Nicolas Roussellier: les écologistes «crédibles pour assumer le pouvoir exécutif»

Deux traits caractérisent le second tour des élections municipales du 28 juin selon le politiste et historien Nicolas Roussellier. D’abord «un affaissement spectaculaire» de la participation qui confirme que la «banalisation» de l’élection des maires est «à l’œuvre». Ensuite, et c’est en partie une conséquence, le succès des écologistes qui entraine «un vrai changement de paradigme» et accompagne la montée d’une  «nouvelle forme de construction politique, plus participative».

Texte publié sur Le blog de Frédérick Casadesus.

 

 

Au soir du 28 juin, sur les plateaux de télévision, les représentants des formations politiques ont tous exprimé leur satisfaction, comme s’ils avaient tous triomphé. Voilà qui confirme l’adage de Philippe Braud, professeur émérite à Sciences-po, selon qui, dans le domaine politique, hélas, «la bonne foi ne paye pas». Pourtant, les élections municipales 2020, plus qu’en 2008 et 2014, ont fait naître un paysage politique inédit. Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter? Le politiste et historien Nicolas Roussellier reconnaît le poids de l’abstention comme l’ampleur du vote en faveur des écologistes. Mais il en propose un décryptage moins conventionnel que bien d’autres: «Depuis plus de trente ans, le niveau de participation aux élections municipales a baissé de 3% à chaque scrutin, souligne-t-il. On a pu ne pas en prendre conscience, mais le phénomène est donc ancien ; cette fois, nous assistons à un affaissement spectaculaire.»

Alors que les maires apparaissaient comme des élus populaires dont l’action tangible était perçue comme positive, le niveau d’abstention rejoint celui des autres scrutins dits intermédiaires. «Hormis l’élection présidentielle, toutes les élections laissent froids les Français, constate Nicolas Roussellier. En moyenne, cinquante pour cent des inscrits ne votent pas. Dimanche, si l’abstention a grimpé jusqu’à 60%, cela s’explique par les consignes de restriction sanitaire qui ont sans doute découragé une fraction des électeurs de se déplacer. Mais la banalisation des élections municipales est à l’œuvre.»

On pourrait établir un lien direct entre l’abstention et le succès des écologistes. Cette famille politique, mobilisant mieux ses militants quand les partis traditionnels sont à la peine, a toujours bien figuré dans les scrutins dont la participation était faible. Mais pour Nicolas Roussellier, nous assistons à un vrai changement de paradigme: «Alors qu’autrefois les électeurs votaient pour les écologistes quand ils voulaient envoyer un coup de semonce aux partis de gouvernement, ils considèrent les défenseurs de l’environnement comme des gens crédibles pour assumer le pouvoir exécutif. Que des villes réputées pour leur modération, leur prudence – Bordeaux, Lyon au premier chef – aient élu un candidat écologiste peu connu, voilà qui marque une rupture éclatante.»

L’avènement de ce que l’on nomme parfois une société post-démocratique explique peut-être le succès des Verts. Entre le mouvement des Gilets jaunes et la multiplication des manifestations, nous voyons se glisser une nouvelle forme de construction politique, plus participative. Qu’on les appelle Conventions, Réunions publiques ou Grands débats, ces rencontres donnent le sentiment d’un renouvellement du champ politique. Les écologistes en sont les partisans depuis longtemps – d’aucuns disent même qu’ils la pratiquent de façon caricaturale. On peut estimer qu’ils sont plus à l’aise avec cette conception du débat public et qu’ils peuvent, mieux que d’autres, tirer leur épingle du jeu. Notons d’ailleurs que le second tour des élections municipales s’est déroulé quelques jours après la remise du rapport de la Convention citoyenne pour le climat. Cette conjonction de calendrier a pu aider les Verts.

«Un très grand nombre de maires ont été élus dimanche avec environ 12% des inscrits. Quelle peut être leur autorité véritable?»

«Cette esquisse de démocratie directe a du charme parce qu’elle peut donner le sentiment que toute le monde a vraiment la main sur les décisions, reconnaît Nicolas Roussellier. Mais d’une part, les débats de ce genre sont souvent dominés par des gens cultivés disposant d’un capital dialectique et donc social qui exclut les classes populaires; d’autre part ils contournent les institutions traditionnelles et peuvent conduire à remettre en cause la légitimité des élus de la République. Autrement dit, ce type de pratique politique comporte des risques politiques importants. Nous le voyons actuellement: un très grand nombre de maires ont été élus dimanche avec environ 12% des inscrits. Quelle peut être leur autorité véritable?»

Le paysage politique est aujourd’hui bouleversé. Jusqu’où? Bien malin qui peut l’affirmer. L’élection présidentielle est déjà dans toutes les têtes, mais chacun sait que les vainqueurs annoncés deux ans avant sont toujours les vaincus du scrutin. «Yannick Jadot peut y croire, admet Nicolas Roussellier. Mais il faudra d’abord qu’il surmonte les réticences des Verts à soutenir une personnalité disposant d’une certaine autorité. De surcroît, la concurrence, en 2022, sera d’une autre envergure qu’aux européennes ou aux municipales.»

Et puis le Président de la République, même affaibli, reste le maître des horloges. En réalisant un remaniement gouvernemental d’ampleur, en donnant le sentiment que la défense de l’environnement devient sa priorité, Emmanuel Macron pourrait doubler ses adversaires, sur sa droite en même temps que sur sa gauche. Il a surtout démontré une très forte capacité à se mobiliser, discuter pendant des heures avec des citoyens tirés au sort ou presque. Il est donc encore trop tôt pour vendre la peau de l’ours.

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