Les vieux sont pleins de contradictions (2) - Forum protestant

Les vieux sont pleins de contradictions (2)

Si on dit que l’adolescence est l’âge des contradictions, la vieillesse ne l’est-elle pas aussi? Dans le deuxième volet de ce texte, Alain Houziaux parle des deux dernières d’entre elles: se préparer à mourir même si on n’en a pas très envie, ne plus avoir rien à faire sur cette terre mais tenir à la vie. Pour finir par une réflexion sur le lui aussi contradictoire «Dieu des vieux».

Texte publié dans le cahier du Christianisme social Place aux vieux! du numéro 2022/1 de Foi&Vie.

 

Lire le premier volet de ce texte

Se préparer à mourir, et pourquoi donc?

J’en viens à une autre contradiction. Faut-il se préparer à mourir? Et si oui comment? Une longue tradition philosophique et religieuse nous incite à nous préparer à la mort. Mais en fait, on ne sait pas très bien ce que cela veut dire. Et en plus, on n’en a pas très envie.
En effet, je suis frappé par le peu de personnes qui prennent des dispositions précises quant à leurs obsèques, au déroulement de l’office et même à la destination de leurs biens. Comme si on ne pouvait regarder sa mort en face. Après moi, le déluge!

Un jour, on le sait, on mourra. Mais, pour le temps d’aujourd’hui, on continue à vivre ; et c’est cela qui compte. Sur la petite barque où l’on se trouve avec quelques compagnons du voyage, on continue à descendre de tout son long le fleuve de la vie. On continue à vivre au jour le jour, comme si de rien n’était. On se laisse porter par le cours de la vie. On voit toujours sa mort comme un plus tard.

Certes, dans mon dos, je sens la mort qui vient, mais cela m’aide plutôt à aimer la vie et à goûter ses dernières joies. Assis dans ma petite embarcation, je regarde le paysage qui se déroule sur les berges du moment. J’ai plié toutes les cartes de la terre et même celles du ciel. J’ai renoncé à l’usage des rames et du gouvernail. Je laisse la vie couler, dans les deux sens du terme.

Et pourtant, ce n’est pas tout à fait vrai. Certes, je vis comme si la mort était toujours pour plus tard; et cependant, j’ai cette idée un peu curieuse: je voudrais mourir guéri. Guéri de quoi? Je dirais: de tout ce qui m’a fait du mal dans la vie, de toutes les sottises et les querelles de la vie. Avant ma mort, je voudrais me guérir de moi-même, et aussi me guérir des autres.

Vouloir mourir guéri, c’est peut-être cela se préparer à mourir. Je voudrais, avant qu’il ne soit trop tard, vider mes poches des cailloux qui l’encombrent et sur lesquels mes poings continuent à se serrer. Je voudrais comme Jésus-Christ pouvoir dire: «Père, pardonne leur car ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient». Oui, je voudrais, au jour de ma mort, comme Jésus devant Marie et Jean (Jean 19, 25-27), ne garder que le parfum de bonté de quelques visages rencontrés, celui de la mère, celui de l’ami.

Oui, je voudrais mourir guéri. Mais comment? Sans doute en acceptant de passer l’éponge sur pas mal de choses. De fait, ce qui peut aider à guérir et à mourir en paix, c’est peut-être cette forme d’indifférence, de détachement, voire ce sens de l’autodérision qui nous deviennent si naturels, l’âge aidant.

Et pourtant, même cette ultime guérison peut, elle aussi, nous devenir indifférente. Autant en emporte le vent! On mourra comme on mourra, peu importe. On voudrait certes mourir réconcilié avec la vie, mais on a aussi envie de continuer à vivre, au jour le jour, à la grâce de Dieu!, comme si de rien n’était, sans se préoccuper de l’image que l’on a de soi-même et de sa vie, ni même du souvenir que l’on laissera aux autres. En ajoutant seulement, par une dernière courtoisie: Merci pour mes yeux qui se sont étonnés des printemps qui renaissent, pour mon cœur qui a cherché l’allégresse, pour mes lèvres qui ont murmuré des caresses, et aussi pour ma vie qui va partir sans laisser d’adresse. Au fond, tout compte fait, cela ne s’est pas si mal passé.

 

C’est mourir qui fait peur et non pas la mort

Je vois une dernière contradiction. Bien souvent, lorsque viennent le soir et le déclin, nous sommes lassés de la vie; et pourtant nous n’avons pas envie de mourir. Certes, beaucoup de personnes âgées disent qu’elles n’ont plus rien à faire sur cette terre, que la vie traîne et les traîne sans qu’elles comprennent pourquoi. Et pourtant, paradoxalement, elles continuent, malgré tout, à tenir à la vie.

À cinquante ans, beaucoup disent vouloir mourir dès qu’ils ne seront plus suffisamment en vie (c’est ce qu’on appelle mourir dans la dignité). Et de fait, certains se suicident. Mais l’expérience l’a prouvé, aucun vieillard, à l’hôpital, ne se décide à avaler lui-même une pilule qui pourrait l’euthanasier, et ce même si, dit-il, rien ne le retient à la vie. Cela peut paraître une contradiction, et c’en est sûrement une; mais c’est ainsi, et c’est bien ainsi. La vie est une sorte de tapis roulant que l’on ne se décide pas à stopper, même si l’on se plaint de vivre. Et on a le droit de vivre cette contradiction de manière tranquille et sereine. On peut ne plus avoir envie de vivre et, cependant, ne pas avoir envie de mourir.

À ce sujet, je voudrais citer cette phrase du Journal d’André Gide: «Je n’ai pas souvent souhaité mourir (deux ou trois fois seulement), mais bien déjà être mort pour plus de simplicité». Cette remarque donne le vertige, mais elle me paraît très juste.

Je le reconnais, je suis un peu comme Gide. Quand on est vieux, on peut regretter de ne pas être déjà mort. Être déjà mort vous dispense d’avoir à mourir. Cela règle le problème de la vieillesse et aussi celui de la mort, ou plus précisément du mourir.

C’est mourir qui fait peur et non pas être mort.

Être mort, être déjà mort, c’est ne pas être, ne pas exister, et on comprend que l’on puisse envier cet état, l’état d’avant sa naissance et d’après la mort. De fait, comme le dit Gide, il est d’une limpide simplicité. Être mort, c’est être rien, tout simplement.

Le contraire de la vie, ce n’est pas la mort; c’est être rien, ce rien que l’on était avant sa naissance et que l’on est lorsque l’on est mort. De fait, on peut tout à fait considérer la vie comme un épisode qui trouble inutilement la béatitude et le repos du néant, ce néant que l’on peut voir comme le Paradis. Paul Valéry disait: «Avant ma naissance, j’étais dans le néant infiniment nul et tranquille, et, sans que je sache pourquoi, j’ai été jeté dans ce carnaval étrange qu’est la vie». Et dans le même sens, j’ai envie d’ajouter: Si j’étais mort, je serais enfin infiniment paisible. Je cesserais d’être vieux. Et je n’aurais ni à mourir, ni à m’angoisser à ce sujet!

Ainsi, rejoindre le Rien (ou en fait plutôt le retrouver) ne devrait avoir rien d’inquiétant s’il n’y avait pas à mourir pour le rejoindre. Ce qui nous trouble et nous angoisse, c’est d’avoir à mourir; c’est d’appréhender ce moment.

Ces considérations ne sont peut-être pas aussi vaines qu’il y paraît. Elles interfèrent sur les débats relatifs à l’euthanasie. On insiste beaucoup sur le fait que, avant de la mettre en œuvre, il faille être certain que le vieillard ou le malade la demande explicitement. Je ne suis pas sûr que cela soit souhaitable. Ne vaut-il pas mieux lui épargner l’angoisse d’avoir à prendre lui-même cette décision et aussi les débats que cela peut susciter en lui et avec son entourage? Ne vaudrait-il pas mieux qu’il puisse passer de vie à trépas comme si de rien n’était, sans qu’il en prenne conscience? Pour qu’il puisse être mort sans avoir à mourir.

 

Le Dieu des vieux et ses divers visages

J’en viens à un dernier point, puisque j’écris ce billet dans une revue protestante de culture.

Quel est le Dieu des vieux? Quelle image a-t-il? Sur ce point, comme sur les autres, il y a bien des contradictions.

Le Dieu des vieux, c’est d’abord un Dieu qui fait partie de cette mémoire que l’on porte en soi. C’est le Dieu des arbres de Noël de notre enfance, des cantiques que l’on a chantés… C’est le Dieu de l’époque du quand j’étais petit…, quand je voulais être pasteur…, quand je lisais la Bible…, quand j’allais au culte… Le Dieu des vieux, c’est aussi celui qu’ils voient comme un fil rouge qui, bon an, mal an, est resté présent dans l’ensemble de leur vie. C’est le Dieu des fidélités auquel on continue à rendre hommage par ses cotisations à l’Église, par son attachement aux Psaumes et aux chorals de Bach, et souvent aussi par son respect de certains principes auxquels on tient. Certes, dans le passé, on n’a pas toujours vécu avec Dieu, mais on a toujours vécu devant Lui, un peu comme on peut continuer à vivre devant son père même quand il n’est plus là.

Incontestablement, ce Dieu de jadis peut devenir celui des conservatismes, des traditions, des rites et des transmissions (on voudrait que ses petits-enfants soient baptisés, qu’ils aillent au catéchisme…). Mais, paradoxalement, chez certains du moins, ce Dieu garde souvent la mémoire du grand vent de Vatican II et de Mai 68 qui, dans les années soixante, appelait à changer de vie et à transformer la société et les Églises. Et il en reste quelque chose, du moins chez certains octogénaires. Leur Dieu est plus à gauche, plus exigeant, plus idéaliste et plus épris de justice que le Dieu accommodant et convivial de leurs cadets.

Ainsi, le Dieu des vieux, c’est aussi celui qui leur revient lorsqu’ils retrouvent et voudraient conserver un peu de leur jeunesse. Dieu incarne cette part de rêve, de désir d’y croire que chacun porte en soi. De fait, les vieux sont souvent comme des enfants qui continuent à vouloir croire au Père Noël, alors même qu’ils savent très bien qu’il n’existe pas. Pour certains d’entre eux, Dieu devient, si j’ose dire, une illusion volontaire qu’ils souhaitent maintenir. De fait, Camus, semble-t-il, disait: C’est lorsque l’on a perdu ses convictions qu’il faut retrouver ses illusions.

Mais le Dieu des vieux, c’est aussi celui du Jugement dernier. Je le sais, on n’en parle plus beaucoup. Et pourtant, pour les enfants (et aussi, sans qu’on se l’avoue pour un peu tout le monde!), Dieu est d’abord Celui qui voit tout et à qui rien n’échappe de ce que nous faisons et pensons. Et c’est pourquoi on comprend que, lorsque l’on approche de la mort, on puisse se soucier du jugement de ce Dieu-là. Quel bilan fera-t-Il de notre vie? Effectivement, que l’on soit croyant ou non, on peut se poser cette question: Avons-nous eu raison de vivre comme nous avons vécu? Avons-nous ou non gâché notre vie?

Ce Jugement ultime qui statue sur ce qu’a été notre vie, on peut le craindre. Mais on peut aussi l’espérer. Bien sûr, Il connaît toutes nos fautes secrètes (ce billet que nous avons chipé à notre grand-mère quand nous avions douze ans), mais c’est aussi Lui qui connaît les moments où, seul dans notre chambre, nous nous sommes mis à genoux, brisé par nos pleurs et notre impuissance à changer le cours des choses. C’est aussi Lui seul qui connaît ce qu’il y a eu en nous de pudeur à exprimer l’amour et le désir d’aimer, le repentir et le désir de demander pardon. Ce Jugement de Dieu, c’est Celui qui connaît tout de notre vie dans toute sa vérité certes, mais aussi dans toute sa complexité. Et c’est pourquoi on se prend à espérer qu’Il pourrait nous comprendre et éprouver une forme d’empathie pour tout ce qu’il y a en nous de faiblesse, de doute, de crainte, de sentiment d’insécurité, de solitude.

Mais, quoi qu’il en soit, ce qui peut nous angoisser, c’est cette question: dans notre vie, ne nous sommes-nous pas trompés dans les choix que nous avons faits? Que nous ayons voulu à tout prix chercher la réussite et le plaisir ou, au contraire, en nous astreignant au devoir et à la fidélité, ne sommes-nous pas passés à côté de ce que, faute de mieux, on pourrait appeler la vraie vie? Oui, c’est bien la question que nous pouvons nous poser et ce, quelle que soit la manière dont nous avons vécu et voulu vivre. Et cette question, elle nous met face au Jugement dernier qu’un Dieu pourrait rendre sur notre vie.

Et nous pouvons craindre que, au lendemain de notre mort, Dieu nous apparaisse pour nous dire: Mais, mon ami, qu’as-tu fait de ta vie? De quels plaisirs t’es-tu privé injustement et sans raison aucune? Pourquoi as-tu pris des vessies pour des lanternes et des lanternes pour des Messies? Pourquoi t’es-tu nourri d’illusions sur ce que sont le bien, le vrai, le juste et le bonheur?

Et que pourrions-nous répondre alors si ce n’est ceci: J’ai fait ce que j’ai pu et cru devoir faire en m’aidant de lumignons de fortune. Peut-être ai-je eu tort, Toi seul le sais. Mais, je veux le croire, Tu es un Ciel de clémence, de sérénité et d’innocence qui surplombe et embrasse les justes comme les injustes, ceux qui, à tort peut-être, pensent avoir suivi le bon chemin comme ceux qui, à tort aussi peut-être, craignent de s’être fourvoyés sous l’emprise du Malin.

Il y a un dernier point sur lequel je voudrais insister à propos du Dieu des vieux. J’ai dit que leur foi n’était souvent qu’une forme de fidélité. Mais ce n’est pas toujours le cas. De fait, ce sont peut-être eux, les vieux, qui sont les plus aptes à croire en Dieu; et ils croient pour rien, c’est à dire sans raison, sans savoir pourquoi et sans s’inscrire dans un quelconque catéchisme.

Ceux auxquels je pense en écrivant ce petit article avaient une sorte de foi biologique, inconditionnelle, inexplicable. Ils avaient la foi (mais est-ce le mot qui convient?) presque malgré eux. Ils avaient la foi dans le sang. Ils avaient la foi pour la foi, sans pouvoir dire avec précision ce qu’ils croyaient. Au cours de leur vie, certains d’entre eux ont pu, comme moi-même, tenter de construire, déconstruire et reconstruire leur foi autour de convictions qu’ils voulaient plus légitimes et honnêtes. Certains se sont battus toute leur vie contre des moulins à vent pour trouver un sens au mot Dieu.

Mais maintenant, ils disent: J’en ai fini avec toutes ces questions. Que voulez-vous, je n’y peux rien, je suis comme cela. Dieu m’accompagne et je ne sais pas pourquoi il en est ainsi. Pour moi, Dieu est comme une musique qui berce ma vie. Il est comme une lumière qui donne des couleurs à mon quotidien. Il est comme une clairière de silence lorsque la comédie des discours et des fausses certitudes finit par me lasser. Il est comme une chaleur dans laquelle je me blottis lorsque je suis fatigué. Et Il est aussi ce mystère serein et tranquille dans lequel je me dissoudrai au jour de ma mort.

Pour eux, Dieu a été comme la portée (comme on dit en musique) sur laquelle ils ont écrit les notes de leur vie. Au fil des jours, ce Dieu a été tantôt comme un bémol qui relativise et atténue, tantôt comme un dièse qui tonifie et encourage. Tantôt Il a murmuré le contrechant de leurs prétentions, tantôt Il a accompagné la fugue de leurs joies. Mais toujours, Il a été la basse continue de leur vie, cette basse continue que souvent on entend à peine et qui pourtant sous-tend et soutient les arpèges comme les récitatifs, ceux des cantates comme ceux de la vie.

Et je me dis que, peut-être, moi aussi, c’est ce que je finirai par dire. Sur la portée de ma vie, Dieu aura été, sans nul doute, comme une clé qui a donné sa tonalité à mon existence, à ses allegros comme à ses lentos.

 

Illustration: Fontaine des âges de la vie par Waldemar Grzimek à Berlin (photos Manfred Brückels, CC BY-SA 3.0).

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