Les trois temps de l'interculturalité - Forum protestant

Les trois temps de l’interculturalité

«Culture d’Églises ou Église des cultures… Le défi de l’interculturalité»: Le Forum du Défap du 2 au 4 octobre à Sète a été, pour Gilles Vidal qui en a fait une synthèse en clôture, pris entre le temps long de l’écoute et le temps court de l’action.

Visionner la synthèse du Forum du Défap, les perspectives et allocutions des Églises le dimanche 4 octobre sur sa page YouTube. La retranscription ci-dessous conserve en partie le style oral de l’intervention.

 

 

 

Forum Défap Sète 2026Nous n’allons bien sûr pas faire une restitution (totalement impossible) de tout ce qui a été dit, entendu. Mais le groupe des écoutants était là depuis le début pour écouter, scanner, observer ce qui se passe et en même temps essayer de donner des orientations. Le but de notre réunion finale est de sortir avec des orientations, des recommandations. Nous sommes très contents, nous avons tous passé un bon moment, mais il ne faut pas que cela reste de l’événementiel: il faut que l’on puisse avancer sur les questions graves que nous avons abordé.

 

Premier temps: partir de ce qui se vit

Depuis que nous sommes ici, nous avons cheminé, construit ce Forum comme un chemin. Premier temps: dans les groupes, nous sommes partis de ce que les uns, les unes et les autres vivaient. J’ai repris ce qui s’y est dit, que je vous livre ici. J’ai retenu une phrase ou une idée par groupe, avec à chaque fois mon commentaire.

«L’interculturalité, il faut la vouloir.» Très intéressant, car ce n’est donc pas quelque chose d’acquis, qui tombe du ciel. Ce qui m’a fait penser au livre de Dietrich Bonhoeffer sur «la grâce qui coûte» (1). La grâce n’est pas donnée comme ça, sans effort, sans rien faire (ce que l’on croit d’habitude): il y a un chemin qui est de suivre le Christ, de mettre ses pas dans les pas du Christ. Cela coûte, ce n’est ni facile ni évident. Il y a quelque chose comme cela dans l’interculturalité: il faut la vouloir, ça coûte.

«Il y a de belles expériences qui se vivent déjà, de belles rencontres.» Merci, car on pourrait ressortir de ce Forum en se disant que la tâche est lourde: on a entendu des témoignages qui sont lourds, et les problèmes ne manquent pas dans l’Église. Ce qui me fait penser qu’il y a bien sûr des mémoires blessées, des mémoires qu’il faut réconcilier, du racisme systémique… mais aussi de belles et bonnes choses, de la célébration, de la louange.

«L’interculturalité, c’est super… mais il y a des limites. Comment faire face aux difficultés ?» Nous avons souvent entendu qu’il y avait besoin d’espaces où on puisse discuter de cette question de l’interculturalité.

«La tradition, le rite, ça rassure. Et l’ouverture à l’autre est une prise de risque. Il faut faire de l’Église un lieu de résistance et d’expériences.» C’est la question: comment concilier identité et altérité, ce que nous sommes (avec tout ce qui nous a constitué à la fois collectivement et individuellement) et comment nous pouvons aussi évoluer, changer, faire avancer les choses à la fois pour les autres et pour nous, et pour l’Église ? Il y a 3 ans, j’ai été invité à une réunion de la Conférence des Églises du Pacifique, où un groupe a abordé la question de l’inclusion (des LGBTQIA+) dans l’Église. Une pasteure et professeure canadienne a expliqué comment ça se passait dans les universités au Canada, et dans l’Église unie. Et un délégué des Églises (méthodistes) des Samoa s’est levé pour dire: «Dans nos falé (des maisons avec des poteaux en bois, un toit en paille, mais sans murs à cause de la chaleur), nous sommes ouverts à tous les vents mais il faut quand même que les poteaux tiennent». Très belle image: nous sommes ouverts à tout, nous ne sommes pas opposés au changement mais il faut quand même que la maison tienne. C’est le débat entre identité et altérité que nous pose la question de l’interculturalité.

«Il faut accueillir les mémoires, construire un monde ensemble, commun et fraternel.» Ce qui me fait penser aux historiens allemands et français qui ont co-écrit dans les années 2000 un manuel d’histoire qui va de la Première Guerre mondiale à la construction européenne. À chaque page, vous avez d’un côté ce que les Allemands disaient à cette époque, et ce que les Français disaient. C’est quelque chose à réfléchir: comment peut-on co-écrire ensemble de la théologie, des études bibliques, des prédications ? Comment peut-on faire ce travail de mémoires dans la réciprocité et la co-construction. la synergie (comme dit Paul).

«L’interculturel existe entre générations, voisins, continents.» J’ajoute: entre confessions. Cette question de l’interculturalité est peut-être plus large que ce à quoi on pouvait s’attendre. On a parlé d’empilement des identités, et de la question importante de la multi-appartenance.

«Dans l’interculturel, il y a des quiproquos, des incompréhensions.» Mais ils sont compris comme l’amorce de la discussion, du changement, j’ose dire de la conversion de soi et de l’autre. À propos de ces quiproquos, nous avions accueilli à la faculté de Montpellier un pasteur d’Afrique centrale qui avait déjà un doctorat en anthropologie, venait finir sa thèse en théologie et donner des cours. Il a été logé dans un presbytère entre Nîmes et Montpellier et faisait en échange le culte de temps en temps dans la paroisse. Un jour, il voit sur la table trois pots de confiture. Le dimanche arrive et une dame le salue à la fin du culte: «Est-ce que vous avez trouvé mes pots de confiture ?…». C’est parti en vrille: «Ah, c’est vous ? Vous pensez que nous, les Africains, on a pas assez à manger ? Qu’est-ce que c’est que ces trois pots de confiture ? Vous croyez que ça va suffire à nourrir ma famille ?…». Vous imaginez la pauvre dame: elle avait fait ces confitures avec tout son cœur et avec les fruits de son jardin ! C’était un de ces quiproquos qui peuvent arriver à n’importe qui. Et cela s’est soldé par une magnifique réconciliation, parce que ce pasteur docteur en anthropologie («Toi qui es docteur en Israël…», Jean 3,10) a compris qu’il avait fait une énorme boulette, que les codes culturels et l’accueil de l’autre n’étaient évidemment pas les mêmes dans son pays et dans cette partie-là de notre Église. Ce quiproquo a été ensuite le point de départ d’une très belle amitié entre ce pasteur et cette famille.

 

Repères et outils

Voilà ce qui s’est dit dans les groupes. Et ensuite, nous avons cheminé. Nos intervenants ont donné des repères, des notions, identifié les points de crispation, les critères, les outils comme la méthode ÉDTA. Et j’espère que tout le monde (le Défap, l’ÉPUdF, l’UEPAL, l’IPT…) va pouvoir se saisir de ces outils. J’ai entendu que nos Églises ont une grammaire. Mais qui dit grammaire, dit académie. Qui sont nos académiciens et académiciennes ? Qui les nomme pour combien de temps ? Selon quels critères ? Si nous avons une grammaire, il faut l’apprendre et ne pas faire de fautes ! Mais un enseignant vous dira que ce sont justement les fautes qui sont les plus intéressantes.

Nous avons tous beaucoup apprécié les repères socio-anthropologiques qui nous ont été donnés. Et les petites perles: la culture comme «avoir transformé en être» (Lévi-Strauss), l’importance des notions de frontière (qu’il faut évidemment reconnaître, identifier pour mieux la traverser, transgresser), de paradoxe, de filtre, les images du zoo, de la jungle, de la ville, de la Jérusalem céleste ô combien fantasmée ! Mais s’il n’y a pas la justice, ce n’est pas la Jérusalem de Dieu. Merci aussi de nous avoir enrichi avec les notions de socialisation, de transculturation, d’interculturation, de guérazisme …

 

Trois temporalités

La question du temps est ressortie et je ne m’y attendais pas forcément. J’ai entendu plusieurs fois: «Il faut du temps. Écouter prend du temps». Et de l’autre côté, des gens disaient: «Oui mais là, il faut agir. Les colleurs d’affiches sont là et il y a une action urgente à mener». Comment concilier cela ? Il y a environ 12 ans, j’ai été invité dans une grosse paroisse urbaine pour le culte et une conférence. Je rencontre à table des gens du conseil presbytéral, qui comprend une vingtaine de conseillers dont un monsieur africain ou malgache qui me dit: «Je suis là depuis 35 ans, et je viens d’y entrer…». Il faut du temps… mais on l’a pris, quand même ! On pourrait multiplier les exemples. C’est aussi la question de l’autorité, de qui parle et de comment on rentre dans nos instances. J’ai pensé au grand historien Fernand Braudel qui peut nous aider car, pour cette question de l’interculturalité, nous avons des temporalités différentes sur lesquelles il faut jouer.

Il y a un temps immobile, géographique. Vous allez en Crête ou dans les Cévennes et il y a un rocher sous lequel, depuis plus de 2000 ans, un berger vient s’abriter en cas de mauvais temps, avec des moutons autour dans le pré. La géographie dicte cette temporalité immobile. Il y a des cultures, des groupes humains depuis des temps immémoriaux. Et depuis des temps immémoriaux, ces groupes humains se tapent dessus et on se définit toujours par rapport à nos différences et nos ressemblances à l’autre, par rapport au fait qu’on ne veut surtout pas lui ressembler.

Il y a le temps des sociétés, qui un temps intermédiaire et le temps de la mondialisation, le temps des échanges. Nos échanges se sont mondialisés et accélérés grâce aux moyens de communication. Nous n’avons pas tellement parlé de la question des réseaux qui arrive dans cette question interculturelle.

Il y a enfin le temps individuel, le temps des «oscillations brèves», de mon existence, d’une génération. C’est le temps de l’urgence parce que c’est à moi de parler, dire et faire quelque chose là où je suis, où j’ai été mis.

Ces trois temporalités se conjuguent en nous, dans nos vies, nos paroisses et nos institutions. Si on veut se doter d’outils, il faudra se demander s’ils sont adaptés au temps immobile, au temps des sociétés ou au temps individuel. Pour moi, il faut les trois.

Dans notre groupe des écoutants, nous nous sommes demandé: «Qui parle ? Où est-ce que Dieu parle ? Est-ce qu’il parle dans l’Église ? Est-ce qu’il parle hors de l’Église ? Quel est l’élan prophétique de ce Forum ?». Je vous livre la question. On a aussi dit: «On peut faire des choses, mettre en place des outils, réfléchir comment travailler, nous retrouver sur nos différents lieux… Mais au fond, cela ne nous appartient pas. Ça appartient à Dieu. Le résultat appartient à Dieu. Il faut lâcher prise». Ne plus toujours être dans le contrôle, mais penser que si nous allons bien sûr faire des efforts et travailler… le résultat ne nous appartient pas. Nous avons aussi discuté de la zone de confort: nos Églises, nos lieux d’engagement sont souvent des endroits dans lesquels nous sommes bien: nous avons le rythme, la tradition, la grammaire, nos habitudes. L’interculturalité nous pousse hors de notre zone de confort. Nous avons remarqué que les points de crispation sont des points qui concernent aussi l’évangélisation. Il y a donc un lien entre l’interculturalité et l’évangélisation.

Deux questions pour finir. Quels sont les lieux et les espaces pour expliciter sa théologie, les écarts entre le contexte d’élaboration (on fait une théologie à un moment donné) et puis ce qui se vit sur le terrain ? On a parlé de la guérison des mémoires, avec toute une méthodologie. Dans l’Église, il y a une tendance à aller un peu vite et à vouloir guérir les mémoires tout de suite. Mais a-t-on a pris le temps d’abord de les écouter, d’apprendre à en parler selon le point de vue de l’autre ?

 

Illustration: Gilles Vidal lors de la synthèse du Forum du Défap le dimanche 4 octobre au Lazaret (Sète).

(1) Vivre en disciple, Le prix de la grâce, Labor et Fides, 2009.

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