Plongée dans la psychanalyse - Forum protestant

Plongée dans la psychanalyse

Des origines très anciennes, des pratiques diverses: la psychanalyse (à la source du succès de la série En thérapie) «est un archipel dont chaque école est comme une île» mais dont toutes les écoles croient «que notre psychisme est déterminé par notre inconscient». Un archipel parcouru grâce aux réponses de Gérard Haddad dont le livre À l’origine de la violence remet justement en cause le «moment fondateur de la société» tel que théorisé par Freud (le complexe d’Œdipe ou rivalité vis à vis de l’un de ses parents) au profit d’une rivalité nettement plus fréquente dans la Bible, celle entre enfants de ces mêmes parents (complexe de Caïn).

Textes publiés sur Le blog de Frédérick Casadesus (saisons 1, 2 et 3).

 

Saison 1: des psychothérapies aux psychanalyses

Le succès considérable rencontré par la série En thérapie reflète la familiarité que nos concitoyens entretiennent avec ce type de démarche. Le psychanalyste Gérard Haddad vient de publier À l’origine de la violence (1). Il nous explique les origines, la diversité, les spécificités de la psychanalyse: «Les psychothérapies telles qu’on les pratique relèvent de doctrines très nombreuses. Aussi convient-il de définir le terme selon son étymologie. Une psychothérapie consiste à traiter les souffrances psychiques d’un individu par l’usage exclusif de la parole, par l’échange de paroles». La psychothérapie, rappelle le praticien, est une technique très ancienne: «Moïse Maïmonide, à la fois rabbin et médecin, vivait à la fin du 12e siècle. Il a notamment rédigé un traité de l’asthme. Au Pacha du Caire, qui souffrait de ce type de pathologie, Maïmonide a expliqué qu’elle était conditionnée par son angoisse de la mort et que, pour en guérir, le prince devait se rendre chez un spécialiste de l’âme et lui parler de cette angoisse».

Sigmund Freud a inventé une forme de psychothérapie particulière qu’on appelle psychanalyse. D’autres techniques psychothérapiques perdurent aujourd’hui: rogérienne, behavioriste, thérapies brèves, qui relèvent d’un souci comparable. «On peut penser que la confession, chez les catholiques, a des effets thérapeutiques, estime encore Gérard Haddad. Quant au psychologue Émile Coué (1857-1926), dont la méthode de développement personnel repose sur l’auto-persuasion, comment ne pas en constater le succès, de nos jours, avec tous ces livres qui recommandent d’être positif avec soi-même?»

La psychanalyse reste une pratique à part. Elle a connu bien des transformations, de schismes depuis cent ans; il est parfois difficile de voir clair parmi ses différentes familles, au point que nombre de gens déclarent:  «Je vois un psy», sans que l’on sache s’ils parlent d’un psy-chologue, d’un psy-chothérapeute ou d’un psy-chanalyste. Entre freudiens, jungiens, lacaniens, pour ne parler que des grandes classifications, comment retrouver son chemin? Pour Gérard Haddad, «La psychanalyse est un archipel dont chaque école est comme une île. En dépit de leurs divergences, qui prennent souvent leur source dans des querelles personnelles, ces multiples écoles partent du même postulat, à savoir que notre psychisme est déterminé par notre inconscient. Freud donnait une importance primordiale à la sexualité, notant que nous avons deux libidos, une libido narcissique associé à notre moi, une libido sexuelle. Pour Jung, ces libidos n’en faisaient qu’une et la question sexuelle, sans être occultée, se trouvait associée à d’autres. Parce que Freud et Jung se sont brouillés, celui-ci n’a pas été autorisé à utiliser le terme de psychanalyse, qu’il a remplacé par psychologie des profondeurs, mais la démarche était semblable.»

Quant à Lacan, il a inscrit son travail dans le droit fil de celui de Freud, tout en se distinguant: «Il attribue une attention soutenue aux structures du langage, explique Gérard Haddad. En s’inspirant des travaux de Saussure et des linguistes, il plaçait les mots prononcés par le patient au centre de la cure. Et parce qu’il estimait important de donner de la souplesse au déroulement d’une séance, il a rompu avec les règles très sévères établies par les freudiens de stricte obédience.»

Quelles étaient ces règles, de quelle manière Lacan les a-t-il fait évoluer? On voudrait poser toutes ces questions, mais Gérard Haddad nous fait observer que le temps qu’il nous avait accordé touche à sa fin. Il se lève, nous encourage à partir d’une main ferme. Il nous faudra revenir.

 

Saison 2: la technique psychanalytique

Combien de temps dure une séance de psychanalyse? «Cela varie selon les pays, les écoles et les thérapeutes, explique Gérard Haddad. Officiellement, les freudiens recommandaient d’accueillir un patient durant cinquante minutes, pas une de plus, pas une de moins. C’est parce qu’il a critiqué et refusé une pratique qu’il jugeait formaliste que Lacan a été exclu de l’International Psychoanalytic Association.»

En introduisant de la souplesse, le célèbre psychanalyste a voulu casser les résistances des patients obsessionnels. Il a poussé les choses trop loin, marquant la fin d’une séance après quelques minutes, voire quelques secondes. Mais c’était chez lui très exceptionnel et jamais factice. «Malheureusement, certains de ceux qui se réclament de lui versent dans des excès qu’il n’aurait pas approuvés, regrette Gérard Haddad. Il estimait que chaque thérapeute devait cultiver son style propre. Pour ma part – et nombre de mes confrères, y compris des ‘orthodoxes’, agissent de la sorte –, je reçois les gens pendant une demi-heure. Cela me paraît convenable et je n’ai pas l’envie de singer Lacan.»

L’autre question qui se pose concerne le fauteuil et le divan. Faut-il s’asseoir devant son thérapeute? Ou bien s’allonger d’emblée? Beaucoup pensent que le face à face distingue la psychothérapie de la psychanalyse, qui se pratique allongé sur un divan. «Dans toute analyse, il doit y avoir une première phase d’entretiens préliminaires, au cours de laquelle on vérifie que la personne qui consulte a bel et bien besoin de suivre une thérapie, souligne Gérard Haddad. Ces entretiens préliminaires se font face à face. Il est fondamental de pratiquer du ‘sur mesure’. Après quelques séances en face à face, on peut encourager le patient à s’allonger, mais là encore il ne doit pas y avoir de dogme.»

Aux plaisantins qui songent que, pendant que les patients racontent leur vie, les analystes somnolent ou feuillettent leur agenda, notre interlocuteur précise: «La notion d’écoute flottante a été inventée par Freud; elle permet de rester vigilant, d’identifier les pensées, les termes importants que peut exprimer chaque patient. Si nous nous concentrions sur tous les mots prononcés, nous rentrerions dans le jeu de la personne qui s’exprime, et cela serait contre-productif». Dans un même ordre d’idée, précisons que l’orthodoxie n’impose pas du tout le silence du psy – analyste ou thérapeute, à vous de choisir. «Le silence du praticien donne au patient plus de latitude pour déployer son discours, observe encore Gérard Haddad. Mais ce n’est pas un absolu. Lacan parlait, pas souvent, mais au bon moment.»

Bien évidemment, le travail du psychanalyste oblige le thérapeute à ne pas se croire tout puissant. «Lacan recommandait de commencer à pratiquer alors que l’on était encore en analyse, parce qu’il savait que recevoir des patients soulevait en chaque praticien des problèmes qu’il ou elle n’avait pas identifiés jusqu’alors, note Gérard Haddad. Dans le même temps, les analystes en formation rendent compte de leur travail à d’autres analystes chevronnés; c’est ce que l’on appelle des analyses de contrôle qui se font en face à face.» On voit par là que le chemin parcouru par un patient n’est pas du tout laissé au hasard, contrairement à ce que croient certaines personnes.

Mille questions nous viennent encore. Mais le temps passe et voici déjà le moment de prendre congé. En souriant, Gérard Haddad, se souvient: «Freud lui-même estimait que l’on pouvait aider quelqu’un par une cure très brève et pas forcément sur un divan. Gustav Mahler a souffert de troubles conjugaux; Freud lui a proposé de l’accompagner en promenade, pendant quatre heures, à Vienne. Et cela semble avoir suffi».

 

Saison 3: complexe d’Œdipe ou de Caïn?

La psychanalyse est construite, nous l’avons dit, sur l’idée que l’inconscient guide nombre de nos actes. Parmi les concepts forgés par Freud, on peut dire que le complexe d’Œdipe occupe une place essentielle, à savoir que chaque enfant éprouve, à un certain moment de son développement psychique, un désir sexuel pour le parent de sexe opposé, au point de souhaiter la mort de son père s’il est un garçon, de sa mère s’il est une fille. Le praticien viennois a illustré ce concept par la pièce de Sophocle Œdipe Roi.

«Lacan pensait que Freud avait une relation névrotique avec son judaïsme de naissance, nous apprend Gérard Haddad. Je ne développerai pas cette affirmation, qui est pourtant riche d’enseignements, mais je préciserai tout de suite que Freud, dans sa théorie de l’Œdipe, se contredit lui-même quand il affirme qu’après ce vœu de mort du père, cet Œdipe se résout dans le complexe de la castration, donc dans sa mort symbolique, moment fondateur de son désir.»

On sait que Freud, en écrivant Totem et Tabou, fait du meurtre du père le moment fondateur de la société. «Cela peut vraiment nous surprendre, estime Gérard Haddad. Mais il est encore plus surprenant qu’il soit passé à côté de la question de la rivalité fraternelle, sur laquelle le livre de la Genèse insiste tant. Dans la Bible, on ne trouve nulle part de parricide, alors qu’on y trouve une quantité considérable de conflits fraternels, souvent très violents.»

Notre interlocuteur affirme, avec son dernier livre, la prééminence de cet événement: «Tout le récit du meurtre d’Abel par Caïn tient en un seul verset (Genèse 4,8). Cette brièveté ressemble à un coup de sabre. Elle donne un exceptionnel relief à la violence du geste mais aussi à la violence du sentiment qui avait envahi le meurtrier et l’a conduit à son acte. Ce sentiment porte un nom, si important en psychanalyse: la jalousie. Il est l’essence du complexe de Caïn. Or, que font les enfants de ce Caïn? Ils inventent la technique (la forge), l’art (la musique), la ville, c’est à dire la société humaine.»

Gérard Haddad considère, par voie de conséquence, que le meurtre du frère ou, d’une façon plus modeste la rivalité des frères, bien plus que l’assassinat du père, est à l’origine de la réalité sociale. Observant que la Bible n’est pas le seul texte à porter la trace de cette rivalité, le mythe de la fondation de Rome étant celui d’un fratricide, Romulus tuant son jumeau Rémus, il ajoute: «Camus disait que nous sommes tous des enfants de Caïn. C’est cette révolution de la psychanalyse que je propose».

Les raisons pour lesquelles Freud a négligé cette piste ne sont pas claires. Certes, sa relation avec son frère cadet n’était pas des plus limpides. Mais le plus important pour nous, aujourd’hui, c’est de prendre la mesure de ce complexe de Caïn. Il suffit de se pencher sur la question du terrorisme pour prendre conscience de la pertinence du point de vue. C’est même l’étude attentive des récents attentats terroristes qui a conduit Gérard Haddad à explorer la piste de la rivalité fraternelle. Qu’il s’agisse de la tuerie de Charlie Hebdo, des crimes de Belgique, de Boston, du Sri Lanka, tous ont été perpétrés par des frères. «Théologiquement, l’islam se veut une religion fraternelle, écrit-il. Par fidélité à ce principe, une des plus grandes organisations politico-islamistes s’est justement donnée le nom de Frères musulmans. Mais si la fraternité crée du lien, celui-ci est éminemment instable. C’est cette instabilité des sociétés musulmanes que le grand historien arabe du 14e siècle, Ibn Khaldoun, a saisi en une formule: «Les Arabes se sont mis d’accord pour ne jamais se mettre d’accord».»

A partir de ce qu’il nomme le complexe de Caïn, Gérard Haddad invite à sortir de la haine en tirant partie de l’histoire de Joseph le Juste. Persécuté par ses frères et vendu comme esclave, il aurait pu se venger. Mais il n’en fit rien. Tout au contraire, il invita ses frères à suivre son exemple. «Ce chemin idéal est celui de la sainteté et de la justice, a déclaré Gérard Haddad au cours d’un congrès de psychiatrie qui s’est tenu en Tunisie au mois d’octobre 2014. Puissions-nous nous en inspirer!»

La psychanalyse est une aventure intérieure parfois douloureuse, bien souvent surprenante; il arrive même qu’elle provoque le rire. Elle ne change pas les femmes et les hommes qui la suivent en saints; mais elle contribue à ce qu’ils vivent un peu mieux avec eux-mêmes. Elle aide ainsi à ce que les relations humaines soient un peu plus… fraternelles!

 

Illustration: Caïn et Abel, peinture de Lovis Corinth en 1917 (Kunstpalast de Düsseldorf).

(1) Gérard Haddad, À l’origine de la violence. D’Œdipe à Caïn, une erreur de Freud?, Salvator, 2021.

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