit un texte intitulé «Dieu est assez grand pour se défendre tout seul».
Voilà ! Le texte biblique est rempli de sagesse et de moyens d’aimer son prochain; on doit être fiers de ce texte… mais, comme tu le disais, il faut le faire dans une dynamique de respect des autres qui eux aussi ont des textes remplis de très bonnes choses. Ce qui importe finalement, c’est de partager la Bonne Nouvelle. Je fais la différence entre partager la Bonne Nouvelle et christianiser le monde, qui sont deux choses différentes. Quand tu partages la Bonne Nouvelle, que cela prenne ou non, au moins tu as fait ton travail. Christianiser le monde, c’est partir pour obtenir un résultat et être prêt à tout pour ça. C’est ce qui me dérange et c’est ce qui a été fait. La colonisation a consisté en un processus de christianisation de l’Afrique plutôt que dans un partage et un respect du choix religieux. Alors que si on agit avec amour dans l’idée de faire «de toutes les nations des disciples», c’est suffisant pour faire sa part. Est-ce qu’on force les gens à être croyants ? Je ne pense pas.
Normalement pas !
Tu transmets ce que tu as reçu et puis c’est tout.
Transmettre ce qu’on a reçu, transmettre ce qu’on est. Merci Christel pour cette conversation riche et nécessaire. Pour terminer, à la lumière de notre échange, quel est ton rêve pour l’Église et pour le monde ?
Mon rêve est qu’on soit des croyants, des chrétiens qui ont du courage, du courage pour dénoncer les choses qui ne vont pas, rétablir la justice dans ce monde, déconstruire ce qui a besoin de l’être, avec pour vision la reconstruction sur de meilleures bases. Ce serait trop dire de penser comme Martin Luther King qui rêvait d’un monde sans racisme car, sans vouloir être défaitiste, ce n’est peut-être pas réaliste. Mais il faut au moins qu’on ait du courage. Et puis (encore un mot que je n’aime pas trop) il faut avoir du zèle pour la justice. J’aime beaucoup le courage, c’est un beau mot. Être courageux ne veut pas dire ne pas avoir peur mais se lancer et faire face. Christ était courageux dans son parcours, dans son humanité, dans sa manière de déconstruire la Torah. Il rencontrait des gens, parlait à une Samaritaine ou guérissait l’enfant d’une étrangère alors qu’il n’en avait pas le droit, protégeait une femme adultère qui allait mourir alors que la Torah ordonnait qu’on la tue… C’est quelqu’un qui a été en opposition toute sa vie et je crois que c’est pour ça qu’il gagne autant le cœur des gens aujourd’hui. Pour moi, c’est une figure centrale. Être courageuse comme le Christ, ça c’est mon rêve.
C’est très bien résumé ! Merci, pour ces dernières paroles, Christel: c’était un super moment avec toi, merci pour ton temps !
Merci à toi Josiane, c’était un plaisir aussi de discuter avec toi, il en est ressorti de belles choses !
(Lire la première partie de l’entretien)
Transcription: Pauline Dorémus
Illustration du podcast I Have A Dream, portrait de Josiane Ngongang et Christel Zogning-Meli (graphisme Atomike Studio).
