Le Covid, révélateur de nos fragilités collectives

«Les distributions alimentaires voient se présenter des personnes qui n’auraient jamais pensé en arriver là: des artisans, des auto-entrepreneurs, des intermittents, des étudiants…» La crise sanitaire «aggrave encore la situation de ceux qui étaient déjà en difficulté» et  met entre autres en évidence, comme le montre le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre, les insuffisances de la politique du logement pour laquelle l’effort public est au plus bas depuis 40 ans.

Texte publié sur Blog pop.

 

 

Pour ceux qui en douteraient encore, les conséquences sociales de la crise sanitaire sont réelles et se manifestent de plus en plus clairement. La radio ce matin parle des étudiants en souffrance psychique pour lesquels le gouvernement a décidé un chèque aide psychologique. Suivre des cours en solitaire dans une chambre universitaire ou personnelle, ne plus pouvoir rencontrer d’autres jeunes, ne plus pouvoir échanger en groupe, pèse sur le moral et amène décrochage d’étude et perte de sens. D’autant que beaucoup de jeunes qui payaient leurs études avec des petits boulots les ont perdus et que le marché de l’emploi, déprimé, n’est pas à la veille de leur permettre de retrouver ce complément financier.

La Fondation Abbé Pierre qui, comme chaque début février, présentait il y a quelques jours son Rapport 2021 sur le mal logement (1), insistait sur les conséquences parfois dramatiques pour les plus faibles de cette crise sanitaire qui nous touche tous. Pour la première fois, la Fondation a été amenée à aller au delà de sa mission habituelle centrée sur le logement pour répondre aux besoins alimentaires de personnes qui s’adressaient à elle. Les demandes auprès du Secours populaire, des Restos du cœur ou de la Banque alimentaire ont explosé (2). Toutes les associations le disent, cette crise sanitaire aggrave encore la situation de ceux qui étaient déjà en difficulté. Le nombre de personnes allocataires du RSA s’est envolé.

 

Le cumul des difficultés

Les distributions alimentaires voient se présenter des personnes qui n’auraient jamais pensé en arriver là: des artisans, des auto-entrepreneurs, des intermittents, des étudiants… Ce sont ces mêmes personnes que l’on retrouve avec des impayés de loyer, qui ont considérablement augmenté, et des assignations en justice. Nombre d’entre elles, qui n’avaient pas de difficultés avant la crise, ont sollicité le fond d’urgence débloqué par la Fondation Abbé Pierre qui écrit: «Il est à craindre que les difficultés économiques des ménages apparaissent avec encore plus de netteté dans les mois à venir» (3). Au printemps 2020, les banques avaient facilité les reports d’échéances de crédit mais cette période touche à sa fin. La Banque de France s’attend à une hausse des dossiers de surendettement de personnes qui ne peuvent plus payer des charges devenues trop lourdes (4). Si le nombre d’expulsion s’est ralenti en 2020 du fait du confinement, les risques sont énormes pour la fin de la période hivernale en juin prochain. L’État fera-t-il respecter la loi DALO (sur le Droit au logement opposable) qui interdit les expulsions sans solution d’hébergement des personnes?

Dans son rapport 2021, la Fondation Abbé Pierre met en évidence des paradoxes qui interrogent nos logiques sociales: tandis que le nombre de personnes sans domicile a doublé depuis 2012 (et triplé depuis 2001!) (5), on assiste à une baisse du nombre de logements sociaux financés. Alors que l’État s’était engagé à produire 150000 logements sociaux par an ce chiffre n’a jamais été atteint depuis 20 ans, on est même tombé à 95000 en 2020. Au total, c’est un déficit cumulé de plus de 1 million de logements qui fait cruellement défaut aujourd’hui (6).

Cette réduction de l’offre de logements a des conséquences sur la possibilité des ménages de trouver une réponse à leurs besoins, ce qui génère à son tour une moindre mobilité et une difficulté d’accès à un logement pour les personnes qui en sont démunies. La Fondation Abbé Pierre note qu’il y a eu 100000 attributions de logements en moins en 2020. Si l’on ajoute à ce tableau déjà sombre le ralentissement de la construction, qui affecte autant la production sociale que privée, on voit que c‘est toute la chaîne du logement qui est enrayée.

 

L’État à rebours des besoins

En pourcentage du PIB, qui mesure notre production de richesse, l’effort pour le logement n’a jamais été aussi faible depuis près de 40 ans! Le logement n’est manifestement plus une priorité et ne l’est pas pour ce gouvernement! La dimension sociale ne semble d’ailleurs pas non plus sa préoccupation. Alors que l’on constate que les inégalités se creusent, moins de 1% des sommes consacrées au plan de relance sont affectées aux plus démunis (7). Et ce ne sont pas les 3 milliards pour la rénovation urbaine, annoncés à grand renfort de médias, qui changeront la problématique car, on le sait, les financements courants se font au détriment des zones les plus pauvres (8).

Dans son message introductif, Laurent Desmard, président de la Fondation Abbé Pierre disait: «Ne pensons pas que cette crise ‘finira bien par passer’ car ses séquelles risquent d’apparaître pendant longtemps encore. Regardons plutôt ce qu’elle révèle de nos fragilités, de nos insuffisances collectives, comme de nos forces politiques, associatives, citoyennes et nos capacités à venir en aide aux plus souffrants».

Heureusement, grâce à la solidarité qui s’est manifestée et que l’on constate dans les Fraternités de la Mission populaire et ailleurs, des liens continuent à maintenir le tissu social et à éviter que notre société ne parte à la dérive. Mais cette crise révèle une fois de plus que la construction d’un monde plus solidaire et plus respectueux de notre planète est indispensable et urgent.

 

Sylvain Cuzent est vice-président du Comité national de la Mission populaire évangélique de France et président de la Frat’aire du Pays de Montbeliard.

Illustration: distribution de colis alimentaires aux étudiants à Marseille en octobre 2020.

(1) À consulter sur le site de la Fondation Abbé Pierre: L’état du mal-logement en France 2021 (rapport complet) et le dossier de synthèse, 2 février 2021.

(2) Les demandes d’aide au Secours populaire en Seine-Saint-Denis ont augmenté de 45% mais le phénomène touche également les zones rurales comme le souligne l’historienne Axelle Brodiez-Dolino (CNRS/Centre Norbert Elias): ‘Comment l’épidémie fait-elle exploser la pauvreté?’ , CNRS, 14 janvier 2021.

(3) L’état du mal-logement en France 2021, p.25.

(4) En septembre 2020, selon le Baromètre de la pauvreté (vague 14) – Quel impact de la crise sanitaire sur la précarité en France? (Ipsos/Secours populaire), 18% des sondés déclaraient vivre à découvert et 8% craignaient de basculer dans la pauvreté (voir p.9).

(5) La Fondation Abbé Pierre estime à 4,1 millions le nombre de personnes sans logement ou mal logées et à 12,1 millions celui des personnes fragilisées d’une façon ou d’une autre par la crise du logement: mal logement, impayés, charges trop lourdes, surpeuplement, précarité énergétique… Soit près de 15 millions de personnes, un quart de la population française!!!

(6) Si la ministre du logement s’est engagé auprès de la Fondation Abbé Pierre à produire 250000 logements au cours des deux prochaines années (c’est à dire 25000 de moins chaque année que l’objectif de 150000!), on est loin d’une politique de rattrapage des besoins! Les chiffres sont ceux du ministère de la cohésion des territoires et du logement.

(7) 800 millions sur un total de 100 milliards!

(8) Dans un rapport, la Cour des comptes pointait qu’un écolier parisien coûte plus cher à la collectivité qu’un écolier de Seine-Saint-Denis. Voir l’article de Maryline Baumard, ‘École: les moyens attribués renforcent les inégalités’, Le Monde, 12 avril 2012.

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