Le vivant et sa créativité déroutante

Lorsque l’on compare l’évolution des taux d’incidence par département en matière de Covid-19 et l’application du couvre-feu avant sa récente généralisation à 18 heures, «il est clair qu’il y a une efficacité»… mais pas tout à fait car «une partie de la dynamique de l’épidémie échappe à cette mesure». En effet, «le virus est vivant. Il mute, il utilise les occurrences. Et les sociétés humaines ne sont pas moins, de leur côté, dans l’expérimentation, voire l’improvisation et l’utilisation des occurrences». Une «action par tentatives» qui se généralise face à la pandémie et rappelle le regard de l’Ecclésiaste sur les illusions de l’action.

Texte publié sur Tendances, Espérance.

 

Le développement de l’épidémie de Covid-19 nous confronte, mois après mois, à la logique du vivant, une logique que nous n’avons guère l’habitude de suivre (à moins de travailler dans les professions médicales) et qui nous déroute.

On aimerait bien avoir des réponses nettes et définitives. On aimerait bien savoir, par exemple, si le couvre-feu à 18 heures est utile.

J’ai fait le calcul, avec les données à disposition du grand public, en comparant le dernier taux d’incidence connu, celui du 12 janvier (puisque l’on attend quelques jours afin d’avoir toutes les remontées des tests), et celui du 2 janvier, date à laquelle les premiers couvre-feux à 18 heures ont été instaurés dans certains départements. C’est approximatif comme calcul, car ces taux d’incidence sont calculés, à chaque fois, sur les 7 derniers jours. Mais cela donne quand même une idée. J’ai classé, ensuite, les départements, de la plus faible croissance à la plus forte croissance.

J’ai mis en jaune-ocre les départements où on a instauré le couvre-feu dès le 2 janvier, et en vert les départements où on a instauré le couvre-feu dans un deuxième temps (soit le 10, soit le 12 janvier). Voilà les résultats que cela donne:

Il est clair qu’il y a une efficacité. Un grand nombre des départements où on a instauré le couvre-feu dès le 2 janvier se retrouvent en haut de la liste. Cela dit, la mesure a produit un effet limité sur le Territoire de Belfort, la Nièvre et la Saône-et-Loire. Pourquoi ces trois là? C’est difficile à savoir. Et la mesure n’a, semble-t-il, produit aucun effet dans les Alpes-Maritimes.

Il y a un deuxième effet perceptible. Certains des départements en vert sont assez bien positionnés, alors même que la mesure n’avait pas vraiment eu le temps de faire de l’effet le 12 janvier. On remarque qu’ils sont tous limitrophes de départements qui étaient déjà en couvre-feu avancé. Ils ont donc bénéficié d’un effet de proximité: là où l’épidémie progresse, elle progresse alentour, et là où elle régresse, elle régresse alentour. Le Var, à l’inverse, pour prendre un autre exemple, était limitrophe des Alpes-Maritimes, où l’épidémie continuait à flamber.

Le gouvernement peut donc, à bon droit, dire que le couvre-feu à 18 heures produit de l’effet. Mais il reste une partie de la dynamique de l’épidémie qui échappe à cette mesure. On a invoqué les températures plus basses dans l’est de la France pour expliquer la plus forte contamination dans la moitié est de la France. Mais les Alpes-Maritimes (département le plus touché, à l’heure actuelle) sont, sans doute, un des départements de France où les hivers sont les plus doux. On peut invoquer, pour ce département, la proximité de l’Italie, mais la région limitrophe, la Ligurie, en Italie, n’est pas particulièrement touchée en ce moment.

Au final, il faut plutôt envisager ce qu’on appelle un effet papillon: un événement, ou un moment singulier, ont donné une dynamique particulière à l’épidémie et, ensuite, la contamination engendrant la contamination, cette dynamique a pris de l’ampleur. Une petite cause, au départ, produit un grand effet, à l’arrivée. Un raisonnement du même style est nécessaire pour rendre compte du fait que le département de la Loire a été un épicentre de l’épidémie pendant la deuxième vague: aucune logique de fond n’en rend compte. Simplement, à un moment, l’épidémie reçoit un souffle particulier, même faible et, ensuite, le caractère exponentiel de la contamination fait le reste.

On peut le dire autrement: le nombre de petites causes susceptibles d’avoir, au bout d’un moment, de grands effets sur la dynamique de l’épidémie est fort important. Pour un décideur politique, c’est à s’arracher les cheveux! Un gouvernement essaye de développer des politiques publiques rationnellement pesées: des règles de mobilité (même adaptées à tel ou tel contexte local), des stratégies vaccinales, des gestes barrières. Tout cela produit un certain effet, mais d’autres événements surgissent, à droite et à gauche, qui changent la donne.

 

La vie procède par avancées imprévisibles

Cette situation mouvante et les questions qu’elle soulève renvoient aux travaux anciens, de philosophie de médecine et de la biologie, produits par Georges Canguilhem. Canguilhem n’a eu de cesse, précisément, de lutter contre l’image de l’animal machine forgée par Descartes. Pour lui une machine et un organisme ne fonctionnent pas de la même manière. Je ne cesse, pour ma part, de revenir à son petit texte ‘Machine et organisme’, publié en 1952 dans le recueil La connaissance de la vie (1) qui, au départ, a été le support d’une conférence prononcée juste après guerre. Il m’a inspiré, autant à l’époque où j’étudiais des personnes et des groupes sociaux face à des installations industrielles, que plus tard, lorsque j’ai travaillé sur les réseaux de santé et le vécu, par les malades eux-mêmes, de leur maladie, puis, finalement, quand j’ai travaillé sur l’usage des outils de télécommunication par tout un chacun.

Une phrase résume le propos d’ensemble de ce texte: «La vie est expérience, c’est-à-dire improvisation, utilisation des occurrences; elle est tentative dans tous les sens». C’est exactement ce qui se passe sous nos yeux. Le virus est vivant. Il mute, il utilise les occurrences. Et les sociétés humaines ne sont pas moins, de leur côté, dans l’expérimentation, voire l’improvisation et l’utilisation des occurrences.

On critique volontiers l’improvisation des politiques. Mais, dans certains cas, la meilleure stratégie est de tenter des voies d’action diverses, sans être assuré du succès. De fait, aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’une stratégie globale, face à l’épidémie ait totalement fait ses preuves, en dehors du contrôle autoritaire et massif exercé par la Chine sur les zones de contagion. Pour rester en Europe, tous les pays qui ont semblé mieux s’en sortir que d’autres à un moment donné ont connu des fortunes moins positives par la suite. A long terme, la stratégie vaccinale sera efficace, c’est à peu près certain (cela dit, même dans le domaine des vaccins, l’expérimentation et les tentatives diverses sont de mise; ce qui était tout l’intérêt de tenter diverses options en parallèle). Mais, en attendant, nous sommes immergés dans des tentatives diverses qui, certes, sont pesées au vu de leur efficacité probables, mais restent incertaines, au moins pour partie.

 

L’action par tentatives, une action plus pertinente qu’il n’y paraît

En fait, c’est peut-être une bonne nouvelle!

Déjà, si on veut bien y réfléchir un peu, l’action par tentatives est plus répandue qu’on ne le pense. Tout ce qu’on appelle l’expérience est le fruit de tentatives multiples, les unes fructueuses, les autres infructueuses.
Mais, surtout, l’idée de tentative est la seule alternative crédible à une vision du monde par trop instrumentale et rigide. Et la situation présente interroge donc notre rapport aux autres, aux microbes, à la société et aux choses.

Il existe, à ce propos, dans la Bible, un livre à part qui est le récit d’un technocrate (avant l’heure) revenu de son illusion de maîtrise sur les êtres et les choses. Le parcours, qu’il retrace par écrit, est sinueux et douloureux, mais il finit par parvenir à la conclusion suivante: «Lance ton pain à la surface des eaux, car à la longue tu le retrouveras. Donne une part à sept ou même à huit personnes, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre. Si les nuages se remplissent, ils déversent la pluie sur la terre; qu’un arbre tombe au sud aussi bien qu’au nord, à l’endroit où il est tombé, il reste. Qui observe le vent ne sème pas, qui regarde les nuages ne moissonne pas. De même que tu ignores le cheminement du souffle vital, comme celui de l’ossification dans le ventre d’une femme enceinte, ainsi tu ne peux connaître l’œuvre de Dieu, Lui qui fait toutes choses. Le matin, sème ta semence, et le soir, ne laisse pas de repos à ta main, car tu ne sais pas, de l’une ou de l’autre activité, celle qui convient, ou si toutes deux sont également bonnes» (Ecclésiaste 11,1-6).

On notera que, dans ce passage, l’œuvre de Dieu elle-même est rangée parmi les réalités incertaines. C’est peut-être déstabilisant pour certains d’entre vous. Mais si on regarde comment Jésus parle du Royaume de Dieu, spécialement dans les paraboles de l’évangile de Matthieu, on s’aperçoit que le roi, ou le personnage central des paraboles, agit lui-même de cette manière-là. Il tente, il ne cesse de tenter, de semer, d’appeler. Il y a là un registre d’action décisif dont nous sous-estimons l’importance.

Et, à l’inverse, notre illusion ou notre espoir de maîtrise nous rendent malades. L’épidémie va-t-elle, paradoxalement, nous guérir de cette illusion? Ne soyons pas trop optimiste! En tout cas, elle nous pousse à (re)découvrir, des manières d’agir que nous oublions parfois.

 

Illustration: le premier ministre Jean Castex annonçant le 14 janvier 2021 la généralisation du couvre-feu à 18 heures.

(1) Georges Canguilhem, La connaissance de la vie, Hachette, 1952. Deuxième édition revue et augmentée chez Vrin en 1965. Dernière édition: Vrin, 2000, collection Textes philosophiques.

 

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