La croissance, poison du progrès humain
«Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste», a dit un économiste. La catastrophe écologique en cours, mais aussi les troubles causés par la dépendance aux outils numériques nous rappellent que s’il y a progrès, il doit rendre «les humains plus humains et plus responsables». Et que la croissance n’est donc pas le progrès.
Journée du Mouvement du Christianisme social (Commune théologique du Sud parisien) Progrès technique, progrès humain le 11 octobre 2025 à l’Institut protestant de théologie de Paris. Lire l’introduction de Philippe Kabongo Mbaya et les interventions de Bernard Piettre et James Woody.
Le discours politique et économique actuel fait de la croissance la nécessité absolue pour la bonne marche de la société. Mais la violence sociale et écologique du système économique et son incapacité à se réformer nous invitent à rechercher les voies de son dépassement. Il semble que notre société ait perdu la notion de limites.
Les limites de la croissance
Personne ne peut remettre en cause les énormes bienfaits que le progrès a amenés avec lui: progrès de l’hygiène et de la médecine, diminution des famines dans le monde, amélioration des conditions de vie des habitants, progrès dans l’éducation et dans la connaissance. C’est vrai pour certains mais pas pour tous !
Il ne faut pas confondre le progrès et la croissance, sujet dominant le discours économique de notre société.
La décennie 1970 est celle qui s’avère la plus critique et attire l’attention sur les dégâts qui accompagnent la croissance. En 1972, des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology, dont les Meadows, publient Les limites de la croissance, document qui va devenir un best-seller mondial. L’équipe met en évidence que la croissance perpétuelle conduira tôt ou tard à un dépassement des limites matérielles, suivi d’un «effondrement».
L’économiste Kenneth Boulding est célèbre pour avoir dit: «Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste».
Si elles sont le théâtre d’une remise en cause du processus de croissance, les années 1970 voient aussi se déployer les critiques de l’indicateur de référence qui permet précisément de calculer la croissance: le PIB, produit intérieur brut.
De nombreux éléments ne sont pas intégrés dans le PIB. Le PIB ne prend pas en compte certaines conséquences dramatiques des activités humaines, en particulier l’érosion galopante de la biodiversité ou le développement des inégalités, alors que des événements tragiques, comme émeutes, accidents, inondations, incendies, augmentent le PIB. Ces critiques reprendront à la fin des années 1990, avec un courant français visant à promouvoir d’autres indicateurs de richesse, par exemple Au-delà du PIB. Pour une autre mesure de la richesse, de Dominique Méda. Le PIB mesure la productivité, mais reste totalement insensible à l’évolution du bonheur. Il faut dire que celui-ci est difficilement mesurable. Pourtant le Bhoutan, petit pays d’Asie, a choisi de faire augmenter son «Bonheur national brut» plutôt que de s’intéresser à son PIB.
Croissance et profit
Le moteur de la croissance est le profit dans une société capitaliste.
Le profit privé, qui n’est pas recherche du bien commun, est l’alpha et l’oméga du capitalisme, notre système économico-politique actuel. Aujourd’hui, l’économie, animée par la course au profit, incite chacun à la consommation et même à la surconsommation, grâce à la publicité agressive. Les bénéfices sont captés par un petit nombre qui s’enrichit au détriment des plus faibles. Les inégalités sont criantes et augmentent. On le voit en faisant le parallèle entre l’évolution du capital des plus grandes fortunes, multiplié par 6 en 10 ans, avec le nombre de repas servis par les Restos du Cœur, qui a doublé en 10 ans. Le nombre de milliardaires est passé de 67 il y a 10 ans à 147 aujourd’hui. D’autre part, cette surconsommation entraîne le gaspillage et se fait en particulier au détriment de l’environnement.
Croissance et environnement: écologie et néolibéralisme sont incompatibles
L’écologie, à l’instar du social, ne s’accommode pas du libéralisme économique dans lequel nous vivons.
L’écologie engage le long terme et le collectif: deux dimensions que le marché et la recherche du profit à court terme sont bien en peine d’assumer.
L’écologie exige de relocaliser drastiquement certaines productions et de privilégier les circuits courts: cela passe par la domestication de la finance, le contrôle des mouvements de capitaux et la remise en cause du libre-échange. Elle suppose un vaste plan de soutien pour les transports collectifs, la rénovation énergétique des bâtiments ou bien encore la recherche en faveur des énergies renouvelables, car la réduction de la consommation énergétique – en tout premier lieu – et le développement des énergies renouvelables sont indispensables.
Les nombreux exemples d’échecs des ministres de l’Environnement successifs font apparaître au grand jour l’impossibilité de mener des réformes écologiques dans le système actuel. Or citoyens, experts et scientifiques le clament: l’écologie est l’enjeu du 21e siècle. Pas un enjeu parmi d’autres: l’écologie est centrale et incontournable pour qui aspire à une vie meilleure et harmonieuse entre les humains et les millions d’espèces avec lesquelles ils cohabitent sur cette planète. En février 2021, le Tribunal administratif de Paris a reconnu la responsabilité de l’État français dans les manquements en matière de lutte contre le réchauffement climatique et le non-respect de ses engagements.
Le néo-libéralisme qui, depuis quarante ans, a envahi nos esprits, nous paralyse en laissant croire, par exemple, que les banques sont au service de l’intérêt général. Nos banques possèdent des milliards d’actifs dans leurs comptes, dont la valeur s’effondrerait si nous prenions au sérieux l’urgence de renoncer aux énergies fossiles; elles sont donc opposées à la transition écologique. Pourquoi s’étonner dès lors si, en portant des banquiers au pouvoir, nous ne parvenons pas à faire le moindre progrès en faveur de la décarbonation de nos économies ?
Deux effets catastrophiques de la croissance: le réchauffement climatique et le déclin de la biodiversité
Les activités humaines sont à l’origine d’un réchauffement global de l’atmosphère, des océans et des terres. Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), fondé en 1988, est un lieu d’expertise collective visant à synthétiser les travaux menés dans les laboratoires du monde entier. Le 6e rapport d’évaluation, publié en 2023, conclut à une augmentation des risques par rapport au 5e rapport d’évaluation de 2014 (vagues de chaleur, précipitations extrêmes, sécheresses, fonte de la cryosphère, changement du comportement de nombreuses espèces…), en parallèle avec l’augmentation du CO2, principal gaz à effet de serre. Il établit que 3,6 milliards de personnes vivent actuellement dans un environnement «hautement vulnérable au changement climatique», par exemple en Somalie, au Zimbabwe, au Niger.
Entre 2010 et 2020, la mortalité due aux inondations, aux sécheresses ainsi qu’aux tempêtes a été 15 fois supérieure dans les pays très vulnérables par rapport aux pays peu vulnérables.
Il faut préciser que ce sont les pays les plus pauvres, qui émettent le moins de CO2, qui sont les plus impactés par le réchauffement climatique.
L’effondrement de la biodiversité est dû à la déforestation, à l’agriculture intensive, à la surexploitation des espèces, à la pollution chimique, autant de facteurs liés directement à la croissance.
Quelle est l’évolution du changement climatique ?
2024 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée, et pour la toute première fois, la température moyenne mondiale a dépassé la limite de +1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle (ligne rouge fixée par l’Accord de Paris en 2015).
Alors que chaque année est marquée par ses records de chaleur, de sécheresses et d’inondations, les politiques des gouvernements, toujours liées au PIB, restent largement insuffisantes. L’échec retentissant de la COP29 (novembre 2024) et les coupes budgétaires prévues par la France pour 2025 concernant la transition écologique ne font que témoigner de ce déni climatique dangereux. Quant aux États-Unis, Donald Trump a déclaré sortir de l’Accord de Paris et relancer l’exploitation des énergies fossiles.
Deux exemples de facteurs agissant sur le réchauffement et la biodiversité
La déforestation
Elle est un des facteurs aggravants du réchauffement climatique ainsi que de la perte de la biodiversité, et elle est principalement due à la croissance. Au cours des quatre dernières décennies, les forêts ont atténué les effets des changements climatiques en absorbant environ un tiers du CO2 émis par les activités humaines. Les forêts fournissent un habitat à près de 80% des espèces d’amphibiens, à 75% des espèces d’oiseaux et à 68% de mammifères. La déforestation entraîne la fragmentation et la disparition des habitats naturels.
Dans la grande majorité des cas, les forêts sont coupées pour la mise en place d’activités agricoles discutables, pour l’expansion urbaine, l’exploitation minière et le développement d’infrastructures (par exemple l’autoroute A69 Castres-Toulouse, 70 km pour gagner 14 minutes, toujours plus vite…).
Le plastique et ses déchets
Le plastique est durable et résistant, économique, ce qui le rend utile dans de nombreux domaines. Les emballages plastiques sont légers et pratiques. Mais…
– Le plastique aggrave le changement climatique.
Il est fabriqué principalement à partir de combustibles fossiles. Tout au long de sa vie, il produit des gaz dangereux. La production mondiale de plastique ne cesse d’augmenter, elle pourrait doubler dans les 10 à 15 prochaines années et tripler même d’ici 2050. On estime qu’alors il y aura plus de plastique que de poissons dans les océans.
D’après l’IPBES, le GIEC de la biodiversité, chaque personne absorbe 5 grammes de plastique par semaine.
– Le plastique nuit à notre santé et il nuit à la biodiversité.
Les animaux, notamment marins, peuvent se blesser ou mourir en s’emmêlant dans les déchets en plastique. Ils peuvent aussi ingérer des plastiques et des microplastiques. Une fois entrées dans la chaîne alimentaire, ces substances vont ensuite affecter de nombreux autres animaux.
Seulement 15% des déchets plastiques sont collectés pour être recyclés, 25% sont incinérés et 60% sont mis en décharge, sans remords. On retrouve des microplastiques partout.
Il est nécessaire de contraindre les industriels à réduire la production de plastique en favorisant l’utilisation de matériaux alternatifs et la conception de produits durables.
En août, à l’initiative de l’ONU, 184 pays se sont réunis pour parvenir à un traité international contre la pollution plastique; après 10 jours de discussion, le résultat fut un fiasco !
Heureusement, un peu partout, des initiatives citoyennes se saisissent du problème et permettent de garder espoir.
Croissance et société
Il y a des outils modernes, fruits des avancées technologiques, dont on commence à voir les dangers: il s’agit des écrans, téléphones, ordinateurs, tablettes. Ils sont très utiles, mais s’ils sont dans la case progrès, n’y a-t-il pas un problème de croissance ?
D’après un sondage Ifop en 2013:
71% des Français pensent que la place prise par les écrans dans leur vie quotidienne nuit à la qualité des relations humaines.
59% des Français se sentent dépendants de leurs outils numériques et 69 % d’entre eux se disent préoccupés par la place prise par les écrans dans la vie de leurs enfants.
Une «alerte», signée par «50 experts de la santé psychique», précise:
«L’usage abusif d’écrans induit une hyper-sollicitation permanente, source de stress et de fatigue. Il nous prive du temps de repos, de réflexion et de présence au monde indispensable au bien-être et au bien-penser».
Un grave problème: la santé mentale des jeunes
Dans son ouvrage à succès aux États-Unis qui vient d’être traduit en français, Génération anxieuse, le psychologue social et professeur d’éthique américain Jonathan Haidt établit un lien direct entre l’utilisation massive des smartphones et des réseaux sociaux et la vague de troubles mentaux des adolescents depuis 2010; et il propose des solutions.
La génération née après 1995 a été projetée trop jeune et désarmée dans, je cite, cet «univers alternatif excitant, addictif, instable et inapproprié». «L’enfance du jeu a été remplacée par l’enfance du smartphone et cela a été la cause majeure d’une épidémie de maladies mentales chez les adolescents.»
L’auteur rappelle que «les enfants humains sont câblés pour se connecter à autrui; la synchronisation émotionnelle est aussi cruciale pour le développement social que le mouvement et l’exercice pour le développement physique». Or, à partir de 2010 et l’arrivée combinée des smartphones et des réseaux sociaux, ils grandissent collés à des écrans. Cette addiction réduit leurs interactions physiques avec des personnes et freine donc l’apprentissage de cette synchronisation émotionnelle.
Un monde factice et inatteignable est élevé en paradis et les adolescents perdent donc prise sur la réalité, ce qui entraîne une épidémie d’angoisse. Entre 2010 et 2020, l’automutilation et les suicides explosent aux États-Unis. Les déclarations d’épisodes de dépression, elles, grimpent de 145%.
L’actualité de cette année a été marquée, en France, par des faits tragiques venant appuyer la thèse de la nocivité de ce monde factice, comme, en février, le meurtre de Louise, 11 ans, par un jeune de 23 ans, accro aux jeux vidéo, qui avait besoin de se calmer après avoir perdu… aux jeux; pour se calmer il a tué !
Conclusion
Il ne s’agit pas de vouloir arrêter le progrès, mais d’être conscient de son but: le bonheur de l’humanité, de toute l’humanité et non de quelques privilégiés. Le vrai progrès est celui qui rendra les humains plus humains et plus responsables. Le bonheur exige le respect et la justice. Il est aussi nécessaire de réintégrer dans notre société la notion de limites, trop oubliée aujourd’hui.
La prise de conscience de tous ces problèmes est un bon début, et on peut penser qu’on peut revenir en arrière sur les excès.
Le «toujours plus», dicté par la croissance, aveugle aux conséquences, ne doit pas continuer.
Illustration: plage de Singapour (photo vaidehi shah, CC BY 2.0).
Commentaires sur "La croissance, poison du progrès humain"
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«Le vrai progrès est celui qui rendra les humains plus humains.» Belle phrase que je lis comme une prière. Que le progrès puisse ne pas être confondu à la puissance technologique ou financière, mais qu’il s’accomplisse dans la capacité humaine à respecter la vie. À préserver sa dignité et à faire communauté. S’élever au lieu de croître. Oui, en confondant progrès et croissance, l’humanité a perdu la notion de limite. Ne pas produire plus pour «vivre mieux».
Rendre les humains plus humains ? Redonner sens à la justice, à la solidarité, au respect de l’Autre et de sa différence, au respect de la terre, à celui des générations futures. Mais notre air n’est plus respirable, notre temps n’est plus celui des horloges, la richesse est possession, dans la transgression des limites («Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison et champ à champ» (Ésaïe 5,8)), les relations ne sont plus sincères et nos vies sont soumises aux équations économiques, aux indicateurs de performance. Oui, renverser les perspectives pour préserver la dignité humaine… Mais cela suppose une transformation profonde des valeurs qui, aujourd’hui, informent les choix collectifs et individuels.
Être plus humain n’est pas refuser toute innovation mais les subordonner à des finalités résolument humanistes. Faire que l’humanité demeure sujet moral et non force prédatrice. Réconcilier l’humanité avec la vie. En prenons-nous vraiment le chemin ?