L’accueil de l’étranger: problème d’identité ou question d’humanité ? - Forum protestant

L’accueil de l’étranger: problème d’identité ou question d’humanité ?

«Il faut changer du tout au tout» le «logiciel de fabrication» des lois sur l’immigration. Pour Henry Masson, président de la Cimade (qui s’exprime ici aux Entretiens de Robinson), «la présence de l’étranger» n’a «rien de nouveau» en France, qui doit assumer sa réalité de pays d’immigration.

Conférence de Henry Masson aux Entretiens de Robinson (Identités ouvertes ou repli identitaire ?), le 28 janvier 2024. Compte-rendu rédigé par Renée Koch-Piettre.

 

Rejet et besoin de l’étranger

Rendant hommage à Paul Ricœur, autour de qui furent fondés Les entretiens de Robinson, et se référant à la citation placée en exergue du programme des conférences de l’année, Soi-même comme un autre, Henry Masson confie avoir souvent rencontré le philosophe, autrefois, du temps où il fréquentait l’Oratoire du Louvre.

Le rejet de l’étranger, dit-il, naît d’abord de notre répugnance devant de minuscules écarts dans les usages quotidiens: que par exemple on se lave les mains, ou non, avant de manger. Jésus lui-même a éprouvé cette gêne devant la Syro-phénicienne, dont il a d’abord refusé la requête parce que cette femme était pour lui une étrangère, avant de faire volte-face et d’accueillir sa prière en reconnaissant la force de sa foi (Marc 7,24-30; Matthieu 15,21-28). À côté de ce modèle d’ouverture à l’altérité, la Loi mosaïque prescrit fréquemment une égalité de traitement entre le peuple élu et les étrangers qui vivent en son sein, mais aussi condamne sans appel des populations voisines. Cette ambivalence se lit dans deux mots latins apparentés par l’étymologie, hospes, l’hôte, et hostis, l’ennemi. Celui qui est différent de nous nous remet en cause, à moins qu’il ne serve nos intérêts.

Cependant notre actuelle notion d’étranger naît en même temps que le concept de nation tel qu’il s’élabore à la fin du 19e siècle: il stigmatisait alors les Juifs, les migrants poussés par la misère en Europe du Nord ou les indigènes des colonies, qui exerçaient une concurrence sur le marché du travail et qu’on soupçonnait de menacer la patrie ou l’hygiène….

De fait, la question est d’importance. Une note de la Fondation Jean Jaurès, datée du 24 janvier 2024, rappelle cette phrase du grand socialiste: «Il n’y a pas de plus grave problème que celui de la main d’œuvre étrangère». La gauche, si elle veut éviter de laisser un boulevard à l’extrême droite, devrait se saisir frontalement de cette question qui est d’abord économique et sociale, et non simplement humanitaire.

Il n’y a pourtant rien de nouveau dans la présence de l’étranger dans notre pays. On apprendra, en allant au Musée de l’histoire de l’immigration, que même Louis XIV avait du sang étranger ! La France est une terre d’immigration, notamment depuis le 19e siècle et la Révolution industrielle, parallèle à une faible croissance démographique: la main d’œuvre étrangère s’élevait à 200000 individus à Paris en 1911. Et bientôt, 600000 hommes combattirent dans les troupes coloniales pendant la Première Guerre mondiale. Après la guerre, la reconstruction créa un nouvel appel d’air, cependant qu’affluaient les réfugiés politiques: Russes blancs, Arméniens, Autrichiens, et bientôt 500000 Républicains espagnols qui furent accueillis notamment dans le premier camp géré par la Cimade. La seule immigration industrielle amena un million et demi d’ouvriers, qui arrivaient et repartaient par trains entiers, au gré des organisations patronales, mais marquaient aussi le territoire: citons la construction de la Mosquée de Paris en 1926 et celle de l’hôpital franco-musulman Avicenne, à Bobigny, inauguré en 1935. En 1931, on comptait en France trois millions d’étrangers (6% de la population), dont un million étaient naturalisés. La xénophobie croissait à mesure, et en 1932 une première loi fixa des quotas d’immigration, répartis entre le secteur privé (10% des travailleurs) et les secteurs publics (5%).

Vint la Seconde Guerre mondiale. Après la Libération et jusqu’au premier choc pétrolier, c’est l’État qui cette fois décida de la politique de reconstruction et du contrôle des flux migratoires. Les accords d’Évian (1962) instaurèrent une liberté totale de circulation entre l’Algérie et la France. La réaction ne se fit pas attendre: en 1964, la police créa un premier centre de rétention dans le port de Marseille, sans aucune réglementation judiciaire, pour y rassembler des étrangers en instance d’expulsion. Le scandale éclate en 1975, et c’est le gouvernement Mauroy qui institue en 1981 des centres de rétention administrative gérés selon une réglementation précise: hors contrôle judiciaire, la rétention est alors limitée à 48 heures.

 

La part de la France

La fameuse phrase de Michel Rocard «La France ne peut pas héberger toute la misère du monde…», illustrant la politique de fermeté menée par la gauche, fut prononcée devant la Cimade, mais on a oublié la seconde partie de la phrase: «…mais elle doit en prendre fidèlement sa part». Las ! Lors de la crise économique et sociale de 2009, une large partie des politiques se sont enfermés dans les injonctions de l’extrême-droite sous le prétexte d’en limiter l’influence, et les conséquences en sont aujourd’hui dramatiques.

Oui, la France est un pays d’immigration. Elle en a retiré des apports nombreux, scientifiques (Marie Curie), littéraires, artistiques… Elle compte, en 2021, 7 millions d’immigrés, dont 2,5 millions sont naturalisés, et 800000 sont nés en France. La moitié de ces étrangers est d’origine africaine (et maghrébine à 30%), 32% sont des Européens. La proportion d’étrangers n’était que de 5% en 1946, elle atteint 10,3% en 2021. Il s’agit désormais, pour moitié, de femmes. Cependant on ne peut sans absurdité fermer le robinet. Une politique migratoire restrictive est de toute façon vouée à l’échec.

La France d’ailleurs prend-elle vraiment sa part ? L’Allemagne, où l’on dénombre 25% de la population de l’UE, accueille 36% des nouveaux migrants, quand la France – 15% de la population de l’UE – ne prend qu’entre 3% et 8% des nouveaux migrants. Certes, elle accueille sa part de ses anciennes colonies francophones, mais 4% seulement des Ukrainiens réfugiés dans l’UE. Nous ne sommes vraiment pas le pays le plus accueillant de l’Europe, et même pour les autres Européens nous ne sommes que le 19e ou 20e pays recherché par les candidats à l’immigration.

Or, les migrations vont nécessairement s’amplifier. Le président Macron avait fait des promesses généreuses avant sa première élection, mais on l’a vu appliquer rapidement une politique contraire. Il y avait en 2000 150 millions de migrants dans le monde, ce chiffre s’élève en 2020 à 280 millions, dont 87 millions affluent en Europe: ce qui s’explique autant par l’élévation du niveau de vie dans le monde (il faut de l’argent pour payer le voyage) que par les guerres et la démographie. Qu’en sera-t-il si en 2050 il y a 8 milliards d’hommes sur la terre, pris dans le réchauffement climatique ? Il est impossible de nier ces réalités. C’est un crime de laisser mourir tant de personnes en Méditerranée – le chiffre de 2500 morts en 2023 ne correspond qu’aux seules personnes nommément identifiées, et il faut ajouter ceux qui meurent dans la Manche, ou dans le détroit des Comores… Tout ce qui est fait pour combattre l’immigration aboutit à ces morts et coûte une fortune en raison des bataillons de policiers déployés, tout en constituant la négation criante de nos besoins dans l’industrie, le bâtiment, les services à la personne et l’hôtellerie. Le président du Medef lui-même, après le vote de la dernière loi sur l’immigration, ratifiée ce 26 janvier, affirmait que l’économie aura besoin de 3,9 millions d’immigrés d’ici 2050 !

 

Alors, que faire ?

La Cimade a été fondée en 1939. Son nom est un acronyme pour Comité Inter-Mouvement Auprès Des Évacués: il s’agissait, avant la guerre, de l’évacuation de toute la population résidant entre la frontière allemande et la ligne Maginot. On créa pour eux des camps où des mouvements de jeunes protestants – ainsi Madeleine Barot – ou le pasteur Marc Boegner vinrent apporter un soutien moral. Dès l’armistice pourtant, les camps très vite se vident puis se remplissent à nouveau, cette fois des victimes de Vichy, dont les Juifs. C’est là que Madeleine Barot, secrétaire générale de la Cimade de 1940 à 1956, pérennisa la présence de la Cimade dans les camps d’internement et monta des filières de fabrication de faux papiers et d’évacuation vers la Suisse…

Après la guerre, les camps ne chômèrent pas davantage: ils accueillirent les Allemands arrêtés ainsi que d’autres populations en perdition dans notre pays. L’action de la Cimade épouse alors tous les soubresauts nationaux et internationaux: guerre d’Indochine, guerre d’Algérie (elle géra à cette époque des transports d’argent pour le FLN), réfugiés du Chili après la chute d’Allende (une médaille de solidarité sera prochainement remise par le Chili à la Cimade).

Elle est membre de la Fédération Protestante de France, membre de la Fédération de l’Entraide Protestante, mais reste une organisation laïque, accueillant toutes les bonnes volontés, même si deux pasteurs siègent dans son Conseil. Distincte d’une organisation purement humanitaire, elle travaille à faire avancer la réglementation. Elle compte 2800 bénévoles, 150 salariés en Outre-mer, 100 groupes locaux. Elle reste présente dans 8 centres de rétention et 75 prisons, mais ne gère qu’un seul centre d’accueil, le Centre provisoire d’hébergement (CPH) de Massy, qui accueille des personnes bénéficiant du statut de réfugié. Elle patronne en outre hébergement et atelier de cuisine à Béziers ainsi que le Centre Frantz Fanon qui propose à Montpellier un accompagnement psychique pour les exilés. Elle forme des personnels hospitaliers à l’accueil d’étrangers, ainsi que d’indispensables traducteurs. Elle tâche de proposer une vision de la migration qui tienne compte des réalités, pragmatique et prospective, mais ne renonçant pas à l’utopie. Elle milite pour la régularisation de toutes les personnes déjà présentes en France et intégrées.

Mais, hélas, de nouveaux obstacles viennent actuellement contrarier l’action de la Cimade.

 

Débat: «Ces lois sont de toutes façons incapables d’empêcher l’immigration»

La conférence de Henry Masson rencontre alors les questions du public et y répond.

La loi sur l’immigration qui vient d’être votée est la 21e depuis 1993, à la fois inefficace, injuste et inutile. Alors qu’elle était déjà contestée à l’état de projet gouvernemental, le texte en est devenu bien pire après son passage par le Sénat. En mars 2023, le président Macron avait annoncé deux textes, l’un répressif, et l’autre fait pour plaire à la gauche, mais l’assassinat terroriste de Dominique Bernard le 13 octobre dernier a effacé la mémoire du second. La Cimade est même accusée d’avoir plaidé la cause de la famille ingouche de l’assassin. Des hommes politiques montrent du doigt l’association, les haines, mensonges, injures se déchaînent à son endroit jusque dans une presse respectable comme Le Figaro. Après l’événement, une couche répressive s’ajouta à la loi, comme la suppression de l’AME (Aide Médicale d’État). Le texte est voté au Parlement le 19 décembre 2023. Le Conseil constitutionnel est saisi le 20 décembre, quelque 35 articles sont annulés le 25 janvier pour de simples vices de forme, et, malgré la promulgation de la loi ainsi nettoyée dès le surlendemain, le combat continue, puisque les articles écartés peuvent très bien réapparaître dans des textes réglementaires ou dans de nouvelles lois. Des sanctions sont même prévues à l’encontre des entreprises employant des travailleurs irréguliers.

Le message à l’adresse des migrants, en France et hors de France, est terrible: si nous vous acceptons c’est juste pour boucher des trous, nous n’avons rien à faire de vos difficultés dans vos pays. Quant à la démocratie, qui cède à l’émotion au gré des événements, elle est perdante sur tous les tableaux. On ne traite pas de tels dossiers dans un climat qui n’est pas serein. Les étrangers ne sont pas par nature des délinquants ou des terroristes. Si tant d’entre eux sont actuellement en prison, c’est que lorsqu’on ne peut pas travailler, on est quand même obligé de se nourrir. Mais nos politiques légifèrent sans avoir jamais évalué l’impact des lois répressives précédentes, juste pour faire échec à l’extrême-droite. Or ces lois sont de toutes façons incapables d’empêcher l’immigration. Il faut changer du tout au tout leur logiciel de fabrication. On peut comparer les propos xénophobes de Gérald Darmanin à ce qu’énonçait en 1985 une circulaire de Michel Rocard sur l’État de droit, interdisant d’envoyer au Parlement un projet de loi qui ne respecte pas le droit. C’est l’honneur du politique que de savoir aller contre l’opinion publique, comme le fit naguère Robert Badinter, si encensé aujourd’hui, quand il mit fin à la peine de mort. Mais une logique folle est désormais à l’œuvre et multiplie les problèmes:

La dématérialisation des démarches administratives rend de plus en plus difficile pour les migrants d’obtenir un rendez-vous en préfecture.

Comment traiter la question des mineurs étrangers ?

Les personnes refoulées reviendront de toute façon, poussées par la simple nécessité.

Les murs à Calais raturent le paysage de leurs grillages de plusieurs mètres de haut, au point qu’on ne sait plus qui est enfermé: les étrangers ou les habitants ?

L’impuissance de l’ONU n’empêche pas que se pose la question de la cohabitation sur la Terre dans les cinquante années à venir. Certes, la liberté de circulation et d’installation reste utopique, mais l’immigration continuera: ne serait-ce que parce que la population d’Afrique aura doublé, alors que celle de l’Europe diminuera.

Il est absurde de conditionner l’aide au développement au retour des étrangers dans leur pays d’origine, puisque c’est justement cette aide qui permettrait de les fixer chez eux.

La crise à Mayotte ne doit pas faire oublier que cette île est depuis mars 2011 un département français à part entière, et que son appartenance à la France est plus ancienne que celle du Comté de Nice !

 

Illustration: la Jungle de Calais en 2016 (photo malachybrowne, CC BY 2.0 Deed).

 

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