« Circuler entre des mondes différents »

Le spécialiste de la laïcité, sociologue des religions et historien du protestantisme, questionne son itinéraire hérétique et s’interroge : la révolte du jeune homme qu’il était est-elle intacte chez l’homme d’aujourd’hui intégré dans la bonne société ? Extraits d’Une si vive révolte.

 

« Ai-je trahi Jean-Ernest [mon prénom enfant] ? »

« Quelque temps après, je confiais à mon journal intime : « Je me suis souvent senti une étrange et profonde communion avec tous les méprisés du monde. Je me suis demandé pourquoi je n’étais pas l’un d’eux. Pourquoi je n’étais pas né fils d’ouvrier, ou noir, ou juif. Sans doute est-ce pour les défendre, pour proclamer hautement leurs droits. » Il s’agissait de ne pas finir comme ces « personnes qui ont approché la Vérité et qui, ensuite, par lâcheté inconsciente, se sont laissé aveugler par tous les prétextes du monde ». Beaucoup d’ados pensent ainsi. Or à cet âge, on a surtout le droit de se taire. C’était encore plus vrai à cette époque : la majorité ne s’obtenait qu’à 21 ans, la télévision n’avait pas encore passé son rouleau unificateur. Le monde des grandes personnes se croyait totalement différent de celui des gosses. (…)

Suis-je devenu un représentant de la bonne société ? Ai-je trahi Jean-Ernest [mon prénom enfant] ? Mon passé me demande des comptes avec la force de conviction d’un ado intraitable, qui susurre : « Alors, ce n’était que cela ? Des velléités de révolte, pour mieux s’attiédir ensuite, devenir un monsieur convenable ? Un schéma classique ! Ce n’était vraiment pas la peine de se croire si différent des grandes personnes pour finir platement comme l’une d’entre elles, céder à de piètres honneurs. Jean, qu’as-tu fait des rêves et des espoirs de Jean-Ernest ? Ne les as-tu pas allègrement piétinés ? As-tu vendu ton âme pour un plat de lentilles ? » (p. 10).

 

« Toute réussite sociale est-elle mauvaise ? La marginalité constitue-t-elle une valeur en soi ? »

« Le tournant des seventies constitue un moment d’incertitude. Le retour sur terre des artisans de Mai 68 n’est pas simple. Inquiet, je constate ce qui advient à des compagnons de route. Pour certains, l’aventure se termine en impasse tragique : trois amis se suicident, source de grande tristesse et de perplexité. D’autres survivent par de petits boulots, deviennent des pères et mères de famille poids moyens, affirmant « avoir jeté par-dessus bord leurs illusions de jeunesse ». D’autres, enfin, surenchérissent dans les gages donnés à la société établie. La police se montre de plus en plus répressive et, lors des dernières manifs de l’après Mai, on trouve plus de policiers que de manifestants ! Ces années sont vécues dans la phobie de la répression. (…)

Faut-il devenir des soixante-huitards attardés et vieillissants, anciens combattants ressassant d’antiques luttes ? Faut-il abandonner la contestation, se montrer dynamiques et fonctionnels ? Doit-on passer de la révolution au réformisme de la nouvelle gauche ? Toute réussite sociale est-elle mauvaise ? La marginalité constitue-t-elle une valeur en soi ? Ces questions taraudent longtemps celles et ceux qui, au cours des années soixante, ont construit Mai 68 sans le savoir. Je ne veux pas abandonner l’espoir d’une transformation de la société, me ranger. Je refuse de m’inscrire dans la mouvance du Parti socialiste, né à Épinay en 1971 : il est trop social-démocrate et lié à une conception classique de la politique. Quelle serait alors la voie étroite où l’on trie sans renoncer à ses fidélités de jeunesse ? » (p. 117)

 

« Répéter, à près de 40 ans, ce que l’on a écrit à 20 ou 25 ans ne serait plus dire la même chose »

« J’écris alors : « Répéter, à près de 40 ans, ce que l’on a écrit à 20 ou 25 ans ne serait plus dire la même chose. » Pour ne pas être « du tape-à-l’œil, une contestation doit chercher toujours plus à maîtriser la complexité des structures, des situations, des événements ». Avec mon statut de professeur, les questions de l’adolescent Jean-Ernest sur les risques de s’intégrer à la société des gens bien prennent de la pertinence, même si je ne me suis pas retiré dans la tour d’ivoire d’une pure scientificité. (…)
À la police idéologique de la fin des années 1960 succède une indifférence où personne ne me reproche une certaine réussite sociale. À moi de ne pas la considérer comme normale, de la vivre comme un levier pour continuer à me battre pour une société moins injuste. » (p. 138)

 

« Désormais, je dois jouer selon les règles »

« Réfléchir à l’ambivalence du pouvoir, c’est se préparer à l’affronter afin que le pouvoir sur soit subordonné au pouvoir de. Cependant, comment casser l’aliénation des rapports humains créés par les structures hiérarchiques ? Et posséder un peu de pouvoir signifie composer avec ceux qui en ont davantage. Désormais, mes interlocuteurs vont être des acteurs de la société dominante. Des personnes, pour beaucoup, intelligentes, agréables… Là gît le danger le plus insidieux : cette société d’élites possède son fonctionnement propre, ses logiques culturelles, ses modèles tacites de savoir vivre, d’être autre que les anonymes. (…)

Désormais, je dois jouer selon les règles. Comment ne pas être englobé par elles, ne pas trop les intérioriser ? Certaines paroles portent. Je ruminerai à différentes reprises le propos de mon père : « Quoi que tu deviennes, n’oublie jamais que nous sommes du peuple. » (p. 153)

 

« C’est l’histoire d’une génération, portée par la vague des années soixante, et dont chaque membre a dû bricoler, à sa manière, la suite de sa vie »

« Ce récit raconte comment un jeune homme, révolté par le conformisme social, contestataire au moment de la guerre d’Algérie, révolutionnaire pendant l’avant et l’après-Mai 68, a tenté d’atterrir dans la société plate et normale, d’y trouver sa place, sans totalement oublier ce qu’il avait perçu. A-t-il réussi ? Voilà une autre histoire. Mais c’est un peu l’histoire d’une génération, portée par la vague des années soixante, et dont chaque membre a dû bricoler, à sa manière, la suite de sa vie. Peu l’ont racontée. Il l’a fait à ses risques et périls. Peut-être est-ce là le premier intérêt de son récit. (…)

Comment se reconnaître semblable aux autres, sans perdre totalement ce qui vous avait construit différent ? Comment être un individu, goutte d’eau dans l’océan des humains, et, pourtant, une individualité ? Que faut-il accorder au conformisme lié au vivre-ensemble, à son hypocrisie structurelle ? (…)

À la fin d’un film de Charlot, Charlie Chaplin est poursuivi par la police des États-Unis (l’ordre de la société dominante), et par des bandits mexicains (l’ordre de l’ombre, du refus, dont les règles sont tout aussi contraignantes). Pour échapper à ces deux systèmes répressifs, il marche en ayant un pied de chaque côté de la frontière. Belle et impossible liberté ! Avoir le moins possible de connivence, garder une distance à l’égard des satisfaits dominants comme des rebelles établis, ne pas essentialiser les divers codes ; circuler entre des mondes différents. Vivre en tension contestation et pluralisme, engagement et objectivation : peut-être ainsi être en mouvement, rester un SDF : sans dogmatique fixe. » (p. 224)

Une si vive révolte, Jean Baubérot, éditions de l’Atelier.

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