Des Lumières à l'âge du vivant - Forum protestant

Des Lumières à l’âge du vivant

«Réfléchir au sens que peuvent avoir, dans le contexte actuel, l’universalisme, l’idée de l’unité du genre humain, l’émancipation individuelle ainsi que l’organisation de la société sur les principes de liberté et d’égalité»: examinant à l’héritage des Lumières et ce que l’on peut en tirer d’utile en notre «âge du vivant», Corine Pelluchon milite pour un passage de la domination à la considération dans un livre «traversé par l’espérance» qui «est une vertu théologique».

Texte publié sur Vivre & Espérer le 8 mars 2023.

 

À une époque où nous sommes confrontés à la mémoire des abimes récents de notre civilisation et aux menaces dévastatrices qui se multiplient, nous nous posons des questions fondamentales:

comment en sommes-nous arrivés là?

comment sortir de cette dangereuse situation?

Ainsi, de toute part, des chercheurs œuvrant dans des champs très divers de la philosophie à la théologie, de l’histoire, de la sociologie à l’économie et aux sciences politiques tentent de répondre à ces questions. Nous avons rapporté quelques unes de ces approches (1).

Parmi les voix qui méritent d’être tout particulièrement entendues, il y a celle de la philosophe Corine Pelluchon. Son dernier livre, tout récent, L’espérance où la traversée de l’impossible (2), nous fait entrer dans une perspective d’espérance. C’est une occasion pour découvrir ou redécouvrir une œuvre qui s’est développée par étapes successives, dans une intention persévérante et qui débouche sur une synthèse cohérente et une vision dynamique.

Agrégée de philosophie en 1997, Corine Pelluchon soutient en 2003 une thèse intitulée: La critique des Lumières modernes chez Leo Strauss. Leo Strauss est un philosophe et un historien de la philosophie, juif allemand immigré aux États-Unis à partir de 1937. Il a critiqué la modernité à partir de la philosophie classique (Platon et Aristote) et des grands penseurs médiévaux (saint Thomas, Maïmonide et Al-Fârâbi) (3). La thèse de Corine Pelluchon témoigne de son intérêt précoce pour les questions relatives aux Lumières et sera publiée en 2005 sous le titre Leo Strauss, une autre raison, d’autres Lumières: essai sur la crise de la rationalité contemporaine (4).

Cette philosophe s’est engagée très tôt dans une recherche en milieu hospitalier français. Elle constate la réalité et les effets de la dépendance, et face à une idéologie absolutisant l’autonomie et la performance, elle appelle au respect de la dignité des patients (L’autonome brisée. Bioéthique et philosophie (5)). Elle met aussi en évidence l’importance de la vulnérabilité (Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature (6)). Le champ de sa pensée s’élargit et embrasse non seulement les humains, mais aussi les animaux qui sont des êtres sensibles. En 2017, elle écrit un manifeste en faveur de la cause animale: Manifeste animaliste. Politiser la cause animale (7). La question de la relation est centrale. Il y a une Éthique de la considération (8). En 2021, Corine Pelluchon fait le point sur l’évolution historique dans laquelle s’inscrit notre problème de civilisation avec Les lumières à l’âge du vivant (9) après avoir publié en 2020 un livre récapitulant les apports de ses différentes approches: Réparons le monde. Humains, animaux, nature (10). On pouvait y lire, en page de couverture, un texte qui rend bien compte de la dynamique et de la visée de son œuvre:

«Notre capacité à relever le défi climatique et à promouvoir plus de justice envers les autres, y compris les animaux, suppose un remaniement profond de nos représentations sur la place de l’humain dans la nature. Prendre au sérieux notre vulnérabilité et notre dépendance à l’égard des écosystèmes permet de saisir que notre habitation de la terre est toujours une cohabitation avec les autres. Ainsi, l’écologie, la cause animale et le respect dû aux personnes vulnérables sont indissociables, et la conscience du lien qui nous unit aux vivants fait naitre en nous le désir de réparer le monde».

Nous nous bornerons ici à présenter quelques aperçus du livre Les Lumières à l’âge du vivant, en suggérant au lecteur de se reporter à quelques excellentes interviews en vidéo de Corine Pelluchon, telle que Raviver les lumières à l’âge du vivant (11).

 

Remonter aux origines: les Lumières à poursuivre, mais à amender

Si la crise écologique actuelle suscite beaucoup de questions sur la manière dont elle a été générée par une vision du monde subordonnant la nature à la toute puissance de l’homme, on peut remonter loin à cet égard et incriminer différentes idéologies. Certains mettent ainsi en cause l’héritage des Lumières. Ici, en reconnaissant les manques, puis les dérives, Corine Pelluchon rappelle la dynamique positive des Lumières:

«Les Lumières sont à la fois une époque, un processus et un projet… Les philosophes de la fin du 17e siècle et du 18e siècle étaient conscients d’assister à l’avènement de la modernité, laquelle est indissociable de l’exigence de ‘trouver dans la conscience ses propres garanties’ et de fonder l’ordre social, la morale et la politique sur la raison» (pp.13-14).

«Pour penser aux Lumières aujourd’hui, il importe de réfléchir au sens que peuvent avoir, dans le contexte actuel, l’universalisme, l’idée de l’unité du genre humain, l’émancipation individuelle ainsi que l’organisation de la société sur les principes de liberté et d’égalité…» (p.18).

«Cela ne signifie pas que le procès des Lumières, c’est-à-dire les critiques qui lui sont adressées, dès le début du 18e siècle jusqu’à nos jours, à gauche comme à droite, n’aient aucune pertinence. L’interrogation sur notre époque est inséparable de la prise de conscience des échecs des Lumières et de leurs aveuglements. Ces échecs et le potentiel de destruction attaché au rationalisme moderne doivent être examinés avec la plus grande attention si l’on veut accomplir les promesses de Lumières…» (pp18-19).

Dans les dérives, Corine Pelluchon envisage une raison se réduisant à une rationalité instrumentale, oubliant d’accorder attention à la dimension des fins: «ce qui vaut» et un dualisme, séparant l’humain du vivant. Cependant,

«il nous faut aller au delà de la critique et de la déconstruction des impensés des Lumières… Il est nécessaire de promouvoir de nouvelles Lumières. Celles-ci doivent avoir un contenu positif et présenter un projet d’émancipation fondé sur une anthropologie et une ontologie prenant en compte les défis du 21e siècle qui sont à la fois politiques et écologiques et liés à notre manière de cohabiter avec les autres humains et non-humains» (p.21).

 

Du Schème de la domination au Schème de la considération

Qu’est-ce qu’un Schème selon Corine Pelluchon?

«Nous appelons Schème l’ensemble des représentations ainsi que les choix sociaux, économiques, politiques et technologiques, qui forment la matrice d’une société et organisent les rapports de production, assignent une valeur à certains activités, et à certains objets et s’immiscent dans les esprits, conditionnant les comportements et colonisant les imaginaires… Parler du Schème d’une société revient à dire que nous avons à faire à un ensemble cohérent qui, tout en étant le fruit de choix conscients et inconscients, individuels et collectifs, impose un modèle de développement et imprègne une civilisation» (pp.102-103).

Ici, l’auteure s’engage dans son analyse:

«Le Schème d’une société comme la notre est celui de la domination qui implique un rapport de prédation à la nature, la réification du soi et des vivants et l’exploitation sociale. À notre époque, ce schème prend surtout la forme du capitalisme qui est une organisation structurée autour du rendement maximal et la subordination de toutes les activités à l’économie définie par l’augmentation du capital» (p.103).

Cependant, en retraçant l’histoire du processus de domination, l’auteure constate que la domination était présente au début des Lumières dans le rapport avec la nature et qu’ensuite, elle n’a pas été réduite:

«Les Lumières n’ont pas pu tenir leurs promesses parce que l’alliance de la liberté, de l’égalité, de la justice et de la paix s’enracinent dans la fraternité qui suppose que l’on se sente relié aux autres et responsables d’eux. En opposant la raison à la nature, en faisant le contrat social sur une philosophie de la liberté où chacun se définit contre les autres, où l’intérêt bien entendu ne peut assurer qu’une paix superficielle…, on ne peut constituer une communauté politique… La rivalité, la compétition et l’avantage mutuel ne sauraient garantir une paix durable» (p.58).

Aujourd’hui, «la violence est à la racine de notre civilisation et elle est toujours latente» (p.65).

«Il y a un lien entre la domination de la nature, l’assujettissement des animaux et l’autodestruction de l’humanité» (p.63).

La sortie du Schème de la domination ne demande pas seulement un changement social, mais il requiert aussi «une décolonisation de notre imaginaire». Il implique également la proposition d’un Schème alternatif, le Schème de la considération:

«La considération, qui est inséparable du mouvement d’approfondissement de la connaissance de soi comme être charnel, relié par sa naissance et sa vulnérabilité, aux autres êtres et au monde commun, rend le Schème de la domination inopérant en lui substituant une autre manière d’être au monde et un autre imaginaire. Ces derniers ont, eux aussi, une force structurante et ils font s’évanouir le besoin de dominer autrui, l’obsession du contrôle et les comportement de prédation à l’égard de la nature et des autres vivants. Alors que la domination est toujours liée à un rapport violent aux autres et qu’elle s’enracine dans l’insécurité intérieure du sujet qui cherche à s’imposer…, la considération désigne la manière globale ou la manière d’être propre à un individu véritablement autonome. Il sait qui il est et n’a nul besoin d’écraser autrui pour exister. Et, parce qu’il assume sa vulnérabilité et sa finitude, il comprend que sa tâche, pour le temps qui lui est imparti, est de contribuer à réparer le monde en faisant en sorte que les autres puissent y contribuer le mieux possible et en coopérant avec eux pour transmettre une planète habitable».

Ainsi, la considération donne l’intelligence du Bien et transforme l’autonomie qui devient courage et s’affirme dans la non-violence. Celle-ci n’est pas seulement l’absence d’agressivité, elle implique aussi «de déraciner la domination» (p.150). L’auteure envisage concrètement ce changement de mentalité:

«La considération comporte assurément des degrés. Culminant dans l’amour du monde commun… elle s’exprime d’abord et le plus souvent sous la forme de convivance et de solidarité à l’égard de ses semblables. Cependant, si la convivance n’est que le premier degré de la considération, elle enseigne aux individus à élargir la conception qu’ils ont d’eux-mêmes… Le regard que les individus portent sur le monde change…» (pp.150-151).

«Pour être capable de remettre en question les structures mentales et sociales associées au Schème de la domination et pour oser innover en ce domaine, il faut avoir fait la moitié du chemin, accéder déjà à la considération» (p.151).

La considération s’inscrit dans une vision de l’homme et une vision du monde:

«La considération modifie de l’intérieur la liberté, qui devient une liberté avec les autres, et non contre eux. Et parce qu’elle s’appuie non pas sur une notion abstraite, comme la notion kantienne de personne, mais sur un sujet charnel et engendré faisant l’expérience de son appartenance à un monde plus vieux que lui et de la communauté de destin le reliant aux autres vivants, elle promeut une société à la fois plus inclusive et plus écologique. Dans le Schème de la considération, la liberté du sujet ou sa souveraineté ne s’opposent pas aux normes écologiques; elle les réclame» (p.153).

De même, le Schème de la considération, inspire un projet de société écologique et démocratique, il soutient le pluralisme:

«Les voies de la considération sont nécessairement plurielles, car chacun exprime sa vision du monde commun de manière singulière, et la considération, qui permet à l’individu d’être à la fois plus libre, plus éclairé et plus solidaire, encourage sa créativité» (p.154).

Selon Corine Pelluchon, il y a

«une incompatibilité absolue entre le Schème de la domination et celui de la considération. D’autre part, ce changement de Schème est un processus radical, mais ne saurait être assimilé à une révolution au sens politique du terme. Il passe par un remaniement profond de nos représentations et de nos manières d’être conduisant à déraciner la domination. Celle-ci ne se réduit pas aux relations de pouvoir; elle désigne une attitude globale liée au besoin d’écraser autrui pour exister et caractérise un rapport au monde consistant à manipuler et à réifier le vivant afin de mieux le contrôler et de s’en servir, au lieu d’interagir avec lui en respectant ses normes propres et son milieu» (p.314).

La sortie du Schème de la domination est une condition de la transition écologique et de l’entrée dans un âge du vivant:

«De même que, pour les Lumières passées, la condition du progrès était que les individus soient éclairés, de même un comportement écologiquement responsable et une véritable politique écologique impliquent que les personnes s’affranchissent du Schème de la domination» (p.317).

 

Les Lumières à l’âge du vivant

L’émergence d’un âge du vivant se manifeste aujourd’hui à travers une multitude de signes. La menace du dérèglement climatique comme le rapide recul de la biodiversité apparaissent maintenant au grand jour. C’est aussi une prise en conscience en profondeur de la réalité du vivant et de l’inscription humaine dans cette réalité.

Corine Pelluchon milite pour la cause animale. Son livre Réparons le monde y est, pour un part, consacrée. Une éthique animale est en train d’apparaître:

«La capacité d’un être à ressentir le plaisir, la douleur et la souffrance et à avoir des intérêts à préserver ainsi que des préférences individuelles suffisent à lui attribuer un statut moral… Le terme de sentience qui vient du latin ‘sentiens’ (ressentant) est utilisé en éthique animale pour désigner la capacité d’un être à faire des expériences et à ressentir la douleur, le plaisir et la souffrance de manière subjective. Un être sentient est individué…» (pp.24-25).

On pourra se reporter à ce chapitre sur la cause animale qui présente les vagues successives intervenues en ce sens. Aujourd’hui, la souffrance des animaux entretenue à l’échelle industrielle apparaît comme une monstruosité:

«Les souffrances inouïes dont les animaux sont les victimes innocentes sont aujourd’hui le miroir de la violence extrême à laquelle l’humanité est parvenue»

L’auteure inscrit sa réflexion dans son insistance à considérer la vulnérabilité des êtres vivants:

«La conscience de partager la terre avec les autres vivants et d’avoir une communauté de destin avec les animaux qui, comme nous, sont vulnérables, devient une évidence quand nous nous percevons comme des êtres charnels et engendrés» (p.69).

Ce thème est également abordé dans son livre sur Les Lumières à l’âge du vivant. Elle évoque «les difficultés à penser l’altérité et à tirer véritablement les enseignements de notre condition charnelle»:

«Cet impensé est aussi ce que la pensée du progrès a refoulé. Celle-ci est construite sur la mise à distance du corps, sur sa maitrise, et sur la domination de la nature et des autres vivants qu’elle objective pour en ramener le fonctionnement à des causes sur lesquelles il est possible d’agir. L’opposition entre l’esprit et le corps, la culture et la nature, l’homme et l’animal, la liberté et l’instinct, l’existence et la vie, est caractéristique du rationalisme qui s’est imposé avant et après l’Aufklärung en dépit des efforts de certains de ses représentants pour réhabiliter le sensible et le corps et s’opposer aux découpages propres à la tradition occidentale… Le cœur du problème réside dans le rejet de l’altérité. Ne reconnaissant pas la positivité de la différence… l’homme tente de réduire le vivant à un mécanisme. De même, l’altérité du corps ou, ce qui, en lui, nous échappe et souligne nos limites, génère de la honte et un sentiment d’impuissance que nous refoulons…» (p.54).

Ces différents questionnements témoignent d’un contexte nouveau. C’est une approche d’un âge du vivant. Comment pouvons réaliser la transition entre les siècles passés et ce nouvel âge? Comment Corinne Pelluchon envisage-t-elle le passage des Lumières classiques à de nouvelles Lumières?

«La considération qui se fonde sur l’expérience de notre appartenance au monde commun et sur la perception de ce qui nous unit aux autres vivants élargit notre subjectivité, et fait naitre le désir de prendre soin de la terre et des autres. Cette transformation qui est intérieure mais a des implications économiques et politiques majeures prend du temps. Elle s’effectue d’abord dans le silence des consciences et touche en premier lieu une minorité avant de se généraliser et de se traduire par des restructurations économiques et par une évolution de la gouvernementalité» (p.315).

«En s’appuyant sur une phénoménologie de notre habitation de la terre qui met à jour notre corporéité et notre dépendance à l’égard des écosystèmes et des autres êtres humains et non humains, les Lumières à l’âge du vivant surmontent le dualisme nature/culture et promeuvent un universel non hégémonique, évitant le double écueil du dogmatisme et du relativisme. Ces nouvelles Lumières sont essentiellement écologiques et la crise du rationalisme contemporain ainsi que les traumatisme du passé les distinguent de celles du 17e et 18e siècles… La phénoménologie propre aux Lumière à l’âge du vivant refaçonne complètement le rationalisme et souligne à la fois l’unité du monde et la diversité des êtres et des cultures» (pp.311-312).

Corine Pelluchon rapporte les vertus de cette approche phénoménologique:

«La phénoménologie des nourritures permet de décrire l’humain dans la matérialité de son existence, dans sa condition charnelle et terrestre, ouvrant par là la voie à un universalisme non hégémonique et ouvert à de nombreuses interprétations. Au lieu de se référer à des valeurs qu’elle chercherait à imposer en les déclarant universelles, la phénoménologie part de l’existant dans un milieu à la fois biologique et social, naturel, technologique et culturel, et met à jour des structures de l’existence ou existentiaux. Elle offre ainsi des repères pour penser la condition humaine et fonder une éthique et une politique à partir de principes universalisables que l’on peut adapter aux différents contextes culturels» (p.321).

 

En marche

Ce livre va très loin dans l’analyse puisqu’il aborde de nombreux sujets qui n’ont pas été repris dans cette présentation, comme : «Technique et monde commun» ou «L’Europe comme héritage et comme promesse». Il se propose d’éclairer le projet de société en voie d’émergence:

«La mission de la philosophie est à la fois grande et petite: éclairer le lien entre le passé et le présent, souligner les continuités et les ruptures, créer des concepts qui sont comme des cairns et changer les significations attribuées d’ordinaire aux mots, renouveler l’imaginaire».

«Car le projet consistant à mettre en place les changements sociaux, économiques et politiques pour habiter autrement la Terre témoigne d’une révolution anthropologique qui passe par une compréhension profonde de la communauté de vulnérabilité nous unissant aux autres êtres. Il est donc nécessaire de l’adosser à une pensée politique qui soit elle-même solidaire d’une réflexion philosophique sur la condition humaine» (p.326).

Cet ouvrage, nous dit l’auteure,

«cherche à accompagner un mouvement qui prend naissance dans la société et dont il existe des signes avant-coureurs, comme on le voit avec l’importance que revêtent aujourd’hui l’écologie et la cause animale, et avec le désir de nombreuses personnes de donner un sens à leur vie impliquant plus de convivialité et de solidarité» (p.326).

Face aux obstacles et aux menaces, une dimension d’espérance est présente dans ce livre: «Elle provient de la certitude qu’un mouvement de fond existe déjà: l’âge du vivant» (p.325).

 

En commentaire

Dans ce livre, Corine Pelluchon nous apporte un éclairage sur l’évolution historique intervenue au cours de ces derniers siècles, de ce qui a été appelé le siècle des Lumières à ce début du 21e siècle où, dans la tempête, se cherchent une nouvelle société, une nouvelle économie, une nouvelle civilisation en forme d’un nouvel âge, un âge du vivant. Elle nous offre une analyse qui s’appuie sur des connaissances approfondies et est éclairée par un renouvellement des perspectives à partir de l’approche philosophique que l’auteure a empruntée pour éclairer successivement de nouveaux champs, ce qui lui permet aujourd’hui de nous offrir une vision synthétique. C’est donc un livre de première importance sur un thème capital.

Les propositions de l’auteure s’appuient sur une réflexion philosophique, une approche phénoménologique, une interprétation historique. Elle se tient à distance d’une inspiration religieuse:

«Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à réfléchir à ce qui peut donner de l’épaisseur à notre existence individuelle. En montrant que l’horizon du rationalisme est le fond commun, qui constitue une transcendance dans l’immanence – puisqu’il nous accueille à notre naissance, survivra à notre mort individuelle et dépasse donc notre vie présente – nous articulons l’éthique et le politique à un plan spirituel, c’est à dire à une expérience de l’incommensurable, sans passer par la religion, mais en nous appuyant sur notre condition engendrée et corporelle qui témoigne de notre appartenance à ce monde plus vieux que nous-mêmes et dont nous sommes responsables. C’est ce que nous avons appelé la transdescendance» (p.35-36).

Un des apports de l’ouvrage est sa mise en évidence du Schème de la domination et de ses conséquences. L’auteure accompagne l’histoire de ce Schème à travers les dérives de la raison instrumentale. Cependant, le phénomène de la domination est majeur dans l’histoire de l’humanité. Il a certes abondé durant la chrétienté, mais l’Évangile a porté un message radical à son encontre. Rappelons la parole de Jésus: «Vous savez que les chefs des nations les tyrannisent et que les grands les asservissent. Il n’en sera pas de même au milieu de vous…» (Matthieu 20,25-28). La proclamation de Jésus «Vous êtes tous frères» (Matthieu 23,8) est puissamment relayée dans les premières communautés chrétiennes. Cette inspiration, restée en sourdine pendant des siècles, n’est-elle pas appelée, elle aussi, à reprendre vigueur à l’âge du vivant?

Et lorsque Corine Pelluchon nous rappelle la corporéité de l’homme, ne doit-on pas en chercher la méconnaissance, non seulement dans une raison absolutisée, mais aussi dans une conception platonicienne reprise dans un regard religieux principalement tourné vers l’au-delà. Dans ce domaine comme en d’autres, des théologiens retissent une proposition évangélique. Ainsi Jürgen Moltmann plaide pour une «spiritualité des sens». Cependant, c’est bien l’incarnation, une fondation théologique, qui appelle les chrétiens à prendre en compte la corporéité.

Si l’idéologie de la domination de l’homme sur la nature n’est pas l’apanage des seules Lumières, si une interprétation de la Genèse biblique a pu être incriminée, une nouvelle théologie envisage un dessein d’harmonie entre Dieu, la nature et l’homme. Nous avons présenté en ce sens la théologie pionnière de Jürgen Moltmann (12). L’encyclique Laudato Si’ porte cette inspiration à vaste échelle (13). De même, l’écospiritualité se développe aujourd’hui rapidement (14).

Ce mouvement participe à l’émergence de cet âge du vivant qui nous est annoncé par Corine Pelluchon. Au début de sa postface (p.325), elle nous invite à l’espérance:

«Cet ouvrage est traversé par l’espérance. Celle-ci ne doit pas être confondue avec l’optimisme, ni avec un vain espoir… L’espérance, qui est une vertu théologique, apparaît dans la Bible aux moments les plus critiques ou après des épreuves redoutables, comme on le voit dans le psaume 22, lorsque David se plaint d’avoir été abandonné par Dieu avant de le louer. Elle se caractérise par un rapport particulier au temps: quelque chose qui va venir, qui n’est pas encore là, mais qui est annoncé et qui, en ce sens, est déjà présent. Ainsi, la dimension d’espérance qui est manifeste dans ce livre provient de la certitude qu’un mouvement de fond existe déjà: l’âge du vivant».

Pour nous, ce texte rejoint le thème de «l’attente créatrice» (15) inscrit par Jürgen Moltmann dans la théologie de l’espérance.

 

Illustration: Corine Pelluchon présentant son livre aux Champs Libres, à Rennes le 20 janvier 2021 (CC BY 3.0).

 

(1) Enlever le voile, Vivre & Espérer, 20 janvier 2021 (à propos de Richard Rohr); Une vision d’espérance dans un monde en danger, Témoins, 13 avril 2020 (à propos de Hope in these Troubled Times de Jürgen Moltmann); Un chemin de guérison pour l’humanité. La fin d’un monde. L’aube d’une renaissance, Vivre & Espérer, 30 décembre 2012 (à propose de La guérison du monde de Frédéric Lenoir); Pourquoi et comment innover face au changement accéléré du monde ?, Vivre & Espérer, 11 avril 2017 (à propos de Merci d’être en retard de Thomas L. Friedman); Comprendre la mutation actuelle de notre société requiert une vision nouvelle du monde, Vivre & Espérer, 11 mai 2016 (à propos de Les clés du futur de Jean Staune); Un essentiel pour notre vie quotidienne et pour notre vie sociale, Vivre & Espérer, 2 septembre 2022 (à propos de Ce qui ne peut être volé de Cynthia Fleury et Antoine Fenoglio); Le film Demain, Vivre & Espérer, 3 juillet 2016;  Animal de Cyril Dion, Vivre & Espérer, 2 décembre 2021; Vers une économie symbiotique, Vivre & Espérer (25 juillet 2018, à propos de L’économie symbiotique d’Isabelle Delannoy); Sortir d’une obsession de l’efficience pour rentrer dans un nouveau rapport avec la nature, Vivre & Espérer, 3 décembre 2022 (à propos de L’âge de la résilience de Jeremy Rifkin).

(2) Corine Pelluchon, L’espérance, ou la traversée de l’impossible, Rivages, janvier 2023.

(3) Sur Leo Strauss, lire Thierry Menissier, Leo Strauss, filiation néoconservatrice ou conservatisme philosophique?, Revue française de science politique 2009/5, pp.873 à 893. Voir également les pages Wikipiedia de Leo Strauss et Corine Pelluchon.

(4) Vrin (Problèmes & controverses), 2005.

(5) PUF (Quadrige), 2014 (2008). Voir la recension de Daniel Vidal dans Archives de sciences sociales des religions 148 (octobre-novembre 2008).

(6) Cerf (Humanités), 2011.

(7) Rivages Poche (Petite Bibliothèque), 2021.

(8) Seuil (L’ordre philosophique), 2018.

(9) Seuil (L’ordre philosophique), 2021.

(10) Rivages Poche (Petite Bibliothèque), 2020.

(11) Raviver les Lumières à l’âge du vivant, AFD (Des nouvelles de demain), 14 janvier 2022.

(12) Un avenir écologique pour la théologie moderne, Vivre & Espérer, 6 janvier 2020.

(13) Convergences écologiques: Jean Bastaire, Jürgen Moltmann, Pape François et Edgar Morin, Vivre & Espérer, 31 juillet 2015.

(14) Réenchanter notre relation au vivant, Vivre & Espérer, 1er janvier 2023 (à propos du livre de Michel Maxime Egger).

(15) «L’histoire présente des situations qui visiblement contredisent le royaume de Dieu et sa justice. Nous devons nous y opposer. Mais il existe également des situations qui correspondent au royaume de Dieu et à sa justice. Nous devons les soutenir et les créer lorsque c’est possible. Il existe également dans le temps présent des paraboles du royaume futur et nous y voyons des préfigurations… Nous entrevoyons déjà quelque chose de la guérison et de la nouvelle création de toutes choses que nous attendons. Nous le traduisons par une attente créatrice…» (Jürgen Moltmann, De Commencements en commencements. Empreinte, dans le chapitre La force vitale de l’espérance, p.115).

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