Des nouvelles de "l’inter" - Forum protestant

Des nouvelles de « l’inter »

«Rien n’existe pour soi.» Il suffit d’observer un jardin: «profusion de l’œuvre de Dieu» et «interactions omniprésentes entre les végétaux qui se mêlent les uns aux autres, et même avec les petites bêtes qui se faufilent entre eux». Alors que nos raisonnements, nos projets supposent «que le monde, autour de nous, ne va pas répliquer, ni s’en emparer d’une manière inattendue». Une interdépendance obligée que nous «percevons de moins en moins».

Texte publié sur Tendances, Espérance.

 

 

J’ai, récemment, proposé à des personnes (au moins un peu) habituées à lire les évangiles, de prendre au pied de la lettre un passage de l’évangile de Matthieu: observer comment se comportent les oiseaux du ciel et comment poussent les fleurs des champs. À charge, pour chacun, ensuite, de faire résonner, dans son quotidien, le message de Jésus. Point n’est besoin d’aller loin. Un jardin urbain de 300 m2 a suffi.

J’ai été passablement surpris de voir qu’après une petite heure d’observation méditative, deux points forts convergents sont ressortis:

d’une part, la profusion de l’œuvre de Dieu, qui ne fait rien à moitié, les fleurs surgissant à droite et à gauche, dans une variété insoupçonnée au premier regard;

d’autre part, les interactions omniprésentes entre les végétaux qui se mêlent les uns aux autres, et même avec les petites bêtes qui se faufilent entre eux.

Rien n’existe pour soi dans cet environnement et le sens de l’ensemble est bien plus facilement perceptible que le poids de chaque détail.

Aucune des personnes concernées n’avait une formation de botaniste, mais c’est le simple spectacle des entrecroisements multiples qui leur est apparu comme une évidence.

 

Nous avons des raisonnements trop autocentrés

Par contraste, cela m’a montré à quel point les raisonnements ordinaires ignorent les rétroactions. On fait des projets en supposant que le monde, autour de nous, ne va pas répliquer, ni s’en emparer d’une manière inattendue, ni se modifier suffisamment pour leur faire perdre leur pertinence. C’est le drame, on l’a souvent dit, de l’innovation technique qui isole un problème, lui trouve une solution et constate, avec surprise, qu’elle a fait surgir un autre problème. Les stratégies militaires foireuses des potentats internationaux actuels semblent se déployer, elles aussi, dans des enceintes feutrées, coupées du monde extérieur et découvrir avec stupeur que leur cible ne réagit pas comme elles l’avaient conçu. Même les témoignages ex post de personnes qui ont été proches du pouvoir et qui ne maniaient pourtant pas des raisonnements simplistes, exposent à quel point il est difficile, lorsque l’on prend une décision, de penser au coup d’après. Le rythme des défis qui se succèdent les uns aux autres empêche de prendre du recul.

Or, ceux qui pratiquent un sport de combat savent combien il est important de porter attention aux gestes de l’autre. Et même en dehors de tout contexte agonistique, il est clair qu’un dialogue ne vaut que par ses rebonds, chacun utilisant l’élan que lui donne son interlocuteur pour avancer. On ne convainc personne, en parlant, mais on parvient, de rebond en rebond, à une vision des choses renouvelée.

 

Les limites de la notion d’auteur

Par ailleurs, on fait porter trop de poids sur l’individu. Et, en fait, dans tous les domaines, on survalorise la notion d’auteur. Or, même un créateur particulièrement original ne vaut que parce que ses œuvres sont reprises par d’autres, redigérées, appliquées à d’autres contextes. En art, par exemple, on s’intéresse depuis un moment à l’importance de la réception. Et beaucoup de réalisations pérennes et dignes d’intérêt sont, de fait, le résultat d’interactions complexes entre des acteurs multiples. Pour reprendre ma métaphore végétale, il n’y a pas de champ de fleurs sans fleur. Mais ce même champ est le produit d’interactions entre plusieurs espèces: il est plus que l’addition des fleurs singulières.

 

Que devient l’inter aujourd’hui ?

Le paradoxe est que la plupart des systèmes techniques aujourd’hui reposent sur des interactions innombrables et continues, pour les créer, pour les mettre au point et même pour les faire fonctionner. Mais on ne perçoit nullement l’importance de ces chaînes de coopération interminables. Je dirais même que tout est fait pour les segmenter et parvenir à une définition individualiste et additive du travail.

Nous sommes dépendants les uns des autres, mais nous le percevons de moins en moins. Ce qui saute aux yeux quand on observe tranquillement un simple bout de jardin est masqué par des médiations techniques qui nous donnent l’illusion de notre autosuffisance. Or, même si on ne croit pas au Dieu créateur, il faut rappeler qu’une société qui s’imagine comme un rassemblement d’individus qui se cotisent, simplement, pour financer une protection commune est très faible. Elle tiendra bon contre des envahisseurs, peut-être, mais elle se videra irrémédiablement de l’intérieur.

Je vous encourage: allez passer une heure dans n’importe quel jardin, vous comprendrez.

 

Illustration: fleurs (photo François Bianco, CC BY-SA 2.0).

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