Rêver, peut-être
Quand une amie se donne la mort, faut-il qualifier cela de folie ? Faut-il appeler le désespoir «mélancolie ou dépression» pour que «tout l’inconnu s’enfuie dans le connu» ? «Trop encore croient que l’on construit dans la victoire; et seulement dans la victoire. Jamais dans l’abandon, jamais dans la défaite ou dans l’oubli.» Or Dieu se plaît à «chambouler nos habitudes mortelles, nos ambitions basses et tordues» et l’impossible «est la seule alternative au violent pragmatisme des faux sages qui pullulent». Dans cette triple méditation sur ce que nous voulons ou croyons vouloir, Lionel Degouy nous voudrait «conscients que toutes ces choses, tous ces mystères, ainsi que la politique, ne souffrent pas qu’on se moque d’eux. Car tout cela engage le monde».
Enfermement
Quelque part en France, une amie, Cécile, a décidé hier, de se donner la mort. La beauté déchirée, cette innocence aux yeux pleinement ouverts devant l’horreur du temps et l’inutile douleur du monde, se voit taxée de folie. Rien que de folie qui, douce ou pas, impose l’internement. Impose l’observation. Pour que tout l’inconnu s’enfuie dans le connu. Mais pour que l’on oublie aussi, hélas, d’appeler un chat un chat. La science est là, c’est sûr. Ainsi, par exemple, bien trop souvent le désespoir est appelé mélancolie ou dépression, et la révolte, nécessairement éparse en ces temps de grand désarroi, porte le nom de délire aigu. Trop encore croient que l’on construit dans la victoire; et seulement dans la victoire. Jamais dans l’abandon, jamais dans la défaite ou dans l’oubli. Inutile de se révolter, inutile de pleurer. Inutile de prier même. Voilà, c’est dit, le débat est clos. Force est pourtant de constater que nous avançons sans bien avoir le temps de nous observer nous-mêmes et que l’autre n’a plus fonction que de nous faire comprendre que l’on vit seul. Alors pourquoi ne pas s’en remettre, exceptionnellement, au simple bon sens et laisser l’évidence de certaines vies se déclarer par les pleurs ou la révolte.
Le médecin psychiatre de Cécile déplore qu’elle n’ait pas, contre son avis, réintégrée à la suite d’une autorisation de sortie, le service psychiatrique dans lequel on avait cru bon de l’interner. Car, selon ce médecin, Cécile serait encore en vie. On peut déplorer qu’il soit si facile aux médecins de confondre cause et effet: Cécile avait peur. Elle avait peur d’y retourner, dans ce service, tout simplement. Par les médicaments qu’on lui donnait elle avait perdu la possibilité d’avoir des enfants; par ces médicaments, ou d’autres, elle avait perdu le droit de faire l’amour, aussi. Ces mêmes médicaments avec lesquels elle s’est donnée la mort. De plus, l’enfermement, non voulu d’elle, et vécu chaque fois si difficilement, était perçu comme une menace par ses fonctions vitales, par sa capacité à imaginer l’avenir autrement que sous la dépendance totale des médecins. Tout cela devait cesser. Selon elle; de façon brutale.
Quand, donc, la psychiatrie comprendra-t-elle qu’elle ne peut rien résoudre, dans ces conditions et avec ces méthodes, du drame existentiel qui la dépasse comme il nous dépasse tous, et qui crée ses angoisses ? Sa raison de vivre n’est pas son savoir mais sa détresse, son ignorance. Il est parfois regrettable qu’elle ne le sache pas. On ne laisse pas souvent passer la légèreté en psychiatrie, et l’Homme n’est Homme qu’en ce qu’il est adulte et volontaire. Que l’on permette un jour qu’il soit possible de n’être rien. Cela comme une alternative à la contrainte, comme un sauvetage aussi. La durée certaine du chemin à parcourir dans cette direction permet d’être tranquille sur la valeur de cette observation. Et en dépit du désarroi qu’à sans nul doute dû provoquer, au sein du service, la disparition de Cécile, on voit tout le danger qu’il y eu dans l’obstination de ses médecins à n’écouter qu’eux-mêmes. Car à la valeur soi disant irréductible qu’ils accordent à la vie, persuadés qu’ils sont d’aimer comme il faut, ils soustraient à celle-ci ce qui en est, pour beaucoup, le sens ultime: le bonheur à tout prix, malgré tout. Et le désir aussi. Il faut donc réaffirmer le droit à tous de librement parler de sa douleur, au moment de sa douleur; il faut réaffirmer le droit de s’effondrer, celui plus encore de pleurer, mais aussi de hurler. Et cela sans qu’il soit trop systématiquement proposé un placement en observation, un internement, appelé presque ironiquement moment de repos. Tant il est vrai que le repos viendrait, assurément, surtout du fait que la bêtise n’assassine plus crânement les gens.
Miracle
Mais le miracle, aussi réel et possible qu’il soit, est une tricherie de Dieu. C’est ainsi qu’il lui plaît de chambouler nos habitudes mortelles, nos ambitions basses et tordues. C’est ainsi qu’il nous fait découvrir la rupture possible avec une vision linéaire du Temps, ou avec la logique, la folie, ou la souffrance intérieur dues aux remords. Et, pour tout cela, j’aime dire la douleur ou même l’orgueil qu’un trop faible amour de soi provoque, et je dis le miracle de la douceur de l’Évangile qui chaque jour nous est donnée. Je dis le miracle du pardon, comment il est rupture dans la haine, comment il est re-naissance ou re-connaissance donnée à chacun, à tous. Je dis le miracle simple et proche de nous, toujours présent, maintenant. Car les Hommes s’aiment autant qu’ils se haïssent. Peut-être même plus encore qu’ils se haïssent. A défaut de miracle, n’y a-t-il pas là mystère ? Je dis comment rien n’est écrit, et comment l’Évangile instaure le doute dans une société de certitudes assassines. Et je cite cet Évangile: «Où est-il le raisonneur de ce siècle ? Dieu n’a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ?». Ou encore: «Pleurez avec qui pleure, soyez dans la joie avec qui est dans la joie». Ou bien encore: «Petits enfants, que personne ne vous égare; celui qui pratique la justice est juste comme celui-là est juste».
Nous avons le devoir de dire comment nous voulons croire en l’impossible. Et comment nous ne voulons croire qu’en l’impossible. Car c’est bien lui, cet impossible, qui est la seule alternative au violent pragmatisme des faux sages qui pullulent. Mais les faux sages, par leur méconnaissance ou l’arrogance qui les ronge, oublient que l’Évangile est source inépuisable de rêves immodérés, démesurés. Il ne faut pas sous-estimer ou avoir peur de cela si l’on veut répondre efficacement au désarroi de nos contemporains, et notoirement à la jeunesse contemporaine. Si nous voulons ne pas esquiver nos responsabilités. Et pour cela il nous faut leur donner, leur offrir à en brûler soi-même, si nécessaire, la parole d’Évangile comme affirmant nos interrogations communes à tous. Ainsi nous leur donnons ce que nous possédons de plus beau: nous leur offrons le doute qui fait que nous croyons, nous mettons en commun nos désarrois et les leurs. En disant l’ignorance qui fonde notre foi, nous leur disons ce voile d’ignorance que nous voulons voir rester comme l’assurance d’une liberté déjà trop atrophiée. C’est alors que l’ombre, derrière ce voile d’ignorance, montre l’incroyable, l’incompréhensible douceur et réconfort qu’apporte la prière silencieuse de l’attente. Et que l’on voit comment partant du nihilisme évangélique si souvent mais facilement décrié – depuis Nietzsche du moins – apparaît soudain toute l’évidence de sa sagesse. Car si du désarroi commun peut naître la prière, il peut émerger aussi des rêves d’impossible. Les impossibles amours nous les avons vécues; qui pourrait nous contredire ? Tous les frileux de l’âme et de tout sentiment que la raison n’accepte pas ?
Amour et pardon
Nous sommes bien face à nos contradicteurs, tant nous avons vécu d’amours et tant il faut redire en témoignage les sentiments qui nous portent encore, jusqu’à la mémoire même des corps ! C’est pour cela que nous devons leur opposer nos projets de société, nos idées, nos concepts, nos grilles de lecture. Puisque la foi que nous avons est incroyablement contemporaine. Et ce qu’elle porte en elle c’est toute une vision de l’impossible. Vision de l’impossible à partir de laquelle nombre de nos libertés présentes se sont réalisées. Comme de nos amours prochaines ou présentes. Si présentes. En Christ. Aussi. D’ailleurs qui donc pourrait nous contredire si nous parlons d’amour ?
Car cet amour et ce pardon, cette compassion, tout comme l’oubli de soi, l’abandon à l’autre, sont des postures éminemment politiques. C’est d’ailleurs l’amour seul qui nous invite à ces postures. Il est, de ce fait, présent en tout ce qui peut faire de nous des femmes et hommes libres. C’est acquis. Et la pertinence des différents messages humanistes face à nos désarrois contemporains pourraient désarçonner bien des consciences, bonnes ou mauvaises, et faire ainsi que l’Homme reconnaisse tout autant la bonté qu’il a reçue que celle qu’il donne. Il faudrait, pour ainsi dire, parler d’amour, de compassion, d’oubli de soi, d’abandon à l’autre, quand on parle politique. Mais également de réconfort. De celui qui donne à tous un toit, une occupation à la hauteur des ambitions de chacun. Ce n’est pas être trop exigeant que de vouloir, en notre temps, que tous nous ayons droit à notre part de dignité. À notre part de bonheur. Ce bonheur si léger, modeste et facile à comprendre.
Cet amour possible, celui de l’humanité, m’est confirmé chaque fois qu’en lieu et place de la colère, j’installe en moi la paix, la paix sereine, la paix de l’abandon. Et je perçois souvent les possibilités qu’il y a d’imaginer un monde fait de cette paix, de cette justice. Or, la justice veut tout. Elle veut l’amour, non pas la haine. Elle veut la paix, non pas la guerre. Elle veut l’apaisement, non pas la douleur. Elle veut la compassion, non pas le jugement. La justice est amour, paix, douceur et attention. Elle veut de cette justice, tout comme l’entière humanité, veut effectivement le bonheur simple d’un amour léger, d’un amour sans détour. Oui, l’amour est immuable et nul ne peut le nier. C’est ainsi qu’il construit notre avenir: finies les haines fratricides, les guerres forcément meurtrières, les jugements sournois, les médisances malsaines.
Il n’est pas nécessaire de démontrer: qui pourrait vraiment dire l’amour ? Et ce pardon, cet oubli de soi, cet abandon à l’autre ? Alors il faut être conscients que toutes ces choses, tous ces mystères, ainsi que la politique, ne souffrent pas qu’on se moque d’eux. Car tout cela engage le monde.
Alors, oui, il faut sans détour parler de politique. Puisqu’en l’occurrence l’amour n’est pas la guerre. Et que l’amour – n’en déplaise a certains, certaines – n’est pas non plus la haine. Or nous disons que si la haine fatigue et finit par achever, l’amour, lui, offre le repos d’éternité comme avenir, présent, passé. Cet amour qui fait si couramment place à la vie. Vie de bohème ou vie tranquille – qu’importe ? C’est la vie de toujours. La vie qui rie, pleure, chante et se lamente. La vie des amertumes, la vie des peurs. La vie des joies. Aussi.
On peut donc annoncer la gloire à venir des femmes et des hommes qui aiment, désirent, avec tout contre eux, pour eux, l’amour de leurs vingt ans – j’entends que nous fîmes tous un jour, une heure, une seconde, l’expérience de l’amour, du pardon, de l’abandon à l’autre. C’est un pari. Qui prend le risque de se mouvoir en certitude: en rien je ne puis nier le fait que j’ai connu l’amour.
Quoi qu’il en soit, il faut être rêveur pour véritablement penser ou repenser nos institutions ! Or le peuple est rêveur. Car, bien que par la force des choses il ait nécessairement les pieds sur terre, il ne faut pas se résigner à voir ce peuple ne jamais lever la tête et se mettre à rêver de jours meilleurs, d’amour de l’autre, d’espoir réalisables.
Encore faut-il y croire un peu. Rêver, peut-être.
Illustration: Filles sur le pont (Edvard Munch, Oslo, 1903, Musée Pouchkine, Moscou).
